Romstorie : Exhibit Rom, des livres, des conférences, des festivals caravanadry

 Jadis, alors que j’étais môme et que les caravanes à chevaux déjà pourrissaient dans les ronces et les orties, remplacées par les Tesserault caisse-portantes et les Sterckeman à carcasse d’aluminium, personne n’aurait parlé de culture tsigane.

Tino Rossi chantait « Bohémienne aux grands yeux noirs », Dalida chantait « D’où viens-tu Gitan », mais si « la Mama » de Charles Aznavour provoquait en nous de grandes secousses d’émotion, on n’amplifiait pas le volume de l’autoradio de notre fourgon 1000 kilos Renault quand les ondes diffusaient « ma Bohème ».

La culture rom, la culture tsigane, tout le monde s’en foutait. Les gens n’imaginaient même pas que les rabouins, les camps-volants puissent avoir une culture spécifique, et drôlerie de l’histoire, on a construit à cette époque-là des maisons de la culture, pas des caravanes de la culture.

Cependant, malgré cette négation culturelle, la reconnaissance sociale était plutôt apaisée. Aucune école ne nous refusait un banc et l’intégration économique était beaucoup moins désastreuse qu’aujourd’hui. Il y avait une place pour les récupérateurs, les vanniers, les saisonniers, les ferrailleurs. Il y avait des places avec de l’eau, de l’herbe et de l’ombre, où les Voyageurs étaient tolérés.

Nous connaissons aujourd’hui les obstacles infernaux rencontrés par les Voyageurs pour obtenir quelques places sur des parkings défoncés, scandaleusement nommés aires d’accueil, la difficulté pour accéder au monde du travail salarié, le dénuement des plus anciens qui ne doivent leur survie qu’à la solidarité familiale.

En même temps nos messageries se remplissent d’informations nous invitant à relayer la tenue de festivals, d’expositions, de conférences où le Rom, le Tsigane et le Manouche serviront de produit d’appel. La « culture tsigane » ne s’est jamais aussi bien portée.

La programmation d’un festival  « tsigane » s’organise de la même manière qu’un festival musette ou « tradi ». Les musiciens et leurs agents planifient des tournées, communiquent leur agenda, les organisateurs réservent les soirées des artistes encore disponibles à la bonne date et correspondant à leur budget. Tsigane, rock, musette, chanson à texte, la démarche est la même.

De plus en plus souvent, le mot Tsigane figure en gros caractères sur les affiches, comme un label d’humanisme, une preuve de compassion, un certificat d’engagement contestataire, un amour increvable de la liberté. C’est exactement ce que recherchent les jeunes et les vieux convaincus d’être restés jeunes.

La précaution est prise d’inviter une célébrité du jazz manouche ou du chant traditionnel de Transylvanie. La vedette renommée servira de locomotive et quelle que soit la qualité des autres intervenants, les spectateurs en auront eu pour leur argent.

L’exposition, la musique, la conférence, la réunion de trois animations complétées par les buffet-buvettes sous forme de festival peuvent alors bénéficier de l’appellation d’activités culturelles et décrocher les subventions nécessaires au bouclage du budget. Néanmoins, un festival à thème porte un supplément d’âme, et rien ne vaut l’âme et la nostalgique mélodie des violons tsiganes.  

Les prestations de la vedette seront complétées par un petit groupe local de musiciens, pas toujours romanichels pur sucre, en première partie, souvent talentueux mais à qui l’avoine aura été mesurée avec dureté, c’est-à-dire qu’ils sont payés avec un cachet de misère.

Voilà pour l’immersion culturelle sur mesure et n’en demandez pas davantage. Il est absolument hors de question de laisser le micro aux Tsiganes dont on utilisera le nom, la renommée, l’histoire, le prestige et même la réputation bad-boys pour la réussite des affaires.

Ces diffuseurs de « culture » savent bien mieux que nous ce qui est bon pour nous, ce que les spectateurs doivent entendre et connaître de nous. La parole des Tsiganes est systématiquement confisquée au profit d’experts tsiganologues, des gens sérieux, souvent de vieilles barbes universitaires en mal de chaire, compilateurs de vérités controuvées, de stéréotypes ressassés, au discours fréquemment raciste, paternalistes à vomir.

Souvent, ces experts ont écrit un livre unique de cent cinquante pages dont une bonne moitié est consacrée aux difficultés sociales des illettrés. L’autre moitié comporte un chapitre  sur l’histoire du Tsigane à travers les siècles tiré d’une compilation de fiches Wikipédia, une carte d’Europe avec les itinéraires et les aires de dispersion, un paragraphe sur les colporteurs et les petits métiers, l’inévitable délinquance réelle ou supposée, quelques pages encore sur les stars de la gitanie et une conclusion sur les difficultés des élus avec ces communautés mouvantes et indisciplinées.

Ils exhibent en même temps quelques pauvres Roms du bidonville le plus proche et font en sorte que leur patronyme soit cité dans la presse locale pour mettre un nom de famille sur la misère et la honte d’être pauvre. Les résultats sont affligeants, mais le mot Tsigane a suffi pour emplir la salle d’humanistes et bénévoles qui appréhendent difficilement cette question rom si embrouillée.

Et nous, prévenus par ces organisateurs au moment où leurs affiches sont déjà imprimées, où le programme est bouclé, si nous leur faisons remarquer l’absence de micro tendu aux Tsiganes, l’absence des Tsiganes aux tables de conférences où l’on parle de nous, sans nous, si nous protestons contre cette confiscation de notre parole, ce sera peine perdue car on ne répondra pas à nos appels téléphoniques, par plus qu’à nos courriels.

Et, si on nous sollicite pour activer nos éventuels réseaux de relations afin de promouvoir leur bouquin, leur entreprise, on ne tolère jamais, la moindre réserve  de notre part sur leur page de promotion. La censure est brutale, on nous éjecte immédiatement, nos appréciations sont envoyées à la poubelle. Nicht argern, nur wundern, on ne critique pas ces gens-là, on les admire.

Il convient d’interroger les programmes de ces festivals d’immersion, de promotion culturelle, et ces conférences « sur » les Tsiganes, mais sans les Tsiganes, ces manifestations qui nous veulent tant de bien. La supercherie apparait dès lors que nous ne sommes pas invités à la table des débats, ces tables rondes comme une circulaire d’évacuation, ces alibis culturels déclencheurs de subventions.

Notre absence du débat signifie invariablement l’absence de toute considération à notre égard. Alors, si cela ne vous ressemble pas, n’apportez ni votre argent, ni votre caution à ce paternalisme lamentable. Fuyez plutôt !

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