Romstorie : Félix, dessine moi une chèvre, c'est pour Esmeralda

Je n’en peux plus de ce victimaire à dégoulinures, de ce lacrymal sélectif, pour trois coups de crayon. Félix, dessinateur à Charlie Hebdo a caricaturé la joueuse roumaine Simona Halep, utilisé le cliché bien connu des Roms récupérateurs de métaux, façon Vlax et les ferrailleurs. Pas très sympa, peut-être même pas très malin, mais pas de quoi sonner le tocsin, on ne va pas en mourir.

La Roumanie, le gouvernement roumain, la presse roumaine ne sont pas contents. Ils ne veulent pas être confondus avec les Roms et rappellent qu'on ne doit pas confondre la partie avec le tout. La métonymie, la synecdoque, c'est pas bien, les Daces n'aiment pas trop qu'on plaisante avec la rhétorique. Par ailleurs, ils ne font pas trop d'efforts pour protéger cette partie de la population. Les chiffres du Conseil de l’Europe en 2012, nous indiquaient un peu moins de 2 millions de Roms pour une population totale qui dépasse les 22 millions d’habitants. En Roumanie, les Roms représentent un peu moins de 9% de la population. Ne pas confondre le contenant et le contenu, la partie avec le tout, le tout avec la partie.

Je ne sais plus depuis combien d’années, sans doute près de soixante ans, depuis ma première semaine à l’école, on me traite de romano, de romanichel, de rom, de rabouin, de camp-volant, de pattier, de manouche etc. Ne jamais pleurer, c’était le mot d’ordre, pour moi, mes frères, mes sœurs, les cousins, les cousines. Pas toujours facile, mais on ne chougne pas, no complain et surmoi en ferraille.

Et, il y a ces cousins, roms comme nous, venus de la Roumanie, de l’Albanie, de la Slovaquie, de la Bulgarie, etc. Du romano craché, hurlé en pleine figure ils en ont mangé plus encore que nous, deux fois plus, dix fois plus. Depuis quelques temps, ils se divisent en plusieurs catégories. Il y a ceux qui, peu à peu, s’en sont sortis, travaillent dans le bâtiment, le transport, le commerce, l’artisanat, la justice, dans toute sorte de métiers, qui élèvent leurs enfants du mieux possible et donnent un coup de main à ceux qui peinent encore dans la misère. On ne les entend pas beaucoup, mais ils sont amicaux, chaleureux, courageux, très généreux. On est bien avec eux, ils portent et partagent un immense patrimoine matériel et immatériel de la culture tsigane et nous donnent, nous redonnent, l’envie, la force de se battre pour eux, avec eux.

Et il y a les autres, qui viennent aussi de Roumanie, d’Albanie, de Slovaquie ou même de Normandie, Roms de France et d’Europe qui ont tant souffert ! Eux aussi s'en sont sortis, mais c'est à croire qu’ils n’ont fait que ça jour et nuit depuis qu’ils sont petits : souffrir. Néanmoins, ils ne se portent pas trop mal pour des souffrants, le teint frais, pas maigres, plutôt bien habillés, des bagnoles propres. Ni le mal de l’air, ni le mal de mer, ils sautent d’un avion à l’autre. Le goudron bien lisse des tarmacs leur permet d'oublier un bref instant les misères et les cailloux du chemin de croix.

Je n’en peux plus de leur Notre Dame des Sept Douleurs. Toujours à pleurnicher, à se plaindre, à se rouler dans des convulsions, écorchés vifs par trois coups de crayons dans un journal qui se revendique bête et méchant depuis plus d'un demi-siècle. En fait ils n’ont jamais été aussi heureux d’être aussi malheureux. Au fil des ans, ils nous vendent leur misère. Une misère bien sélective. Quand des malheureux (des vrais) se font évacuer du bidonville, on ne les entend pas beaucoup. Quand des pauvres pourrissent depuis des années sur des aires d’accueil pourries, on ne les entend pas du tout.

On les entend d’ailleurs de moins en moins sur les misères qui ne seraient pas les leurs. Ce qui compte c’est leur enfance malheureuse dans une maison en carton. Ce qui compte c’est leur storytelling des gadoues. J'utilise des mots anglais car ils communiquent de plus en plus en anglais pour acquérir une audience internationale. Ils ne disent plus "gadouilleur de ferraille" ou "piotteur de métaux" mais "scrap metal collector".
Habilement, ils ont transformé la maison en carton en carton d’invitation. Ils ont bien compris, bien assimilé le recyclage.Vlax et les ferrailleurs est devenu leur film préféré. Ils ont rewrité leur existence pour coller au scénario.

On les voit à Londres, à Bucarest, à Berlin, à Bruxelles qui tiennent le micro, présentent leur meilleur profil à la caméra, dans des rencontres chiantes à mourir de thérapie collective où la moitié des participants sont des affabulateurs à l'identité plus qu'incertaine, mais qui se font passer pour des Tsiganes, des amis des Tsiganes. Ce qui compte, c’est eux, leur petite gueule, leur petite misère, Cosette, Gavroche, qui pleurent et s’identifient à une joueuse de tennis dont ils envient secrètement le compte en banque.
Mais qu'ils arrêtent avec leur cirque infernal et indécent !
A l’an prochain, à Roland Garros ! Je viendrai avec mon Pentax, on fera des selfies !

Paulus Potter 1625-1654 Paulus Potter 1625-1654

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