Romstorie : Cette haine en réseaux qui se torche le cul de notre poésie

Mathurin Régnier, (1573-1613) : Je préfère à vos eaux un trait de Malvoisie / Je mets pour me chauffer tous vos lauriers au feu / Et me torche le cul de votre poésie. (Adieu aux Muses)

Deux incendies, deux drames, à Carrières-sous-Poissy dans les Yvelines dans la nuit du samedi 6 au dimanche 7 juin, un autre à Lille le lundi 8 dans l’après-midi. Deux enfants sont morts, deux enfants roms des bidonvilles. A peine les informations étaient-elles parues dans la presse que les internautes injuriaient les parents.

Les reprises de dépêches concernant les Roms, quel que soit le sujet de l’article, quel que soit l’évènement rapporté, manifestation culturelle ou sportive, littérature, cinéma, sondages, délinquance, drame humain, etc. ont un effet de clairon dans une cour de caserne. C’est à chaque fois le branle-bas de combat, l’offensive sur les réseaux pour y déverser des flots de commentaires où systématiquement la haine et le soupçon l’emportent sur tout autre forme de réflexion.

Qu’importe les propos des journalistes et la qualité de leur écriture ou la teinte politique éventuelle des médias. Que ce soit dans Libération, le Parisien, la Voix du nord, le Figaro, le Monde ou les autres, la haine des Roms est partout chez elle, démangeaison lancinante hébergée complaisamment dans le sillage des articles, tristes topics de lecteurs sans retenue, jamais poursuivis, rarement censurés, revendiquant chaque jour plus haut et plus fort la mise à l’écart des Roms, l’éradication et le nettoyage ethnique.

La Charte d’éthique professionnelle des journalistes s’arrête à la signature de l’article et laisse le champ libre aux amateurs. La brute à l’abri de son clavier peut venir insulter l’humaniste, massacrer l’adversaire, le piétiner, l’humilier dans ce monde dérégulé, cet asile de furieux hanté par les trolls. Dans les deux drames de Lille et Carrières-sous-Poissy, les accusations se sont multipliées pour accabler les parents des victimes.

Dès l’ouverture des commentaires aux lecteurs, ces déterminés fustigent la race maudite, responsable de ses propres malheurs et de la souffrance des riverains, préconisent la stérilisation des femmes, les déportations en masse et la fermeture des frontières.

La modération qui requiert du temps, des compétences et des moyens financiers n’existe plus ou seulement à minima, parfois avec plusieurs jours de retard. Sur l’espace numérique infini, triomphent le plus agressifs, les plus méprisants, les propagateurs du racisme, de la haine des Roms contre lesquels les directeurs des journaux et les autorités de notre pays tardent  à réagir.

Le magazine Valeurs Actuelles qui multiplie les éditoriaux, les reportages et même les couvertures hostiles aux Roms connait une expansion florissante : « - A contre-courant de la plupart des titres de la presse magazine, Valeurs Actuelles a vu ses ventes croître ces dernières années. En 2014, sa diffusion a progressé de 16%,» Agence France Presse, 22 avril 2015.

Des enfants meurent dans les brasiers ardents et leurs mères folles de douleur n’arrachent pas un geste, pas une parole aux autorités politiques de notre pays qui depuis des années restent muettes. Jamais un mot de condoléance, jamais un mot de compassion pour les parents, pour les familles en deuil. Ces non-dits, ce lourd silence, cette absence de récit officiel de la douleur quand elle touche les Tsiganes laisse libre cours à l’hostilité publique dans notre pays travaillé par la haine sourde où la mort d’un enfant brûlé vif provoque la jubilation des fous furieux.    

Les propos irresponsables des maires de Cholet, de Roquebrune dans le Var, de Croix dans le Nord et de tant d’autres élus et leaders politiques qui se sont laissés aller publiquement à faire l’apologie du nazisme, à souhaiter la mort des Roms et des Gens du Voyage ont empoisonné le débat.

Tout un vocabulaire est maintenant contaminé, un lexique maudit, les mots Rom, Roumain, Roumaine, Bulgare, frontière, cuivre, berline, caravane, incendie, et d’autres encore qui ne ressortissent même pas du compte-rendu des faits divers comme santé, sanitaire, dignité, enfant, grossesse, école sont devenus des bombes à fragmentation, ne suscitent plus aucun débat raisonné, mais déclenchent l’invective et la flétrissure contre nous, Roms et Gens du Voyage, contre nos parents et nos enfants. Comment en sommes-nous arrivés là ? Seriez-vous tous devenus fous ?

Sur les réseaux des comptes Twitter intensément fréquentés, on perçoit la mansuétude dont bénéficient certains propos. Un abonné, sous le pseudonyme de @Gladiatorlepeb loue la présidente du Front national, réclame l’instauration de milices, donne rendez-vous publiquement à d’autres illuminés pour traquer les Roms dans le métro et aux abords de la Tour Eiffel. Il a déjà fait l’objet de nombreux signalements, pourtant ses appels à la violence, voire au meurtre en toute liberté, en toute impunité ne lui valent pas même un rappel à la loi, pas même l’interdiction d’appeler à la guerre civile. Contre les Roms, tout est permis.

Cette aversion propagée sur Twitter vient essentiellement de jeunes gens sans bat ni licou, garçons et filles à part égale, pas forcément incultes, rarement défavorisés, virulents dans le propos, méprisants avec le contradicteur aussitôt disqualifié par leur dérision. Cependant, si vous pensez avoir à faire à des petits roquets hargneux et si vous leur suggérez de modérer leurs impulsions, ils se révèleront fauves redoutables à ne pas sous-estimer, familiers de la communication en réseau, encore jeunes mais déjà sacrément fachos.  

Peu à peu, l’appréhension gagne les responsables politiques, inquiets de la propagation du racisme et de l’intolérance, inquiets aussi des résultats électoraux. La situation désastreuse dans laquelle sont maintenus les Roms dans notre pays a fini par attirer l’attention des organisations internationales auxquelles adhère la France.

En septembre 2014, lors de sa visite en France, le Commissaire aux Droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Nils Muiznieks, faisait remarquer la responsabilité particulière des médias dans le domaine de l’antitsiganisme et de l’hostilité, l’ethnicisation des faits divers et le recours fréquent au champ lexical de l’invasion.

Le mois dernier, 15 mai 2015, le CERD, organe de l’ONU, Comité pour l’élimination de la discrimination raciale, recommandait à notre gouvernement d’accroître la vigilance et de veiller à l’application effective de sa législation concernant les propos haineux à l’égard des Roms, y compris de la part des milieux politiques.

Au mois d’avril, le Premier ministre a présenté un plan d’action sur les années 2015 à 2017 intitulé : La République mobilisée contre le racisme et l’antisémitisme. Les évènements tragiques de Charlie Hebdo, même si l’émotion est très vite retombée, nous obligent à réfléchir et agir contre le racisme, à repenser de quelle manière nous pouvons vivre ensemble, à intégrer le paramètre des réseaux numériques dans la réflexion politique. http://www.gouvernement.fr/sites/default/files/contenu/piece-jointe/2015/05/la-republique-mobilisee-contre-le-racisme-et-l-antisemitisme-plan-d-action-2015-2017.pdf

Il n’y a pour l’heure pas un mot concernant les Roms dans cette mobilisation républicaine, ni pour les inclure, ni pour les exclure de la réflexion, ni pour analyser la vindicte permanente à notre égard sur Internet. Or, les Roms eux-mêmes et les associations qui les soutiennent ne suffisent pas à construire les barrages et les écluses capables de contenir cette vague de racisme qui met sous pression les canaux informatiques.

Nous pouvons écrire et réécrire dans un mois, dans un an, cet article qui fait le constat de la situation, nous pouvons dénoncer tel parti politique qui attise le racisme contre les Roms, nous pouvons trouver des slogans, fabriquer des banderoles où serait écrit : Halte à ceci et Stop à cela ! Les trolls nous opposeront leur sacro-sainte liberté d’expression. Les avocats des directeurs de journaux nous répondront que les commentaires engagent exclusivement leurs auteurs et en aucun cas le titre de la publication.

Nous avons besoin, en tant que Roms européens, en tant que citoyens français, de l’appui et de l’autorité, de la force de frappe technique et judiciaire de l’Etat. Nous avons besoin de cette unité nationale de lutte contre la haine sur Internet, comme il est dit au focus 5 du plan d’action contre le racisme et l’antisémitisme 2015-2017.

Il aurait été possible aussi de rappeler la magnifique chanson de Barbara quand elle chante « un enfant qui meurt », et que « c'est abominable d'avoir à choisir entre deux innocences, et c'est abominable d'avoir pour ennemi les rires de l'enfance ». J’aurais pu réécrire le poème dédié à Francesca. http://blogs.mediapart.fr/blog/jacques-debot/040115/romstorie-francesca-enfant-rom-nee-dans-la-rue-morte-dans-la-rue

Mais pour parler de ce drame, je n’ai pas souhaité écrire de poésie. La haine en réseaux se torche le cul de notre poésie.

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