Romstorie: laissez-nous en dehors du Valls bashing

Combien de temps encore les amis de Jean Luc Mélenchon vont-ils jeter l’huile sur le feu ? Combien de temps vont-ils continuer à jeter les Tsiganes à la figure d’un ancien premier ministre, lui faire manger du Rom, matin, midi et soir ? Nous autres, Roms, Tsiganes, Gitans, Manouches et Rabouins en tout genre, nous n’en sommes pas particulièrement ravis.

Une sollicitude soudaine et massive à l’égard des Roms s’est emparée des réseaux sociaux. Nous autres, pauvres Roms qui avions tant souffert sous le règne de Manuel Valls, voilà que chaque jour, les abonnés de Twitter nous adressent des messages de réconfort. On nous cajole, on nous caresse, on nous câline et on nous jure que nous, Roms, Tsiganes, Manouches et Rabouins, nous sommes des gens très bien. Comment ne pas se sentir attendris, émus, enfin réconfortés ?

L’affaire qui oppose Jean Luc Mélenchon à Manuel Valls au sujet de la Mission d’information parlementaire sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle Calédonie chauffe les troupes et alimente un feu roulant de calibre 140 sur Twitter. Du côté des Insoumis, les batteries sont dirigées sur l’ancien premier ministre et leur balistique en réseau fait un usage quasi exclusif d’une seule munition, d’un seul projectile : le Rom.

Or, nous autres, Roms, Tsiganes, Gitans, Manouches et Rabouins en tout genre, nous n’en sommes pas particulièrement ravis. Nous restons même plutôt circonspects. Les tsiganophiles bienveillants, amis et soutiens de Jean Luc Mélenchon, sont restés trop longtemps silencieux, voire approbateurs quand les maires du Front de Gauche, du Parti Communiste, et leurs conseillers municipaux à Stains, à Saint Denis, à Gennevilliers, à Champs sur Marne, à Montreuil, à La Courneuve et tant d’autres villes ont détruit les habitations des Roms, été comme hiver, surtout en plein hiver. Mais de cela, il est impossible d’en débattre avec eux, l’histoire s’arrête en 2013, et depuis, il ne s’est rien passé.

En mars 2013, Manuel Valls alors ministre de l’Intérieur, au cours d’un entretien avec le Figaro, et sur France Inter en septembre de la même année, a déclaré que les Roms n’auraient pas vocation à rester en France. Pour des raisons culturelles, ils refuseraient toute forme d’intégration et par voie de conséquence, seraient voués à réintégrer leur pays d’origine du côté des Balkans.

En employant le mot Roms, Manuel Valls commettait la maladresse d’inclure dans cette « remigration » 350 000 Tsiganes qui ne parlent ni un mot de roumain ni un mot de Bulgare, parce que français depuis des siècles… Cette confusion est courante, mais pas vraiment admissible dans les propos d'un ministre de l'intérieur, car les mots Roms ou Tsiganes (qui sont parfaitement synonymes), recouvrent une réalité complexe, une mosaïque de douze millions de personnes, réparties sur l’ensemble des pays européens, dont elles possèdent la nationalité depuis des générations, voire des siècles, de niveau social, de culture, de religion les plus divers, la plupart du temps sans beaucoup de communications ou de liens entre elles. Le mot vocation tiré du registre mystico-religieux amplifiait encore la confusion.

En associant le nom de Manuel Valls au mot Rom dans un moteur de recherche, on retrouve des milliers de tweets réquisitoires chargés de propos violents, la plupart du temps injurieux contre l’ancien député-maire d’Evry. Le mot Roms lui colle à la peau, ne le lâche plus, restera pour longtemps son signe distinctif et dévastateur, sa tunique de Nessus, comme le Fouquet’s de Nicolas Sarkozy, le scooter de François Hollande, les diamants de Valéry Giscard d’Estaing, la francisque de François Mitterrand.

On peut approuver ou désapprouver le caractère et l’attitude parfois autoritaire de l’ancien premier ministre, on peut regretter le recours à l’article 49-3, la loi travail, le projet de déchéance de nationalité, d’autres mesures encore et chacun dans la liste des griefs peut inclure les débats et les décisions qu’il pense avoir été mal menés dans la conduite des affaires publiques. Les critiques, mêmes vives, mêmes désagréables, font partie du débat démocratique, du débat républicain, du débat légitime, mais rien ne justifie cet acharnement à l’insulter publiquement et tous les jours, et surtout l’injurier en notre nom et sans nous demander notre avis. Car les tweets injurieux contre la personne de l’ancien ministre ne sont jamais, sauf exception rarissime, diffusés par des Roms ou Tsiganes et il m’a semblé utile de rappeler que le projectile n’est pas l’artilleur.

On se demande véritablement comment, alors qu’il était ministre de l’Intérieur, Manuel Valls  a pu en arriver là. On se demande comment sont informés, briefés, conseillés les gouvernants sur les questions de société. L’incompétence de leurs conseillers ne dilue en rien, pas plus dans cette affaire que dans d’autres circonstances, la responsabilité du ministre qui se retrouve seul comptable devant l’opinion publique de ses déclarations et de ses actes. Dans cet entretien accordé au Figaro, à un moment où la droite l’accusait de laxisme sur cette question rom et ne cessait de pilonner depuis 2012, le message politique avait été façonné à la serpe, resserré  en éléments de langage, en mot clefs, slogans et « petites phrases ». Personne n’avait anticipé que l’exercice pouvait être plié d’avance.

Les électeurs, pour la plupart, ne connaissent à peu près rien de la « culture » tsigane, si « culture tsigane » il y a. On nous situe vaguement parmi les chiffonniers, les recycleurs, musiciens, saltimbanques ou mendiants, pas vraiment de quoi provoquer un choc des cultures dans un grand pays comme la France. Présents depuis le moyen-âge, peu nombreux, les Tsiganes font partie du paysage, des fêtes foraines, des foires et marchés, ils distraient l’imaginaire et le quotidien des Français, ils font un peu peur parce qu’il n’y a plus guère de loups, mais il reste les Bohémiens. Les quelques milliers de Roms migrants, englués dans la misère des bidonvilles, étonnent, agacent, fascinent ou suscitent la parfois compassion, assez souvent la haine des fachos, mais de là à s’en débarrasser…

En 2013, Manuel Valls et ses conseillers justifiaient leur position par notre refus de nous intégrer dans notre pays pour des raisons culturelles. Or, cette culture tsigane, ni le ministre, ni son cabinet  ne semblaient la connaître beaucoup plus que « les gens de la rue ».

Au sujet de la « culture » Gérard Pommier, psychiatre et psychanalyste écrivait dans son ouvrage « Freud apolitique ? » : - [ ] à propos du choc de cultures distinctes cohabitant sur le même sol et sur l’intégration, il est risqué de s’aventurer, sans doute parce que nous ignorons tout de ce qui fait « Culture ». Nous pouvons avoir l’intuition qu’il ne s’agit pas simplement d’un ensemble de valeurs morales ni d’un trésor intellectuel. Etc… » Comment dès lors justifier l’expulsion des Roms pour des « raisons culturelles » ?

Et reprenant la trame du discours de Grenoble prononcé par Nicolas Sarkozy en juillet 2010, le ministre et ses conseillers auraient dû se souvenir de l’histoire tragique du plus vulnérable des peuples européens. Sans doute a-t-il gagné quelques points de sondage, vite reperdus, mais il lui sera difficile de se débarrasser des points Godwin pour avoir oublié que le peuple Tsigane est un peuple qu’on a voulu faire disparaître.

Les derniers survivants du Samudaripen (terme équivalent au mot Shoah, mais qui concerne spécifiquement la destruction des Tsiganes d’Europe) témoignent devant nous d’une époque où on a exterminé les Tsiganes en raison de leur culture, ou du moins de ce que les nazis pensaient définir comme leur culture, déjà à cette époque jugée incompatible, puisqu’ils ont été assassinés par centaines de milliers sous le triangle noir des asociaux. En France, on les a internés pendant six ans, de 1940 à 1946 dans les mêmes camps, les mêmes baraques, y compris les enfants, avec les clochards, les vagabonds, les asociaux. La guerre s’est terminée avant qu’on ait eu le temps de les charger tous dans des wagons à vaches pour les expédier en Silésie, mais telle était bien la solution finale envisagée. A défaut, on les laissés pourrir derrière les barbelés vingt mois supplémentaires alors que la France était libérée (de septembre 44 à mai 46

Soixante-huit ans après la fin de la guerre, il ne fallait pas toucher à ça et Manuel Valls a eu tort de reprendre à son compte cette casuistique bancale avec laquelle il pensait ménager le peuple (les riverains) et excuser par avance la brutalité des élus municipaux. Dans son ouvrage « La peur de la liberté », Erich Fromm écrivait cette évidence : « - Aucune théorie n’est exacte si elle se base exclusivement sur les phénomènes psychologiques à l’exclusion des éléments économiques et politiques ou vice-versa »

Sur ces déclarations de Manuel Valls, on a glosé à l’infini, on s’est empaillés dans d’interminables débats pour délimiter ce qui relève de la nature et ce qui relève de la culture, de la volonté d’intégration et des obstacles à l’intégration des Roms,  de l’absence de volonté de ces récalcitrants, non sans rappeler l’influence des musiciens tsiganes dans le folklore hongrois, ce qui est sympathique mais pas franchement utile pour juger des politiques migratoires au vingt-et-unième siècle. On a bavardé sur un sujet mal maîtrisé, la culture tsigane, alors que l’enjeu portait sur l’emploi, le logement, la construction européenne. Et puis, très vite, on est passé à d’autres sujets plus sérieux parce que les sondages donnaient (temporairement) raison à Manuel Valls et c’était peine perdue…

Contre cette volonté d’exclure une minorité européenne d’un grand pays de la Communauté, on n’a pas su trouver les arguments. Une fois encore nous avons été bien mal défendus… Deux juridictions saisies tour à tour, la Cour de Justice de la République puis le Tribunal de Grande Instance (17ème Chambre correctionnelle) ont été incapables de se prononcer, incapables de condamner ou d’acquitter, se déclarant incompétentes pour juger la nature des propos du ministre, ceux-ci relevant tour à tour d’un débat d’intérêt public (donc la Cour de Justice de la République a classé sans suite) puis relevant à l’inverse d’un sujet en lien direct avec la conduite de l’Etat (donc la Cour d’appel s’est déclarée incompétente). Quatre ans après, l’affaire est toujours pendante…

La démarche de Manuel Valls en 2013 présente néanmoins des différences notoires avec celle de Nicolas Sarkozy en 2010. Par les destructions massives des lieux de vie, par les expulsions collectives et contraires au droit, par la rédaction des circulaires Hortefeux en août 2010, par ses altercations violentes avec les membres de la Commission européenne, Nicolas Sarkozy avait réussi à se mettre à dos tous les européens à l’exception de la Tchéquie et de l’Italie gouvernée par Silvio Berlusconi.

Trois ans après, et contrairement à Nicolas Sarkozy qui en était presque venu aux mains avec le président de la Commission européenne José Manuel Barroso ainsi qu’avec le président roumain Traian Basescu au mois de septembre 2010, Manuel Valls va se présenter sur une ligne pro-européenne. Rappelons qu’il a donné des gages de dialogue et d’apaisement, aux Français et aux Européens quelques mois auparavant avec la circulaire interministérielle du 26 août 2012.

Sa toute première déclaration polémique parue dans les colonnes du Figaro en mars 2013 prend soin de s’abriter, de se ranger derrière les propos de Victor Ponta, premier ministre roumain (de mai 2012 à novembre 2015). Et Manuel Valls de marteler : « Je partage les propos du premier ministre roumain quand ce dernier dit “Les Roms ont vocation à rester en Roumanie, à y retourner”.» (Le Figaro 14 mars 2013).

Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, voulant attester de la bonne entente et de la coordination des points de vue entre nos deux pays, pouvait-il se douter que cette déclaration du premier ministre roumain sur laquelle il s’appuyait et qu’il cautionnait était grosse d’un détonateur et que très vite, tout le monde oublierait (et lui-même en premier !) que c’étaient là les propos de Victor Ponta et non les siens propres ?

Il est rare que les autorités d’un pays se lamentent du départ de  citoyens défavorisés ou qu’elles cherchent à les rapatrier. On se préoccupe bien davantage d’encourager le retour des exilés fiscaux, bientôt exemptés de l’impôt sur la fortune. Révérence gardée, le premier ministre roumain n’en avait rien à foutre des Roms roumains qui avaient émigré en France.

Pour faire avancer la cause tsigane, au cours de la dernière législature, nous n’avons injurié personne. Nous avons argumenté, défendu nos positions, dialogué, et les choses ont avancé. Nous n’avons pas toujours été unis, sans doute pas toujours cohérents, mais les choses ont avancé : Le livret de circulation a été supprimé, la Commission Nationale Consultative des Gens du Voyage, instance de dialogue et de négociation a été installée en décembre 2015, et comme l’a déclaré François Hollande au camp d’internement de Montreuil Bellay, la République reconnaît la souffrance des nomades qui ont été internés et admet que sa responsabilité est grande dans ce drame. L’internement des Tsiganes au cours de la seconde guerre mondiale est maintenant officiellement reconnu par la voix et les mots du Président de la République. A plusieurs reprises, et à la demande d’associations roms ou amies, le Défenseur des droits, Jacques Toubon est intervenu auprès de municipalités pour que les enfants soient scolarisés. Les instances européennes, maintes fois sollicitées, accordent maintenant la prééminence des droits fondamentaux (habitation, logement) sur les droits de propriété, et exigent que soit évalué le trouble réel à l’ordre public. Les arrêts de la Cour de cassation vont dans le même sens, etc.

Le travail qui reste à faire est immense, un travail de dialogue, de rencontres, de discussions, d’argumentation, de changements d’habitudes et de réhabilitation, de rappels de l’histoire et de la mémoire de notre pays, quel que soit le premier ministre, quel que soit le ministre de l’Intérieur.

Alors, combien de temps encore les amis de Jean Luc Mélenchon vont-ils jeter de l’huile sur le feu ? Combien de temps vont-ils continuer à jeter les Tsiganes à la figure d’un ancien premier ministre, lui faire manger du Rom, matin, midi et soir ?  Et recommencer pareillement demain avec l’actuel ministre de l’Intérieur, puis avec les suivants ?

Dans l’ouvrage de Gérard Davet et Fabrice Lhomme " Un président ne devrait pas…" François Hollande confie aux journalistes : "Les élus de gauche et du Parti communiste dans le 93 nous disent en privé, il faut nous débarrasser des Roms". Nous aurions aimé entendre les amis de Jean Luc Mélenchon sur cette affaire-là, nous aimerions savoir si cette demande des élus communistes les fait vomir, comme les font « vomir » chaque jour à longueur de tweets les propos de Manuel Valls qui remontent à 2013 ?

N’est-ce pas, par ailleurs dédouaner, absoudre les maires de gauche de leur responsabilités ? Cette question aussi mérite un examen plus sérieux que l’invective. Les bidonvilles ne sont pas implantés dans les banlieues riches, on les trouve à Montreuil, à la Courneuve, à Saint Denis, etc. pas à Neuilly ni à Passy. Nous ne perdons pas de vue que les problèmes des bidonvilles retombent sur les maires des communes de gauche, presque exclusivement. Les procédures d’évacuation ont été formalisées par la circulaire du 26 août 2012. Or les directives de cette circulaire (initiée par Manuel Valls) ne sont jamais respectées par les maires qui demandent et font exécuter les expulsions. Cyniquement, cruellement, ces maires de gauche, qui soutiennent Jean Luc Mélenchon et son mouvement, s’exonèrent des diagnostics sociaux, de la trêve hivernale, du relogement des personnes expulsées. Une seule politique : le bulldozer. Ce bulldozer qui ne fait pas vomir les militants de France Insoumise. Alors, s’il vous plait, puisqu’il vous arrive si souvent de nous abandonner à notre sort, foutez-nous la paix avec les vomissures.

 

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