Romstorie: Tintin chez les Roms

Si cet article où les Tsiganes sont tournés en dérision était paru dans un magazine de divertissement, nous n’en aurions pas parlé. Publié en partenariat avec la DIHAL, écrit par un doctorant au sein du Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales, publié dans le magazine Conversation qui se réclame de l’expertise universitaire et de l’exigence journalistique, il a suscité plus que notre inquiétude...

Dans un premier temps, l’article en question m’était tombé des mains. J’avais renoncé très vite à continuer la lecture de ce papier confus, après avoir parcouru quelques lignes de cette histoire de Tintin au pays des Roms, introduite par la scène increvable, déjà vue et revue mille fois sous les formes les plus diverses, à toutes les sauces, à toutes les époques et sur tous les écrans de cinéma : la scène d’une voiture qui arrive, d’une foule qui accourt et la meute des miséreux qui se battent comme des chiens affamés pour attraper les rebuts de barbaque qu’on leur a jetés. Dans ce bidonville, c’est pour des sacs de vêtements qu’on se bagarre.

La touche de réalisme, indispensable à toute bonne histoire de misère, passe maintenant par la reprise de cette scène de meute et d’émeute inspirée, en ce qui concerne plus particulièrement les Roms, de deux faits divers plutôt navrants. En mars 2016, à Madrid, des supporters néerlandais du  club de football d’Eindhoven, venus assister  à une rencontre avec l’Atletico, n’ont rien trouvé de plus intelligent que jeter des pièces de monnaie à des femmes roms en leur demandant d’exécuter ce mouvement de gymnastique à plat-ventre qu’on appelle  « les pompes ». Deux mois plus tard, dans le cadre des rencontres de l’Euro 2016, c’est à Lille que des supporters anglais ont récidivé, en pratiquant le même jeu cruel et humiliant avec des enfants roms qui ont fini par se battre entre eux.

Dès la première ligne, nous sommes prévenus. Au motif de préserver l’anonymat des personnes concernées, tous les prénoms ont été changés. Ce déni d’identité, cette manœuvre journalistique permet de rendre caduc tout recours juridique de la personne concernée qui ne se reconnaîtrait pas dans la description qu’on fait d’elle.

Privés de recours, débaptisés, dépossédés de leur identité, de leur dignité, dépouillés des noms et prénoms hérités des parents, rebaptisés par un étranger de prénoms de fantaisie, amalgamés, fondus dans la masse, Luminiţa, Narcisa, Claudia et Ionut appartiennent aux quelque 5 à 8,9 millions de pauvres vivant en France. Nous n’en saurons pas plus.

De qui parle-t-on dans ce texte ? Les prénoms « modifiés » ont une consonance roumaine, mais nous ne saurons rien de leur nationalité car aucun pays n’apparait nulle part.  Apatrides, munis de prénoms octroyés pour donner le change, on peut maintenant dire et leur faire dire n’importe quoi, balayer large, rewritter, fake-newser à fond les claviers, s’autoriser les plus folles embardées, plaquer n’importe quel scénario sur ces quatre miséreux choisis parmi les millions de miséreux présents sur le territoire, toutes nationalités confondues, les Français inclus.

Où les a-t-on trouvés ? Ce bidonville « La Place », nous dit l’auteur, est situé dans l’Est de la France. C’est vaste l’Est de la France. On tire un trait de crayon de Metz à Toulon et on prend tout ce qui à droite du trait sur la carte de France, ça fait beaucoup de bidonvilles. Pourtant, il est rare qu’un bidonville, où qu’il soit situé, ne soit pas cité dans un article de presse relatant la déclaration d’un élu, d’une association humanitaire, de riverains, n’ait pas fait l’objet d’une procédure, d’un fait-divers, laissant des traces sur les moteurs de recherche d’Internet. Il faut croire que le bidonville « La Place » est particulièrement discret parce qu’on ne retrouve rien, aucune trace sur la toile. Là aussi, sans doute les prénoms ont été changés.

Dans le flou géographique d’un bidonville introuvable, des femmes avec un prénom de rechange, se seraient battues pour s’emparer de sacs poubelles pleins de vêtements usagés, on a connu meilleur scénario. Sous le titre racoleur « Aimer son corps au cœur du bidonville » serions-nous en présence d’un bidonnage semi-journalistique, une œuvre de fiction picorant çà et là des détails pittoresques assemblés à la diable ? Le constat est ébouriffant. L’auteur prétend protéger l’identité des habitants de ce bidonville en maquillant les prénoms, mais en revanche, l’intrusion qu’il opère dans leur intimité n’y va pas par quatre chemins.

Ce sociologue aux méthodes de paparazzi, alors que deux jeunes femmes se sont isolées, cachées nous dit-il, derrière une cabane inoccupée en lisière de forêt, est allé les observer en cachette, les mater en loucedé, afin de pouvoir ensuite nous raconter ce voyeurisme éhonté, cet instant d’intimité volée. Est-il seulement capable de réaliser les conséquences de ses actes, de ce manque flagrant de respect, de cette infernale présence du regard d’autrui, de cette révélation au public, sur les réseaux internet, d’une scène privée, intime, entre deux femmes vulnérables, qui s’étaient isolées pour procéder entre elles à leur toilette, aux soins de leur coiffure, loin des regards ? Est-ce que ce sont là des méthodes d’observation ou d’investigation acceptables de la part d’un sociologue ?

L’écrivain Jorge Semprun qui avait été interné dans un camp de concentration écrivait dans son livre "Le mort qu'il nous faut", à la page 172, Ed. Gallimard : «  - Je ne sais si on peut mesurer objectivement une semblable donnée. Mesurer les conséquences du fait que pas un seul acte de la vie privée ne pouvait être accompli autrement que sous le regard des autres. Il n'importait que ce regard fût, à l'occasion, fraternel ou apitoyé, c'est le regard en lui-même qui était insupportable. Il n'y a rien de pire que la transparence absolue de la vie privée, où chacun devient le big-brother de l'autre. [.] …pas un seul instant d'intimité arraché à l'exhibition, à l'infernale présence du regard d'autrui…»

Prenons la fourchette et retournons taquiner le diable niché dans les détails. Il est un sujet dont l’auteur aimerait nous parler mais sans trop savoir de quelle manière l’aborder : le ventre des femmes, le ventre des Tsiganes. Elles sont tsiganes, se considèrent tsiganes, ce sera dit plus loin. Rappelons que les mots roms et tsiganes sont strictement synonymes.

Tout au long du vingtième siècle et jusqu’à des dates récentes, c'est à dire que cette affaire concerne de nombreuses femmes encore en vie et leurs enfants directs, plusieurs états européens, la Tchéquie, la Slovaquie, la Suède, ont pratiqué à l’égard des Tsiganes un eugénisme brutal par la stérilisation forcée, la mutilation des femmes roms par dizaines de milliers. L’Allemagne nazie a stérilisé les Sinti hommes et femmes (tsiganes allemands, autrichiens) et les Roms (tsiganes de l’Est européen), puis les a exterminés. En Suisse une fondation enlevait leurs enfants aux Tsiganes pour les confier à des familles non-roms désireuses d’adopter, etc.

Malgré, ou à cause de ce passé dramatique, une question peine à évoluer encore aujourd’hui, à savoir les grossesses précoces chez les jeunes femmes en bidonvilles. Les médecins, les intervenants sociaux, le Planning familial, les enseignantes très souvent, savent aborder cette question, instruire les femmes en âge d’avoir des enfants, les conseiller, les suivre, dialoguer avec les mères et les adolescentes. Ce n’est pas toujours une question facile, mais c’est une question  de santé publique et d’ordre privé que des professionnels et des bénévoles du Planning familial savent traiter calmement, chaleureusement. C’est une problématique qui n’est pas figée, elle évolue lentement, mais elle avance.

L’auteur d’ « Aimer son corps au cœur du bidonville » aimerait aborder cette question, mais ne sait visiblement pas comment s’y prendre. Il va nous lâcher un premier indice lors de l’empoignade autour des sacs de vêtements.  Parmi les participants de la mêlée, nous allons connaître le prénom ersatz et l’âge de deux personnes : Claudia, âgée de 51 ans, et son fils Ionut, 35 ans. Le message subliminal est facile à capter : la mère a seulement 16 ans de plus que son fils, elle était enceinte à 15 ans. Dès la cinquième ligne du texte, nous savions qu’à 23 ans Luminita est mère de trois filles, elle a dû commencer assez tôt. Agée de 17 ans, Narcisa est mère d’un petit garçon, nous ne saurons pas l’âge du tickno en question, mais c’est probablement le résultat d’une grossesse précoce. (le tickno : le môme)

Quel peut bien être l’intérêt de ces révélations ? Sachant que l’auteur a déjà modifié les prénoms, refusé de communiquer les nationalités des personnes étudiées, laissé dans le brouillard l’emplacement géographique du bidonville, comment pourrions-nous être assurés de l’authenticité du propos dans ce paragraphe où il a jugé nécessaire de nous communiquer l’âge des participants, et dans quel but ? Ou, pour les besoins d’un scénario, les états-civils auraient-ils été  modifiés comme l’ont été les prénoms ? Quelles sont les marges de tolérance accordées  à l’exigence journalistique dans les colonnes de The Conversation ? L’auteur a-t-il réalisé qu’en effaçant les traces, en brouillant les pistes, en maquillant les sources, il devenait impossible de valider son travail soumis à l’exigence de « l’expertise universitaire » ?

Luminita est d’abord présentée comme une ménagère infatigable. Elle lave, elle brosse, elle récure, elle balaye, elle gratte, elle se bat contre la boue, la saleté, sa tâche est de lutter contre les taches, elle a engagé le combat face au démon de la crasse qu’elle contient en lisière, son emploi du temps détaillé nous est relaté heure par heure, son détergent est composé de  savon et de bicarbonate de sodium…vous saurez tout sur Luminita, la fée du logis.

Or cette fée du logis va se muer en Tsigane Dove, en Romnie Dove. Au début du mois d’octobre 20017, dans une publicité maladroite, la marque de shampoing Dove a diffusé la vidéo de promotion d’un gel douche où l’on pouvait croire qu’une femme noire devenait blanche en se lavant, sottise impensable associant la peau blanche à la propreté et la peau noire à la saleté.

Le syndrome Dove s’est emparé de cette Luminita, à qui, « - il  apparaît important qu’on ne la confonde pas, elle et sa famille, aux « cale », les individus à la couleur de peau foncée, Roms ou non, dont l’odeur la répugne et vivant par nature, selon elle, dans la saleté. Elle se considère plutôt comme une « Tsigane moderne », proche des normes de la société française. Quelques lignes auparavant, l’auteur écrivait : L’attention que Luminiţa porte à la propreté est pour elle ce qui la différencie des Roms, ces « autres Tsiganes qui vivent dans la boue ».

Il faut maintenant comprendre comment ces propos ont suscité l’indignation chez les Roms et Tsiganes qui ont lu ce texte. Que les différents groupes de Tsiganes tiennent à se définir, à maintenir leurs particularités, leur diversité n’est pas nouveau. Comme un Auvergnat tient à se différencier d’un Breton, un Alsacien d’un Provençal, pareillement un Manouche n’est pas un Gitan, un Sinti n’est pas un Rom, mais ces débats de cousins, ces querelles de bornage ne peuvent pas déborder jusqu’à l’expression de propos racistes dans la presse universitaire.

Les paroles qui sans la moindre mise en perspective sont publiées dans ce texte et traitent les « calé » ou « Khalé » c’est-à-dire les Gitans du Sud de la France et d’Espagne de gens sales et qui sentiraient mauvais, qui considèrent que les Roms ne sont que des Tsiganes qui vivent dans la boue sont inadmissibles !

Une dernière remarque sur ce texte montre à quel point une observation superficielle et mal conduite peut amener à des conclusions erronées et fantaisistes. L’auteur a écrit : C’est pour cette raison qu’elle (Luminita) veille à se passer un gant de toilette sur la peau au moins une fois par jour. Elle garde ensuite l’eau qu’elle a utilisée au chaud en la posant sur le poêle de la cabane. Elle la réutilisera quand il faudra laver ses enfants et nettoyer les pieds de son mari.

Il est très improbable qu’une femme tsigane, une mère de trois enfants, en vienne à faire des confidences sur sa toilette intime (elle veille à se passer un gant de toilette sur la peau, etc.) à un homme, étranger à son couple et de surcroit non-rom. Quant à conserver l’eau sale dans laquelle elle s’est lavée, la réutiliser  pour la toilette de ses enfants, quelles que soient les restrictions ou les difficultés d’approvisionnement en eau, il suffirait d’interroger les femmes tsiganes elles-mêmes pour montrer la fantaisie du propos. L’évocation de cette eau sale, qu’elle réserverait également, telle une Marie-Madeleine, pour laver les pieds de son mari aurait déjà le plus grand mal à s’insérer dans un très vieux texte biblique. Dans un texte qui traite de la vie contemporaine, même en bidonville, ce n’est vraiment pas sérieux…

Il s’écrit des montagnes de sottises sur les Roms et les Tsiganes.  Si nous devions reprendre chaque article paru dans la presse qui montre les Roms/Tsiganes sous un jour défavorable, voire caricatural ou bien ouvertement raciste, notre vie entière n’y suffirait pas. Si ce texte était paru dans Paris-Match ou Gala ou Closer, etc. un magazine de divertissement, de potins, nous n’en aurions même pas parlé.

Notre inquiétude et notre interpellation trouvent leur origine dans le fait que l’auteur n’est pas un pigiste d’une modeste publication régionale, ce qui serait excusable, mais un universitaire doctorant au sein du Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales, qu’il a co-écrit avec son directeur de thèse un ouvrage réalisé en partenariat avec la DIHAL, (Délégation Interministérielle à l’Hébergement et à l’Accès au Logement) et que ce texte est publié par le magazine The Conversation, dont la devise se réclame de l’expertise universitaire et de l’exigence journalistique.

L’article qui fait l’objet de nos inquiétudes et de notre critique, parle de ses investigations dans un bidonville, où il se comporte en voyeur, retranscrit sans recul ni contextualisation des propos racistes, brouille toute possibilité de vérification des sources, se cantonne à l’anecdote et à l’évènementiel, pénètre dans l’intimité des familles, saute du relatif à l’absolu, montre ouvertement le peu de respect qu’il porte aux Tsiganes.

Pourquoi, par ailleurs, avoir dans cet article masqué le nom de ce bidonville aux lecteurs ? Il suffit de reprendre le nom de l’auteur pour retrouver très facilement que le 12 décembre 2016, lors du 50ème atelier de la DIHAL, celui-ci, préparant une thèse sur « L’épreuve du bidonville : ethnologie de la vie de 13 familles roumaines dans le Nord-Est de la France » est revenu sur son travail de sociologue en observation participante sur le bidonville de Maxéville (Meurthe et Moselle, banlieue de Nancy).

Alors, que nous a-t-on donné à lire ? Un article de presse universitaire, un condensé de thèse, une fake-new ? Il y a maintenant plus de six ans, en février 2011, l’historienne gitane Sarah Carmona écrivait, dans une communication intitulée : Rromophobie, stéréotypes et déni d’identité dans les milieux académiques : « - On dirait quelques fois que dans le domaine de la recherche en études rromani, l’amateurisme est de mise. Le manque d’excellence semble permis, comme si d’une faveur il s’agissait ou bien comme si la matière ne méritait même pas l’exigence de l’éthique professionnelle. Le « rromologue » a toujours eu droit à la médiocrité ou à outrepasser, à faire fi des règles les plus élémentaires en matière de professionnalisme scientifique. »

Demain, quand nous nous rendrons à la DIHAL débattre, discuter, argumenter, rechercher avec les services de l’Etat des solutions pour sortir les Roms des bidonvilles de la misère, Jean Baptiste Daubeuf, docteur en sociologie, sociologue en observation participante, sera-t-il notre interlocuteur,  « l’expert » auquel nous aurons à faire ?…

Sans doute aurait-il dû s’en tenir à l’expertise universitaire, où il lui reste des marges de progression, plutôt que tâter un peu précipitamment de l’exigence journalistique.

Aimer son corps au cœur du bidonville par Jean Baptiste Daubeuf : https://theconversation.com/aimer-son-corps-au-coeur-du-bidonville-85019?utm_medium=email&utm_campaign=La+lettre+du+week-end+de+The+Conversation+France+-+85567085&utm_content=La+lettre+du+week-end+de+The+Conversation+France+-+85567085+CID_f6f2f909d5f471a5b52287290675d68f&utm_source=campaign_monitor_fr&utm_term=Aimer+son+corps+au+cur+du+bidonville

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