Romstorie : Le Canada, c’est si loin de Sobibor

Jusqu’au 27 septembre dernier, le Canada était le seul pays allié à ne pas avoir de monument national dédié à l'Holocauste. Or, à Ottawa, le jour de l’inauguration, au moment du dévoilement rituel de la plaque, on a réalisé que pas un seul mot du texte commémoratif ne citait les Juifs.

L’histoire n’est pas qu’une addition, pas plus qu’une algèbre impersonnelle ou un résultat pour solde de tout compte. Parler de l’Holocauste dans les pays anglo-saxons, de la Shoah (anéantissement) plus conforme à la réalité que l’idée sacrificielle de l’holocauste, ou utiliser les termes Samudaripen, Porrajmos ou Kali trǎs (terreur noire) pour désigner le génocide tsigane exige de prendre des précautions.

Il faut entrer dans ce débat avec d'infinies précautions, parce qu'on y rencontre rien que l’absence insupportable, des mémoires blessées, des souvenirs meurtris, des enfants de survivants qui vous diront en confidence être incapables de se détourner de cet héritage maudit.

Jusqu’au 27 septembre dernier, le Canada était le seul pays allié à ne pas avoir de monument national dédié à l'Holocauste. Or, à Ottawa, le jour de l’inauguration, au moment du dévoilement rituel de la plaque, on a réalisé que pas un seul mot du texte commémoratif ne citait les Juifs.Quand les erreurs, les oublis s'enchaînent à ce point, rien ne les arrête plus. On va desceller cette plaque et, « elle sera remplacée pour y refléter dans son langage les horreurs vécues par le peuple juif »  nous assure Mélanie Joly, Ministre du patrimoine canadien. Les intentions les plus louables, les obstacles, les recherches de financement, les discussions interminables, (on nous dit qu'il aura fallu dix ans), les projets multiples et concurrents, ont fait oublier l'essentiel, à savoir prendre la précaution de consulter les premiers concernés.

Si on peut se rassurer quant à la teneur des paroles qui seront maintenant gravées dans le marbre, plus en conformité avec l'histoire, plus respectueuses de la mémoire, nous savons déjà que le texte définitif comportera lui aussi des erreurs et des oublis. Et  rien ne retarde plus la cicatrisation des blessures que ces erreurs et ces oublis. Cette inauguration qui devait ramener l’apaisement a réveillé les douleurs. Le martyr des enfants, les meurtres du père et de la mère, de l’aïeul Simon, de l’Oncle Vania et de la tante Rachel ont été ramassés, resserrés dans un résultat d’addition, une algèbre virtuelle et anonyme.

La plaque initiale, découverte le jour de l'inauguration rendait hommage aux «millions d'hommes, de femmes et d'enfants tués pendant l'Holocauste» en oubliant de mentionner qu'ils étaient juifs. En oubliant aussi que pour plusieurs centaines de milliers d'entre eux, ce qui proportionnellement à leur population est énorme, ils étaient aussi tsiganes. Pourtant, il est très peu probable que le mot tsigane vienne figurer dans le texte rectificatif du grand monument national canadien dédié à l’Holocauste. L’argument des douleurs comparatives, de la concurrence mémorielle est bandé comme un ressort de piège prêt à nous sauter à la gueule, alors, las de ces procédures, nous ne demanderons rien, même si ce monument ne dit rien des horreurs vécues par le peuple tsigane.

Comme l’écrivait le poète Aragon, au sujet des morts de la guerre précédente : Déjà la pierre pense où votre nom s'inscrit, Déjà vous n'êtes plus qu'un mot d'or sur nos places, Déjà le souvenir de vos amours s'efface, Déjà vous n'êtes plus que pour avoir péri. Mots d’or ou mots d’ordre, avec un signifiant où l’essentiel n’est pas signifié, quoi qu’on fasse maintenant, le martyrologe de la Shoah est si monstrueux, si proche et déjà si lointain,  qu’on oublie les Juifs un jour, les Tsiganes le même jour, et systématiquement les handicapés, les malades mentaux, les homosexuels… On oubliera toujours quelqu’un. On oubliera toujours quelqu’un, et même revu, corrigé, pensé, discuté validé, le texte de la nouvelle plaque, en mots d’or ou pas, ne parviendra jamais à « refléter dans son langage les horreurs vécues par le peuple juif » malgré toute la bonne volonté de la Ministre canadienne du patrimoine et de son entourage.

La chose et son reflet, comme la voix et l’écho, sont deux choses différentes. Quand Persée affronte la Gorgone dont le regard est mortel, il utilise le bouclier de bronze poli prêté par Hermès tel un miroir, connait exactement la position de l’adversaire et lui tranche la tête avec son sabre. Si le regard est mortel, le reflet de ce regard dans le miroir ne l’est pas. Pareillement le reflet par le langage des horreurs vécues aura certes une valeur d’hommage, une valeur pédagogique, mais restera quoi qu’on fasse en deçà de l’histoire vécue. Sans doute est-ce là qu’il faut chercher les causes de ce renoncement, ce découragement des Tsiganes à exiger leur inscription historique. Les survivants sont très vieux, les endeuillés déjà vieux, les Canadiens ont débarqué à Dieppe en 1944 pour nous libérer des nazis, leur oubli est pardonné. Ce qui n’est pas gravé dans le marbre est maintenu dans nos cœurs et nos mémoires, dans les archives, les pages des livres, les images des films, alors, l’Holocauste, la Shoah, le Samudaripen ne seront pas oubliés.

Le 15 avril 2015, il y a maintenant deux ans et demi, le Parlement européen reconnaissait «  le fait historique que constitue le génocide des Roms durant la Seconde Guerre mondiale ainsi que d'autres formes de persécution, telles que les déportations et les détentions et demandait aux États membres de faire de même. Selon les estimations, plus de 500 000 Roms ont été exterminés par les nazis et d'autres régimes ainsi que leurs alliés au cours de la Seconde Guerre mondiale et, dans certains pays, plus de 80% de la population rom a été exterminée. »

Sur cette demande adressée par le Parlement européen aux états membres de reconnaître le génocide des Roms durant la seconde guerre mondiale, trente mois ont passé, la France n’a encore rien décidé…

BunBundesarchiv, archives fédérales allemandes, Mme Disari, tsigane, internée au camp de Berlin-Marzahn BunBundesarchiv, archives fédérales allemandes, Mme Disari, tsigane, internée au camp de Berlin-Marzahn

Les informations sur l’inauguration du Monument national dédié à l’Holocauste à Ottawa le 27 septembre dernier sont accessibles sur le magazine en ligne Slate, par ce lien : http://www.slate.fr/story/152156/canada-memorial-juif-holocauste

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