Romstorie: Promesses de l’aube tsigane à Auschwitz, 17 mai 1944

Début mai 1944, les Tsiganes du Zigeunerlager d’Auschwitz sont informés par les Polonais du projet de liquidation de leur camp, de leur extermination totale programmée pour la nuit du 16. Armés d’outils, de pierres, ils feront face aux gardes et les obligeront à reculer. Chaque année le 16 mai, cet acte de résistance incroyable et peu connu est commémoré par leurs descendants

Nos vieux parents, dont on a pu croire qu’ils n’avaient plus rien à perdre, ont refusé de perdre courage et refusé de perdre la vie.

Affamés, rongés de souffrances, ils ont pris ce qui tombait sous leur main et juré de mourir les armes à la main. Avec des armes de rien, du fer à peine aiguisé, des dards de bois, des haches de pierre, ils ont écrit la plus imprévisible et la plus grande page de leur histoire.

Face à eux le destin lui-même, le schicksal a reculé. L’ordre avait été donné pour que la nuit noire du 16 mai 1944 soit la nuit de leur mort, mais dans la nuit d’Auschwitz ils ont éclairé le monde. On dit qu’à Auschwitz, les Tsiganes ont défiés les mitrailleuses, mais il faut dire, il faut  écrire que le 16 mai 1944, menacées par les Tsiganes, les troupes nazies ont reculé.

Auschwitz est notre héritage maudit.  Il faut en user avec parcimonie, avec respect, avec dignité. Pour s’en réclamer, il nous faut avoir fait preuve de courage et de solidarité avec notre petit peuple. Une solidarité de tous les jours avec ces enfants qui courent devant les bulldozers, avec ces femmes qui pleurent tandis que les pelleteuses écrasent les cabanes. Parce que ces hommes, ces femmes et ces enfants des bidonvilles sont nos frères, nos sœurs et nos enfants, et ne pas les reconnaître ni les défendre comme on protège et on défend les siens, ce serait cracher au visage de leurs vieux parents, nos vieux parents, les grands morts de Birkenau.

Sur cet évènement du 16 mai 44, nous avons peu de témoignages, mais néanmoins la certitude qu’il appartient à la réalité historique, qu’il a eu lieu et ce n’est pas une légende. On ne peut pas exclure que des témoignages nouveaux, des archives nous permettent de le connaître plus en détail encore dans les années à venir.

Commémorer chaque année cet évènement permet de réactiver la mémoire et la réflexion, c’est un travail de sauvegarde indispensable, mais cela nous oblige à réfléchir sur l’usage que nous faisons ou que nous pourrions faire de cette mémoire. Les militants de la cause tsigane, (dont je fais partie) y voient une façon de rappeler le sort atroce des générations tsiganes pendant le Samudaripen et tiennent à rappeler par la même occasion, voire à exalter, le courage et la détermination incroyable de leurs ancêtres communs. Ils font en sorte, en collaboration avec les chercheurs, les universitaires, de compléter et perpétuer cette mémoire afin qu’elle trouve sa juste place dans le récit historique et les rituels commémoratifs. Cette nécessité de ne pas laisser glisser dans l’oubli devient chaque jour plus pressante avec la disparition des derniers témoins directs d’une période qui remonte à 73 ans et plus.

Soixante-treize années se sont écoulées, mais même si elles sont moins tragiques, les difficultés que rencontrent les Tsiganes dans l’Europe entière, en Orient et dans le Nouveau Monde, sont si particulières et si intenses qu’elles rendent difficile, voire parfois impossible la nécessaire mise à distance du Samudaripen qui pourrait enfin apporter un peu d’apaisement.

Or, tous les Tsiganes n’ont pas vécu ces soixante-treize années d'après guerre de la même façon. Un grand nombre est sorti de la misère, un grand nombre est toujours dans la grande misère. Ce n’est pas sur ces miséreux qu’il faut rejeter la faute. Il est insupportable de les accabler avec la rhétorique et les attitudes des « amis » de Job qui viennent le voir sur son tas de fumier, lui demandent de culpabiliser en lui donnant les tuyaux crevés pour se racheter. Se racheter de quoi ? Ces miséreux sont nos frères et il faut aller plus loin que d’écrire « mur phral », mon frère, en romanès.

Il y a malheureusement de nos jours un peu de Samudaripen-business, comme il y a un Shoah business. C’est à nous de  veiller à ce que les héros du jour soient et restent nos anciens et eux seuls, ceux dont nous rappelons l’histoire, les gestes, les souffrances, le message aussi.

Il nous faut veiller à ce que les organisateurs de commémorations ne soient pas davantage glorifiés que les martyrs du Samudaripen. Il nous faut veiller à ce que l’édification de stèles commémoratives ne devienne pas une activité lucrative, une industrie de la mémoire. Au besoin, il faudra rappeler aux organisateurs (qui ne sont pas tous tsiganes, loin de là) qu’ils ne sont pas là pour prendre, mais qu’ils sont là pour rendre.

Commémorer, se souvenir ensemble, c’est rendre hommage à ceux qui souffert, rendre leur fierté à leurs descendants, rendre aux martyrs du Samudaripen leur juste place et toute leur place dans les pages de notre histoire commune.

Déjà la pierre pense où votre nom s'inscrit, Déjà vous n'êtes plus qu'un mot d'or sur nos places, Déjà le souvenir de vos amours s'efface, Déjà vous n'êtes plus que pour avoir péri… Louis Aragon

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