Romstorie : des Roms, comme des livres aux couvertures arrachées

Droits de l'Homme ! Mais de cet Homme, de cette Femme, quand ils sont roms, il ne faudrait pas oublier de se souvenir !  

Un peu de perplexité, d'amertume, le besoin de poser la question de Primo Lévi, se demander si ces Roms sont des hommes et des femmes avec des droits. Avec, comme le disait Hannah Arendt "une place dans le monde qui rende leurs opinions signifiantes et leurs actions efficaces".

La Ligue des Droits de l'Homme a invité pour ce Vendredi 13 Novembre des élus, des experts, des sociologues, des présidents d'associations. Elle a invité le public à venir entendre parler des discriminations et préjugés subis par les Roms. La logistique est rôdée, le calendrier maîtrisé, avec dix jours d'avance, l'invitation déjà se propage sur les réseaux, au plan national.

La soirée a été divisée en trois épisodes,

  1. "Il parait que… les Roms ne sont pas comme nous" 
  2. "Il parait que… les Roms sont sales" 
  3. "Il parait que… les Roms sont des voleurs".

Malgré la caution intéressante que lui apporte son partenariat avec la mairie de Paris, je reste assez dubitatif sur la portée de ce débat entre gens qui pour la plupart ont très certainement dépassé les préjugés, analysé ce qu'ils recelaient de légende et de réalité.

On cause, on cause, mais il faut aussi rappeler aux grandes structures humanitaires de notre pays la nécessité d'envoyer les avocats dans les prétoires, mettre en accusation, chicaner le racisme et les préjugés. Rappeler que le sort des taudis se joue dans les palais de justice, rappeler que le marteau du juge seul ordonne l'arrêt ou le mouvement des vérins de pelleteuses.

Quand en avril dernier, à Montpellier, un syndicaliste de Force ouvrière pose publiquement la question d'interdire les autobus aux Roms qui sentiraient mauvais, c'est à peine si on a entendu quelques murmures. Il n'y a rien d'étonnant à ce que les racistes se pincent le nez, mais comment comprendre que d'autres se bouchent les oreilles et restent le bec cousu… pour nous inviter quelques mois après à débattre des odeurs corporelles des Roms. http://blogs.mediapart.fr/blog/jacques-debot/100415/romstorie-le-syndicat-force-ouvriere-peut-il-encore-sentir-les-roms

Il y a des Roms venus d'Europe centrale en France depuis près de vingt ans, bien visibles, bien décriés, bien présents dans l'actualité. On finit par les connaître personnellement, ils parlent même français, souvent très bien. Ne pourrait-on pas s'habituer à leur donner une identité ? Pourrait-on prendre l'habitude de parler de Monsieur Untel, Madame Untelle ?  

Ces gens qui ont une histoire personnelle, particulière, une histoire unique, comme vous et moi, pourrait-on prendre l'habitude de leur accorder une identité, un statut, comme on a donné un titre, un statut aux élus, experts, sociologues, et présidents d'association, invités à s'exprimer en cette soirée, et dont le nom et les qualités figurent en toutes lettres sur l'affiche.

Nous en sommes là. Le vendredi 13 novembre la Ligue des Droits de l'homme posera des Roms sur l'estrade comme des livres dont on aurait, sans doute sans le faire exprès, arraché la couverture et la page de titre. On sait que le public est habitué, qu'il connait les histoires écrites sur les pages de ce genre de livres, ce qu'ils recèlent de drames et de misère et on demandera (peut-être) à ces misères de donner leur opinion sur les préjugés qui s'attachent à leur existence comme la gadouille pourrie des bidonvilles sur les chaussures et les jambes de leurs gosses.  Depuis le temps que les pelleteuses arrachent leurs couvertures…

Les temps sont encore loin où nous verrons le nom des roms en grosses lettres en haut de l'affiche. Au cours de cette soirée humanitaire aux intervenants qualifiés, distribuée en trois épisodes comme les trois actes d'une bonne pièce de théâtre, si le timing le permet, si les grands officiels ne sont pas trop bavards, si les auditeurs ne sont pas morts d'ennui, au moment où le gardien de la salle agitera ses clés pour faire signe à l'animateur qu'il doit fermer les portes dans cinq minutes, (il lève la main avec les doigts écartés et tape sur sa montre), on donnera la parole à ceux du bas de l'affiche, aux derniers de la liste.

On entendra dans le brouhaha des recherches de manteaux et parapluies, des prospectus qu'on range dans le sac à main, des sièges repliés de ceux qui, pressés commencent à quitter la salle, le témoignage d’un habitant de bidonville, cet anonyme qui, sans autre statut que d'habiter, d'occuper de manière illicite un lieu précaire sans droit ni titre, sans nom, prénom, profession, qualité… remerciera l'aimable assemblée.

Il va de soi, le public aura compris, que cet habitant de bidonville, même si cela est écrit nulle part sur l'affiche, c'est un Rom. On est venu pour parler d'eux et ils trouvent moyen de se plaindre ? Séchez vos larmes cousines et cousins, comme le disait Maurice Blanchot, "on est passé de l'ode à l'épisode".

Je vous invite à prendre connaissance de l'affiche http://www.ldh-france.org/contre-les-prejuges-discriminations-subies-les-roms-presentation-clips-realises-ldh/ et lire ci-dessous ces quelques lignes de l'œuvre d'Hannah Arendt.

Extrait d'Hannah Arendt, L'impérialisme (1951) : Etre privé des droits de l'homme, c'est d'abord et avant tout être privé d'une place dans le monde qui rende les opinions signifiantes et les actions efficaces. [.] Il semble qu'un homme qui n'est rien d'autre qu'un homme a précisément perdu les qualités qui permettent aux autres de le traiter comme leur semblable. [.] Le paradoxe impliqué par la perte des droits de l'homme, c'est que celle-ci survient au moment où une personne devient un être humain en général – sans profession, sans citoyenneté, sans opinion, sans actes par lesquels elle s'identifie et se particularise - et apparait comme différente en général, ne représentant rien d'autre que sa propre et absolument unique individualité qui, en l'absence d'un monde commun où elle puisse s'exprimer et sur lequel elle puisse intervenir, perd toute signification.

 

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