Romstorie : Le 8 avril, jour des Roms, jour de com

Les Roms, les Tsiganes, ces petits frères pathétiques et maudits ont leurs Pâques le 8 avril chaque année. Le choix de cette journée commémorative ne vient pas de l’État ou de l’Europe mais biens des Roms/Tsiganes eux-mêmes qui tiennent à rappeler chaque année un évènement fondateur, à savoir leur 1er congrès mondial tenu à Londres le 8 avril 1971

Jadis, il était d’usage de faire ses Pâques, d’aller au moins une fois par an à la messe le jour de Pâques, de communier, de payer d’un peu de son temps son certificat de conformité avec la société. Ces quelques heures de dévotion apparente et surtout publique valaient absolution pour le reste de l’année. L’essentiel était de montrer qu’on allait à l’église, de communiquer sur sa présence, ce jour-là.

Un glissement, que par facilité nous appellerons républicain, s’est opéré. Les Pâques sont devenues laïques, les bonnes intentions s’expriment à date régulière, journée de la femme, de l’esclavage, de la mémoire, du sida, c’est Pâques avant les Rameaux, c’est Pâques après les Rameaux.

En France, la commémoration de cette journée n’est pas très suivie. En raison de l’amplitude restreinte des manifestations, la presse en parle peu. Alors que de nombreux historiens, sociologues, ethnologues et géographes produisent des travaux sur les Tsiganes en langue française, cet évènement fondateur est peu évoqué, peu renseigné, peu documenté, surtout dans ses développements ultérieurs et c’est une vraie difficulté pour connaitre les participants de ce premier congrès rom mondial, en appréhender les conséquences et savoir ce qui s’est passé au cours des dix autres congrès qui ont suivi.

Les sites des Tsiganes français, les Voyageurs, les sites d’associations comme les sites particuliers ne parlent pas de ce jour de fête, n’envisagent pas d’y participer, n’appellent pas à y participer, voire le rejettent.

Il faut comprendre. Quand les autorités vous déplacent sans arrêt, vous font mener une vie infernale toute l’année et même le 8 avril, on trouve difficilement les motivations nécessaires pour fêter, revendiquer. Quand le cours de la ferraille s’est effondré, qu’il faut vendre la petite maison qu’on a construit soi-même, que l’Etat vous a encouragé à vous dé-marginaliser, à devenir autoentrepreneur, mais n’a mis aucune structure de suivi en place, et vous envoie le fisc, vous n’avez guère envie de fêter le 8 avril plus qu’un autre jour.

La menace de Nicolas Sarkozy, qui avait « bien l’intention de pouvoir poser des questions à des gens qui n’ont jamais travaillé de leur vie et qui pilotent des automobiles que bien des travailleurs de notre pays ne pourraient jamais se payer » a été mise à exécution.

 Le pouvoir socialiste n’a jamais mis un terme à cette directive informelle, mais discriminatoire, qui fait que les petites entreprises tenues par des Tsiganes sont systématiquement épluchées, contrôlées, redressées, mises en faillite trop souvent. Ainsi, des familles qui bon an, mal an gagnaient leur vie doivent maintenant être prises en charge par la solidarité nationale et le RSA.

 Les associations et ONG ont des stratégies de communication bien rôdées,  participent tout au long de l’année à « la question rom » et très logiquement ont été très présentes sur les réseaux ce 8 avril. Elles ont beaucoup communiqué, organisé des expositions, énoncé publiquement les grandes lignes de leurs actions, ce qui leur permettra ensuite d’intégrer ces manifestations d’humanisme dans leur bilan et justifier les demandes de subventions.

 En faisant beaucoup de tapage, en ne nous invitant pas beaucoup, (encore moins que l’an passé) ces ONG nous dépossèdent de notre histoire, disent les choses sans nous, disent les choses à notre place, une fois de plus. Nous sommes encore et toujours ce grand corps malade dont s’occupent ces soignants penchés sur nous.

 Les Etats Unis eux-mêmes, par la voix de leur ambassade, ont diffusé sur le réseau Twitter une photo très médiocre, annonçant en grosses lettres que « Pour les Roms, survivre est une tradition ». A regarder cette photo de près, on a vraiment l’impression que les 7 gamines dans des costumes folkloriques de location, dépeignées et rangées comme des sardines, ont été copieusement enguirlandées par le photographe qui a même oublié pour deux d’entre elles de leur faire poser la bouteille d’eau minérale qu’elles ont encore dans la main. Elles ont vraiment beaucoup de difficultés à sourire.

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https://twitter.com/USEmbassyFrance/status/718350381139542017

C’est une communication malheureusement maladroite et qui ne tient pas compte de nos différences culturelles. Aux Etats Unis, le « struggle for life, la lutte pour la survie, l’instinct vital » est très valorisant. C’est un raisonnement qui permet de justifier la réussite quand on a un peu bousculé les autres afin de se faire une place au soleil, en véritable pionnier courageux sur les terres des conquêtes de l’Ouest.

 Chez nous, le mot survivre prend un tout autre sens. Les Tsiganes se savent en vie sur terre parce que leurs parents ou grands-parents ont réussi à échapper au génocide nazi. Quand on évoque la survie, le Tsigane européen tourne ses souvenirs vers l’Est où les cendres d’Auschwitz peinent à se refroidir.

 Le philosophe Michel Foucault nous a expliqué ce qu’est le bio-pouvoir, ce comportement politique qui consiste à « laisser vivre, laisser survivre » une vie souvent bien nue. Nous survivons donc par tradition, comme le dit le gouvernement américain, le 8 avril et les 364 autres jours de l’année. Nous pouvons aussi pousser le raisonnement jusqu’à nous demander si Foucault ne nous disait pas, en creux, que le bio pouvoir aurait une face sombre, à savoir « laissez-les crever ».

 Sur Facebook, les amis des Roms, les « tendance Roms », qui ne sont pas Roms, sont tout excités par ce 8 avril. Leur bandeau, leur photo de couverture, affiche en grosses lettres, en langue romanès même, que c’est la journée des Roms. Ils vont exposer, vendre, commercer leurs créations, rom is money, la question rom, die Zigeunerfrage, se vend plutôt bien, c’est jour de foire, grand bien leur fasse, et c’est à ces marchands du temple que le 8 avril fait le plus grand bien. Le 8 avril, le Rom est « bankable.

 Le reste de l’année, ces gens qui parlent beaucoup de nous, prennent en photo nos gosses, de préférence sur fond de tas d’immondices, les plaquent au mur sur tirage en grand format encadré 50 x 67, refusent très vite de nous parler, nous expulsent de leur site si nous osons émettre la moindre critique quant à leur attitude de prédateurs et de voyeurs alors que nous n’avons pas émis la moindre réserve sur leur talent qui va de soi, puisqu’ils le disent dans la plaquette de présentation.

 Il faut aussi comprendre les stratégies de communications des collectivités locales, qui mettent de l’ordre dans la question rom, murent les squats, détruisent les bidonvilles, enlèvent les caravanes et camionnettes, harassent en permanence les Roms les plus miséreux, les parquent loin des centre-ville, leur font la chasse, détruisent leurs biens, leurs papiers, les traitent comme des nuisibles et nous expliquent en ce jour du 8 avril leur grande humanité, leur bienveillance, leur mansuétude, leur miséricorde, d’avoir parqué quelques malheureux dans des centres de relégation où, bonheur suprême, les plus méritants ont enfin un toit sur la tête. Nous ne saurons jamais ce que sont devenus les autres, partis survivre de plus en plus loin, latcho drom.

 Strasbourg est une ville de gauche, où à force de harceler les Roms et les chasser du centre-ville, la Mission Rom va bientôt se retrouver au chômage. On ne verra plus le moindre Rom à moins de dix kilomètres du pied de la flèche de la cathédrale si on continue sur cette ligne politique impulsée par une mairie socialiste et écologiste. Tous les européens ne sont pas tolérés de la même façon à Strasbourg, mais le 8 avril, le discours est humain, bienveillant, miséricordieux et plein de mansuétude.

 Les MJS, jeunesses socialistes sont entrées dans la danse sur Twitter, et elles ont diffusé en début de soirée la photo d'un bidonville prise par un drone en nous rappelant que ce 8 avril est la « Journée internationale des Roms et qu’il faut en finir avec les discriminations ».

 Je leur ai conseillé de transmettre cette belle résolution aux élus du Parti socialiste qui ne sont pas vraiment exemplaires en ce domaine et pulvérisent les bidonvilles à tour de bras. Les pelleteuses ont à peine le temps de refroidir à Lyon et Grand Lyon, Lille, etc. Pour illustrer leur tweet, ces jeunes socialistes ont utilisé une photo d’un bidonville qui n’est absolument pas rom. Il s’agit d’un village africain, un slum périurbain, les constructions sont classiquement recouvertes de tôles, la photo est piquée sur un site de l’NYUAD, l’université de New York à Abou Dabi…

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URL du tweet : https://twitter.com/JeunesSocialist/status/718491888865689600 URL de la photo : http://nyuad.nyu.edu/en/news-events/new-york-city-events/2013/04/african-cities-and-the-constraints-to-economic-growth.html

 Il y a quarante-cinq ans, le 8 avril 1971 se tenait le premier congrès unitaire à Londres, qui adoptait le mot Rom pour désigner les Roms, Tsiganes, Manouches, Sintis, Khalés, etc. dans le sens de la reconnaissance d’une unité, d’une histoire commune et de revendications communes.

 Les Roms appartenaient à des nations différentes, pas toujours alliées, la guerre froide était loin d’être terminée quand s’est tenu ce premier congrès. Les mesures telles que l’adoption d’un drapeau commun et d’un hymne « Jelem, Jelem » devaient renforcer cette idée d’appartenance commune.

 Il faut reconnaître que le mot Rom, le drapeau et l’hymne existent toujours 45 ans après, l’idée d’appartenance commune a fait son chemin. L’Union romani internationale à son tour met en œuvre des réformes qui devraient moderniser et démocratiser son fonctionnement, ce qui n’est pas la moindre des réussites.

Il nous reste à permettre à de jeunes talents de devenir les dignes successeurs de l’Allemand Romani Rose, de l’Anglais Grattan Puxon, du regretté roumain Nicolae Gheorghe, ces grands pionniers du sentiment rom international.

 

 

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