Romstorie: mémoire en défense des Roms, diffamés par le film «A bras ouverts»

Si Chauveron et Clavier ont pu mettre des millions d’euros en jeu, parier sur la déréliction de ces parias, c’est qu’ils étaient certains que personne ne se lèverait pour défendre les Roms. Le scénario du film « A bras ouverts » est infusé de Houellebecq, de Camus, de Dieudonné, travaillé par la hantise du grand remplacement. Venus de l’Inde, les Bronzés font du camping à Marne-la-Coquette.

Par Jacques Debot, écrivain tsigane  jdebot@orange.fr

On se demande à quoi peut bien servir ce film dont l’intrigue ne consiste qu’à éreinter les Roms pendant une heure et demie. On cherche en vain la finalité de ce scénario décousu, ce bréviaire du mépris, mal joué, mal interprété, et surtout complètement inutile. Plus personne ne défend les Roms. Alors pourquoi les accabler encore ?

Dans les bras de sa mère épuisée dort un bébé tsigane, sous le porche d’une rue de Paris, le sol est gelé, tout le monde s’en fout. Eté comme hiver, on jette les Roms à la rue. Les élus de droite comme de gauche, insensibles à l’immense détresse du peuple rom, notifient sans frémir des avis d’expulsion immédiate qu’entérinent les juges par défaut. La défense n’était pas représentée à l’audience.

Dans nos villes de France, qu’elles soient dirigées par les amis de Le Pen, Fillon, Hamon ou Mélenchon, la couleur politique des maires qui ont parrainé leur chère Marine, leur très cher François, leurs chers Benoit, Jean-Luc et les autres, n’a aucune incidence particulière sur le sort des Tsiganes européens. Partout ils sont poussés, culbutés comme des déchets. Leur cabane, leurs affaires, vêtements, papiers, photos de famille, médicaments, poupées, nounours et cartables, disparaissent, enterrées sous les chenilles du bulldozer. Le tank civil écrase tout, évacue cette merde sous l’œil de centaines de policiers en armes dont on aurait tant besoin ailleurs, mais qu’on a mobilisés pour ça.

Depuis 2010, depuis le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy, la répression et le harcèlement se sont exercés avec une telle férocité, les élus des collectivités locales se sont montrés si impitoyables, qu’il est maintenant inutile de continuer à taper sur les Roms, laminés, anéantis. C’est fini, les dernières braises cachées sous la cendre ne réchauffent même plus le souvenir et l’illusion des grands feux communautaires.

Il faut arrêter de fantasmer sur l’extraordinaire résilience et les capacités de résistance hors du commun des Tsiganes qui crèvent dans l’indifférence générale, insultés, menacés quotidiennement sur les réseaux sociaux, sans que les tweets ou les pages Facebook appelant à leur extermination déclenchent la moindre réaction des pouvoirs publics ou des associations dites humanitaires. Ils sont seuls. Il est plus tard que tu n’espères.

Sur les ondes de France inter à la veille de Noël 2015 l’écrivain norvégien Jo Nesbo, invité par Kathleen Evin préconise l’éradication des Tsiganes, ces essaims de sauterelles. Aucune réaction du CSA. Plus récemment, sur les écrans de France 5, Patrick Cohen, qu’on a connu mieux inspiré, se moque ouvertement des Roms, ces envahisseurs. Le ministère de la Culture, autorité de tutelle ne bronche pas, n’entend pas, regarde ailleurs. Mme Audrey Azoulay, Ministre de la Culture, a signé en octobre 2016, il y a moins de six mois, une Charte « Culture - Gens du Voyage et Tsiganes de France ». En même temps, le CNC, Centre National du Cinéma et de l’image animée, placé sous son autorité, accorde les subventions demandées pour le tournage du film « A Bras ouverts »…

Dans ces paysages ravagés, la solitude des Roms n’est pas encore totale. Que les familles existent encore où soient dispersées, l’entraide familiale ou celle du groupe est renforcée, consolidée par l’intervention de particuliers bénévoles, parfois adossés à de très petites associations locales.

Si les Roms sont à ce point de perdition c’est aussi parce que les ONG, les grandes associations humanitaires d’envergure nationale ou internationale ne font strictement rien d’efficace en notre direction, refusant systématiquement de nous consulter, même de dialoguer avec nous.

Il faut mettre en regard les millions d’euros de subventions déployées par l’Europe et l’Etat en faveur de ces grandes associations depuis des années avec l’absence totale de résultats. Les millions servent à salarier les amis et les parents des conseils d’administration, à faire manger des universitaires un peu faiblards en panne de chaire, tous systématiquement non-roms, à éditer un fascicule tous les deux ans, à organiser des parlotes et mettre au point les éléments de langage destinés à faire comprendre aux autorités qu’à défaut d’amélioration quantifiable, grâce au maillage territorial de l’association et l’ouverture de nouvelles antennes, les Roms sont under control. Il conviendrait d’envisager une légère augmentation comprise entre 8 et 12% de la prime à l’échec, sollicitée par la structure pour l’année civile en cours. Je ne parle pas de la Roumanie, je parle de la France.

Il reste encore des hommes, des femmes, il reste encore un peu d’humanité à notre égard. Le hasard des rencontres met parfois les Tsiganes sur le drom, le chemin d’humanistes comme Valérie Rodrigue, écrivain et journaliste, qui redécouvre notre petit peuple pathétique et maudit et sait l’écouter, sait parler aux services de la préfecture, connait les mots et les réponses pour se faire respecter au guichet, comprend les demandes de la personne derrière le guichet, apporte une aide efficace, ignore le paternalisme, échoue et recommence, ne se demande jamais si un Rom est un homme, si une Romie est une femme, tant la réponse va de soi.

Les exemples sont nombreux, mais nous citons Valérie Rodrigue parce qu’elle nous a transmis le récit détaillé de sa rencontre avec Romica-Dora, un récit rendu accessible au public par l’écriture de  « Rien ne résiste à Romica » (éditions Plein jour), livre témoignage modeste et chaleureux où elle nous montre les chicanes administratives, les bidonvilles précaires, la dureté quotidienne, les incroyables difficultés que doivent surmonter les Tsiganes auxquels on reproche chaque jour de ne pas faire d’efforts pour s’intégrer.

Dans le film « A bras ouverts », le cas des Roms a fait l’objet d’un traitement particulier, d’un Sonderbehandlung comme l’auraient dit mes grands-parents manouches alsaciens. Le répertoire des moqueries, suspicions, médisances et fausses rumeurs lancées contre les Roms, reprises et propagées sans répit par les comptes d’extrême droite sur Twitter, bien évidemment étayées de faits divers, sont intégrées dans le scénario, à tel point qu’après les avoir notées au cours de la projection, j’ai cherché en vain quelle turpitude dont nous sommes accusés au quotidien aurait pu échapper à l’auteur. Il n’en manque pas une. Le bréviaire de la haine et du mépris est complet, De Chauveron et Clavier ont recyclé intégralement le contenu des poubelles de Twitter et de Facebook.

Les dents en or et les dents pourries, le cousin Quasimodo, les vols de cuivre,  la consommation d’animaux étranges, les cocktails au gas-oil, la musique massacrée, la récupération des déchets dans les poubelles, l’ignorance des codes essentiels du savoir-vivre, le sans-gêne, la promiscuité dans le sommeil, la mendicité, la violence, la paresse, l’oisiveté, le machisme, la maltraitance des femmes, le clan hiérarchisé, l’hystérie, le marteau dans le cartable, le refus de la scolarité, le racisme inter-ethnique, le tapage, les mauvaises odeurs, l’absence d’hygiène, les flatulences et le piétinement des parterres de fleurs, les Roms sont exécutés, bouffons délirants, irrécupérables, infréquentables, rien ne manque.

Christian Clavier a du métier, connait le réemploi des vieilles ficelles du rire. Pour la consommation de taupe ou de hérisson, notons seulement que les Roms d’Europe centrale ne mangent pas les hérissons et encore moins les taupes. Néanmoins, le goulasch de taupe, c’est en gros la même chose, la même recette, le même ingrédient que la gnôle de vipère dans le film « Les bronzés font du ski », le klug ou les doubitchous du voisin Preskovitch dans le film « Le Père Noël est une ordure » et tant pis ou tant mieux si le public rigole.

Il a semblé nécessaire, comme le recommande en permanence l’extrême droite dans notre pays, de désolidariser les Roms d’Europe centrale des Tsiganes français, de faire dire à Babik : « - Nous pas Gitans, nous pas jouer castagnettes et pas chemise brillante ». Autre précaution politique et religieuse, ils vivent avec un cochon. En aucun cas les Juifs et les Musulmans ne devraient s’identifier, éprouver d’empathie, apporter leur soutien à des gens qui vivent avec un cochon. Rendons à Clavier l’invention du cochon coupe-feu.

Si Clavier et Chauveron ont pu mettre des millions d’euros en jeu, parier sur la plus totale déréliction de ces parias malgré les mises en garde et le désengagement de François Damiens et Anne d’Orval, les premiers acteurs pressentis, c’est qu’ils étaient convaincus d’empocher la mise. Personne ne se lèverait pour défendre les Roms, et les suivants réfléchiraient à deux fois avant de venir en aide aux migrants. Christian Clavier, qui vit en Angleterre, a lancé le jeu du Nimby, lâché les chiens sur les derniers bénévoles, le dernier carré des Justes.

Le nimby, c’est le dilemme, l’argument cornu, le corner sans issue. C’est l’acronyme de l’expression anglaise « Not in my back yard ! » Pas dans mon jardin ! C’est la réponse embarrassée à l’injonction assénée par la droite et l’extrême-droite : - Prenez-les donc chez vous ! C’est le cri d’exaspération d’Elsa Zylberstein, et c’est un mot d’ordre du Front national: - On est chez nous !

Pour être chez soi, tranquille chez soi, il faut se protéger, il faut des barrières, des coupe-feu. Il faut en finir avec la chaleur humaine, avec ces samaritains de la rive gauche, les Valérie Rodrigue, les Cédric Herrou, les Pierre-Alain Mannoni, les Jean-Etienne Fougerolle et consorts, ces passeurs et ces passerelles. Chacun chez soi, il faut en finir avec le laisser-aller, éradiquer les idées de 68, comme le préconisait Nicolas Sarkozy, ami intime de Christian Clavier.

Embarrassés par la critique, les producteurs du film « A bras ouvert » persistent à nous faire admettre que leur film raciste n’est qu’une aimable comédie, le troisième volet du triptyque, 1-Les bronzés, 2-Les bronzés font du ski, 3-Les bronzés font du camping, car ces caravaniers envahisseurs de Marne-la-Coquette sont bronzés, ils viennent d’Inde, nous rappelle Clavier.

Et pour mettre à feu le missile à deux têtes avec sa charge contre les Roms et l’autre charge contre les humanistes, une vieille ficelle encore servira de mèche. Le film « A bras ouverts » signe le retour du couple de mâles disparates, composé d’un dominant et d’un dominé, d’un refoulé et d’un étalon, un alpha et un castrat, un Godefroy de Montmirail et un Jacquouille, un Popeye et un Jean-Claude Dusse.

Tu leur donnes ça, ils te prennent ça nous dit un des personnages du film, accompagnant sa parole du geste de la castration. Le tranchant de sa main s’abat comme un couperet sur l’index, le poignet puis le haut du bras. On va niquer Fougerolle ! disent les Roms. On va niquer toi, le mec de gauche ! Fougerolle, anagramme de Rouge-folle. Jean-Etienne le Ja-couille, bouffon naïf, niqué par les Romanos, Bobo niqué par les Babik.

Le scénario du film « A bras ouverts » est infusé de Houellebecq, de Camus, de Dieudonné, travaillé par la hantise du grand remplacement. Les Visiteurs ont cédé la place aux Envahisseurs. Fougerolle est castré, eunnuqué par sa femme, laquelle se refuse à lui depuis des semaines et des mois. Petit homme blanc à la libido miséreuse, nostalgique attardé de 68, vieillissant, bedonnant, sa postérité repose sur un seul fils alors que Babik est le père d’une nombreuse descendance, d’une tripotée de gosses nés de plusieurs femmes, rejetons vigoureux et débrouillards d’une race prolifique venue supplanter la race en extinction.(Nous parlons ici de l'écrivain d'extrême droite Renaud Camus, théoricien du "grand remplacement". Mise à part l'homonymie, rien à voir avec Albert Camus)

Le fils Fougerolle est un puceau idéaliste, bientôt déniaisé par la fille de Babik, Bohémienne aux grands yeux noirs, femelle lascive à peau brune. Attirée par l’aisance financière des Fougerolles, une jeune étudiante beurette attrape le père Jean-Etienne et l’entraine pour un coït à la hussarde dans une petite salle de la faculté. Informée par texto de cette liaison, la femme de Fougerolle pour se venger s’offrira, se fera prendre sans s’attarder à préliminer par  le faux Rom Erwano. Les femmes, femelles blondes ou brunes sont à la manœuvre, à l’initiative. Le film recommande à plusieurs reprises aux hommes de retrouver leur virilité, de reprendre la maitrise et le gouvernement sur le discours et la sexualité des femmes, de s’inspirer des pratiques de l’adversaire, et sur les conseils de Babik, toi Brazouvère lui fermer bouche à ta femme ! Trop bla-bla ta femme !

Ce film qui diffame et accable les Roms, devait nous délivrer un message inquiétant, les caricaturer suffisamment pour que le spectateur se range du côté de la voisine révulsée, dérangée dans sa tranquillité paisible par cette famille de miséreux. Le scénario navigue dans les fonds de poubelle de l’antitsiganisme en vogue sur Twitter et les réseaux sociaux. L’humaniste accueillant est caricaturé sous les traits d’un naïf, une victime consentante de ceux qu’il estimait devoir aider. La main qui nourrit les Roms est mordue au sang.

Les derniers plans charrient le discours alarmiste de l’extrême droite. Le fils Fougerolle mettra fin à l’homogénéité de sa race en fondant une famille avec la fille Babik. Les Roms ont décidé de venir s’installer définitivement à Marne-la-Coquette, on ne sera plus chez nous et on ne parviendra pas à les re-migrer autrement que par la force. La droite traditionnelle n’est même plus un rempart contre cette dégradation morale et sociale, Barzach le maire, l’adversaire de Fougerolle est homosexuel ! N’en jetez plus ! Suave mari magno…

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