Romstorie : Comment le discours de Grenoble a contaminé le logiciel républicain

A ce jour, en 2015, tous les élus des partis politiques de notre pays, depuis le Parti-socialiste, en passant par le centre et la droite, jusqu’à l’extrême droite, parlent des Roms et des Gens du Voyage en utilisant des mots, des tournures et des arguments comparables à ceux qu’utilisait Le Pen, quand il parlait des malades du sida en 1987.

Par un discours analogue, ils ont rendu les Roms et les Gens du Voyage responsables du rejet qu’ils subissent en permanence, un rejet dont la seule cause serait leur inconduite. En multipliant les déclarations pour alerter les autorités, et qui ne manquent pas d’inquiéter les populations, sur les menaces sanitaires comme la tuberculose que propageraient les roms, ils en ont fait des pestiférés. Les carnets de vaccinations perdus au cours des expulsions répétées servent maintenant de prétexte aux mairies pour opposer aux familles le refus de scolariser les enfants.

L’insistance des élus de la République à vouloir faire admettre par l’opinion que malgré tous les efforts entrepris, ni les Roms, ni les Gens du voyage ne souhaiteraient s’intégrer dans la société majoritaire est calquée sur l’affirmation de Le Pen qu’on ne guérissait pas de ce fléau qu’est le sida.

Tous les efforts d’intégration seraient inutiles et dangereux. Offrir à ces gens-là des conditions normales d’existence ferait courir des risques aux citoyens ordinaires, dérangerait gravement le besoin légitime de tranquillité publique. Non seulement on ne fait rien, mais tout est mis en œuvre pour empêcher de faire. Le moindre incident sert de prétexte aux juges pour condamner à des peines infamantes et dissuasives les bénévoles qui s’éreintent à mettre un peu d’humanité dans cette violence politique.

Le discours permet de justifier la relégation, la destruction des lieux de vie, l’absence assumée par les élus et par l’Etat de recherches alternatives, de mesures sociales et d’aménagement du territoire que pourrait financer l’Europe si notre pays prenait la peine de mobiliser les fonds structurels.

Si le Front de Gauche et les communistes sont d’ordinaire moins bruyants sur l’anathème et la réprobation, plus rien ne différencie les municipalités où ils sont au pouvoir des mairies tenues par la droite. Le journal l’Humanité fait mine de s’émouvoir quand un maire de droite ordonne la destruction d’un bidonville, alors que des maires du Font de gauche ou du Parti communiste mènent une politique impitoyable contre les familles roms, détruisent les lieux de vie, mettent à la rue des milliers de personnes, été comme hiver. Mais dans ces cas-là, l’Huma se tait. Il faudrait consacrer de longues et passionnantes recherches aux militants de ces partis, écartelés entre leurs convictions et la ligne de conduite de leurs élus…

Ni la direction du Parti socialiste, ni les think tanks qui l’alimentent en réflexion n’ont su réagir à temps pour dénoncer les illusions de cette rhétorique sanitaire inspirée de l’idéologie nazie. Dès le 24 août 2010, l’historien Pierre Cornu nous mettait en garde « La parole présidentielle a libéré et légitimé une logique purificatrice mortifère contre laquelle, du fait même de l'origine de cette parole, il n'existe pas, en l'état actuel, d'antidote efficace.» L’exutoire ainsi désigné, il ne restait plus qu’à envoyer les équipes de nettoyage. http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/240810/le-discours-de-grenoble-point-de-non-retour-du-

Par manque de clarté quant aux valeurs européennes, par une conception romantique et peu concrète des valeurs républicaines, par une méconnaissance totale du monde tsigane, le Parti socialiste s’est retrouvé dans l’incapacité de produire « l’antidote efficace » pour immuniser ses cadres, ses élus, ses militants. Dès lors, à défaut d’avoir été capables de structurer la résistance, ses dirigeants se sont retrouvés contraints de participer à l’hystérie collective, de reprendre à leur compte les arguments des Le Pen et Buisson, inspirateurs du discours de Grenoble prononcé par Nicolas Sarkozy, en juillet 2010. Roland Barthes nous avait prévenu : « […] Le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire ». http://egophelia.free.fr/pouvoir/barthes.htm

Dans la violence de ces journées de juillet 2010, en laissant Luc Chatel porte-parole du gouvernement dire qu’ «on a beau être rom, gens du voyage, parfois même français au sein de cette communauté, on doit respecter les lois de la République», en soulignant dans un communiqué officiel sous sa signature « les problèmes que posent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms » en affirmant à maintes reprises«Nomades, Gens du voyage, Roms, peu importent les dénominations », Nicolas Sarkozy a créé des amalgames entre des citoyens français et des migrants, fragilisé durablement l’intégration des Gens du Voyage au sein de la nation française qui date souvent de plusieurs siècles

Face à l’inertie du personnel politique et des intellectuels français en ce mois d’août 2010, Mme Viviane Reding, Commissaire européenne à la justice et aux droits fondamentaux rappelait à l’ordre et menaçait notre pays de sanctions. C’est alors que Jean Luc Mélenchon, à peine rentré de vacances, a cru bon d’apporter un coup de main décisif au désastre initié par Sarkozy. S’en prenant violemment à Viviane Reding, il l’accusait de dire des « choses totalement exagérées et insultantes pour le peuple français » et rappelait qu’il aurait aimé l’entendre manifester « pour les travailleurs, le millième de la compassion qu'elle avait manifestée pour les roms ». Les Voyageurs français, au nombre d’un demi-million, remercient Jean Luc Mélenchon qui par cette déclaration pitoyable considère qu’ils ne font pas partie du peuple français et n’arrive toujours pas à concevoir qu’on puisse être rom et travailleur. http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20100919.OBS0074/melenchon-juge-la-politique-du-gouvernement-sur-les-roms-pitoyable.html

Jour pour jour, cinq ans après le discours de Grenoble, la politique d’écrasement des bidonvilles à coups de pelleteuses, l’absence de relogement des familles jetées à la rue, le harcèlement contre les Gens du Voyage, le non-respect de la loi et des engagements de l’Etat en matière d’aires d’accueil est pratiqué par tous les élus de droite et du centre sans exception, par les Socialistes et le Front de Gauche, sans l’ombre d’un état d’âme.

A quelques jours de la fête de l’Huma, le maire de la Courneuve va faire place nette du plus vieux bidonville d’Ile de France, tandis que le maire écologiste de  Grenoble Éric Piolle vient d’envoyer les pelleteuses raser le bidonville Esmonin. Nicolas Sarkozy et son ministre de l’identité nationale ont gagné toutes les batailles, leur victoire est totale. Des bataillons de pelleteuses, ces tanks civils, mènent aux Roms une guerre sans répit.

Dans chaque département, chaque communauté d’agglomération, chaque mairie, le virus du discours de Grenoble s’est maintenant implanté dans le logiciel républicain. Le maire, désigné au suffrage universel par le scrutin qui connait le plus fort taux de participation, l’élu le plus populaire de la République est en première ligne pour traiter la question rom, appliquer « la politique municipale de la race » http://www.mediapart.fr/journal/bibliotheque/eric-fassin-carine-fouteau-serge-guichard-et-aurelie-windels/roms-et-riverains-une-politique-municipale-de

L’incident survenu le mercredi 5 août à Thise près de Besançon est un condensé de toute cette idéologie partagée, de ce consensus hostile et surtout des négligences avec lesquelles les préfectures et les collectivités territoriales traitent les dossiers relatifs aux Gens du Voyage.

On sait que chaque année, des milliers de pèlerins tsiganes convergent en direction de grands rassemblements parpaillots appelés conventions. Leurs itinéraires confluent généralement vers l’Est, où l’état met à leur disposition (moyennant finance) d’anciennes bases militaires en grande partie inoccupées.

Dans la commune de Thise près de Besançon, la Communauté d’Agglomération du Grand Besançon (la CAGB) a  construit une aire de grand passage pour les Gens du voyage de 80 places. C’est une bande de terre étroite et longue, un délaissé rural inondable en hiver, coincé entre le Doubs et une route à grande circulation. Les Gens du Voyage craignent d’occuper cette place, parce que les voitures et les camions font courir un danger mortel aux enfants, la route n’étant séparée des caravanes que par une glissière métallique. L’autre flanc du terrain, bordé par le Doubs, est tout autant anxiogène. Les élus eux-mêmes reconnaissent que cette aire de grand passage est « inappropriée ».

Mercredi 5 août, 200 caravanes en chemin pour St Avold, près de Nancy, ne pouvant trouver de place sur cette aire ont choisi d’aller s’installer sur les terrains de l’aérodrome de l’autre côté de la route, pas sur les pistes mais en bordure. L’incident s’est déjà produit à plusieurs reprises mais cette fois, le maire de la commune de Thise ayant décidé de s’interposer avec deux autres personnes a été bousculé, sans trop de gravité fort heureusement, mais suffisamment pour que l’affaire se mette à flamber.

Aussitôt c’était l’emballement en présence des caméras de FR3, avec appel à manifester, pétition remise au préfet, soutien des élus de la communauté d’agglomération, soutien du maire de Besançon (socialiste) à son collègue de Thise (UDI) et le soir-même défilé de l’union sacrée des écharpes derrière une banderole calamiteuse : Invasion des gens du voyage : ça suffit !

Comme souvent, la gueule de bois succède à la colère, des militants socialistes sont furieux contre ces élus de gauche qui défilent avec la droite derrière une banderole au texte raciste et les Verts se désolidarisent. Comble de la sottise, certains élus jurent n’avoir pas lu le texte avant de défiler en tenant la banderole !

Les Gens du voyage lancent une pétition qui pour l’heure avoisine déjà les mille signatures. S’ils protestent avec raison contre le texte raciste de la banderole et les conditions d’accueil déplorables, ils se désolidarisent publiquement de toute forme d’action violente. Du côté des élus et de la préfecture, l’option d’envoyer à l’avenir des escadrons de gendarmerie contre des convois de caravanes souhaitant faire halte dans le secteur, des convois où prennent place des enfants, n’est pas tenable.

Il faut revenir à la table des négociations. A Besançon même, et dans le département du Doubs, deux documents ont été rendus publics et sont consultables en ligne. D’une part, le Schéma départemental d’accueil et d’habitat des Gens du Voyage du Doubs pour la période 2013 à 2018 et d’autre part le PLH, le Programme local de l’habitat du Grand Besançon pour la période 2013-2019.

Il faut prendre en main le Schéma départemental d’accueil et d’habitat des Gens du Voyage du Doubs et dans l’affaire qui nous occupe, aller directement à la page 60 qui traite des grands passages et lire au chapitre du diagnostic que « des demandes arrivent régulièrement toute l’année en Préfecture, en Sous-Préfecture et dans les collectivités pour disposer d’une solution de stationnement, mais aucune mise en commun des demandes n’est organisée et qu’on constate aussi « une absence de coordination départementale ou régionale » apprendre qu’  « en moyenne, une demi-douzaine de groupes de plus de 200 caravanes en grands passages arrive dans le département, sans qu’aucune solution de stationnement ne soit prévue » et d’autres questions tout aussi importantes qui n’ont jamais été traitées.

Il faut retourner à la table des négociations, demander pourquoi, alors qu’on a constaté ces carences depuis des années, pourquoi on n’a rien fait depuis 2013 ? Pourquoi on a laissé un maire aller tout  seul au-devant de plusieurs centaines de personnes ? Demander au préfet et au président du Conseil général qui ont paraphé ce document, eux-mêmes ou leurs prédécesseurs, mais ils sont responsables de la continuité, ce qu’ils envisagent de faire maintenant ? Mobiliser des escadrons de gendarmes mobiles ou mobiliser les acteurs autour d’une question d’aménagement du territoire ?  On retrouve le texte complet sur le PDF qui est référencé à la date du 22 avril 2013 sur ce lien : http://www2.doubs.fr/index.php?option=com_joomdoc&task=cat_view&gid=82&Itemid=89&limitstart=10

Il faudra aussi apporter avec soi le Programme local de l’habitat du Grand Besançon pour la période 2013-2019, aller directement à la page 25 et demander si on a fait avancer « la recherche conjointe avec les services de l’Etat et du Département du Doubs d’un terrain temporaire (environ 4 hectares) situé sur le territoire du Grand Besançon, faisant office d’aire de très grands passages en vue d’assurer l’accueil des groupes dont la taille dépasse la capacité maximale de l’aire de grands passages de Thise (90 caravanes) »

Parce que si on avait avancé dans cette recherche, conjointement, élus, préfecture et Gens du voyage, on n’aurait pas bousculé un élu, on n’aurait pas défilé derrière une banderole de la honte, on n’aurait pas dit qu’on ne savait pas lire, on aurait fait des choses beaucoup mieux que ce désastre de Thise. On trouve le document PLH sur internet : http://audab.org/wp-content/uploads/2013/11/PLH-2013-2019-prog-actions_web.pdf

Ce sont là quelques pistes de travail, ce sont là quelques efforts qu’on peut demander aux élus, aux préfets, aux Gens du voyage, ce sont là des antivirus assez faciles à programmer, des antivirus qui pourraient permettre une restauration du « logiciel républicain »

 

 

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