Romstorie: lettre ouverte d’un Sivouplééé à Christian Clavier

Cher Monsieur Clavier, j’ai prêté une attention toute particulière à votre projet déjà bien avancé et abondamment commenté par la presse de jouer le rôle d’un intellectuel de gauche un peu "contraint" d'accueillir des Roms chez lui, dans le scénario d’un film comique dont le titre sera : Sivouplééé ! La lettre que je vous envoie et dont vous prenez connaissance, c’est la lettre d’un Romano.

Les temps changent. Des Romanos se sont mis à l‘écriture et c’est ainsi qu’on peut nous rencontrer maintenant, non seulement dans les bidonvilles où sur les aires d’accueil, mais aussi, et de plus en plus souvent derrière un azerty.

Nous utilisons depuis quelques années le traitement de texte pour traiter la question rom, tandis que l’administration, se conformant aux lois et décrets, continue de s’assurer de la traçabilité et des relations qu’entretiennent entre eux les Tsiganes de notre pays. Elle désigne depuis longtemps déjà les Romanos par la périphrase « Gens du voyage ».

Nos lointains cousins venus d’Europe centrale, Tsiganes comme nous, sont communément appelés Roms, sans périphrase particulière, à condition toutefois de rester cachés au-delà des périphériques, sur les sols orphelins des friches industrielles où les convulsions politiques et les pelleteuses vont les déloger sans répit, en été comme en hiver.

Ce mot Roms, de plus en plus fréquemment écrit au pluriel, ce vers d’un seul pied, cette syllabe unique, ne ferait pas un bon titre de film. Il est trop court, trop éreinté de paraître chaque jour dans la presse. Il évoque les étourneaux en bandes larges et épaisses comme le disait Dante. C’est un peu comme Gens-du-voyage, toujours au pluriel afin que chacun puisse rester attentif à notre inquiétante singularité.

Là où nous sommes passés du mot Tsigane à Gens-du-voyage, du mot unique à la périphrase par la volonté du législateur, nous subissons maintenant votre alchimie de fantaisie pour transformer, transmuter plutôt, car vous espérez bien faire un peu d’or à l’arrivée, le mot Rom en une locution interjective de quatre mots : s’il-vous-plait !

Vous nous caractérisez par une appellation nouvelle, un apriori, un cliché de plus. Nous rejoignons les vieux arabes, les « Mon-Z’imi », « Ci-pas-cher », les « Y-a-bon-Banania » les bonnes espagnoles « Conchita », les Italiens ramenés à leurs macaronis, les Belges à leurs frites.

De cette langue qui vous est incompréhensible, vous saisissez quelques onomatopées.  Le mot Rom signifie Homme accompli et de cet homme accompli, vous allez faire un suppliant, un mendiant, un fâcheux bien envahissant.

Votre projet alchimique de divine comédie coagule l’épars et le dissous. Vous chauffez à blanc les quatre mots de s’il-vous-plait pour en extraire cette plainte insupportable, ce gémissement prolongé que murmurent les enfants roms rendus fous par la misère et la terreur des pelleteuses : Sivouplééé ! Sivouplééé ! Sivouplééé !

Dans quelques mois, après la sortie de votre film, « sivoupléé » reviendra chaque jour comme les guêpes en août, sous sa forme hilarante et sarcastique, crachat à la figure de ces femmes et ces enfants. De jeunes peigne-culs secoueront le bec et le croupion, s’éloigneront en bêlant « sivouplééé », la supplique nasillée, après avoir refusé l’aumône à ces malheureux qu’ils ne supportent plus de voir chaque jour dans le métro et à la sortie du métro.

Vous me répondrez peut-être que cette affaire ne me concerne que très indirectement parce que je suis tsigane français et les personnages du film dans lequel vous allez jouer sont plutôt roumains ou bulgares. J’emploie pour ma part, comme le font les instances européennes, les mots roms et tsiganes comme strictement synonymes.

L’attention particulière que je porte aux mots, comme la plupart des gens de « ma race » après de longs siècles de culture exclusivement orale, a fait qu’au deuxième paragraphe de cette lettre, j’ai forgé le mot azerty, assez facilement compréhensible, à seule fin de pas suggérer qu’on puisse retrouver un Tsigane derrière un clavier. Dès qu’on lui met une majuscule, le mot clavier devient un nom propre, votre nom de famille.

Il y aurait de ma part une inconvenance à suggérer qu’on puisse retrouver un Tsigane positionné derrière un Clavier. Situation embarrassante, situation incongrue où le comédien renommé sentirait le souffle du fauve sur sa nuque, violence inadmissible contre la liberté de créer, réponse de brute à la satire, alors que vous nous assurez que « c’est un très bon scénario avec des personnages mémorables et des rebonds comiques permanents qui plairont aux publics du monde entier ».

Pourquoi ne pas rire des Roms ? Pourquoi tant de mises-en-garde vous ont-elles été adressées dès que vous avez évoqué ce projet de film ? Pourquoi vous prêter à priori de mauvaises intentions ? Votre passé cinématographique plaiderait-t-il contre vous sur cette question rom ?  

Les scènes et les propos romanos-romanichels qu’on peut voir et entendre dans le film « Les visiteurs » participent d’une ambiance générale où les bourgeois, les nobles, les uns et les autres se font étriller pour la plus grande joie du public et les Tsiganes se font égratigner au passage, cela n’a offusqué personne au moment de la sortie du film. Quitus donc, et n’épluchons pas des écrevisses à l’infini.

Les temps ont changé. L’humour, dit de second degré, la dérision humiliante participent maintenant d’une ambiance raciste générale. Chaque jour sur les réseaux sociaux, les Roms sont moqués, insultés, traités d’animaux, de parasites, de vecteurs de maladies. Plusieurs fois par semaine des illuminés s’inspirant du nazisme proposent ouvertement, et sur un ton badin, d’utiliser la machine à lessive et le four à 600 degrés, pour épurer, mettre en œuvre une solution radicale, une solution finale, internements, rafles, lance-flamme, déportations, extermination, vernichtung.

Le Rom est moqué, mis en doute, et la mendicité alimente la stigmatisation et les préjugés. Le Rom du métro qui sent mauvais, sa musique approximative sur un accordéon pourri, le Rom du feu-rouge qui vous importune, le rom infirme avec un faux handicap ou mutilé par les siens au plus jeune âge, le Rom qui utiliserait son nourrisson drogué ou des chiots jetables pour vous attendrir, les Roms voleurs du distributeur à billets, autant de sujets de colère, de rage et de haine contre mon petit peuple. Et, comment sortir de là ?

De cette immense tragédie qui dure depuis si longtemps, vous allez extraire une comédie « qui plaira aux publics du monde entier ». On ne peut vraiment pas vous tenir rigueur de dénoncer les tartuffes, les discours pétris de bonnes intentions, et sans nous en dire plus pour l’instant, nous promettre que cet intellectuel de gauche, Jean Etienne Fougerolle et sa femme « vont devoir cohabiter avec cette nouvelle famille, qui pourrait bien mettre à l'épreuve leurs propres convictions »

Passer du discours aux actes, de la générosité affichée aux travaux pratiques, cohabiter avec des Roms, accepter qu’ils franchissent le périphérique et puissent partager l’espace réservé d’ordinaire aux « bourgeois », faire d’un appartement ou d’une maison confortable une aire d’accueil, s’ouvrir aux autres avec le risque toujours possible de se faire saccager, ou par magie du scénario s’enrichir de nos différences…

Voilà Monsieur Clavier toutes les raisons pour lesquelles je ne vous ferai pas de procès d’intention, voilà pourquoi j’ai écrit supplique nasillée et je n’ai pas écrit supplique nazillée. Je regrette le titre de votre film pour les raisons exprimées ci-dessus, mais pour le reste, j’attendrai de l’avoir vu.

Les Roms, qu’ils soient migrants d’Europe centrale ou Tsiganes français sont abandonnés dans le dénuement. Or, on voit de plus en plus souvent roder sur ce terreau de la misère, autour des bidonvilles, intégrer les associations de bénévoles, d’étranges Pères-Noël.

Ces personnages sont attentifs aux Roms. Ils ont expérimenté ou parfois même fantasmé le rejet, la pauvreté, les insultes racistes et se sont jurés de ne plus jamais supplier, de ne plus jamais dire « s’il vous plait ».

Ils sont souvent barbus comme le Père Noël, apportent aux enfants dans les bidonvilles des crayons de couleur, aux parents une écoute attentive. Ils s’activent pour remplir ce rôle social que l’Etat, les services de Protection maternelle et infantile des départements ont abandonné.

Et pour ce qu’ils ne peuvent apporter en matériel, ils assurent que Dieu fera le reste. Peu à peu, sous leur influence se modifient les tenues vestimentaires, les curés, les pasteurs et les popes commencent de perdre pied. Les maffieux eux-mêmes, éternels prédateurs, ne savent comment contenir l’offensive de ces Pères Noël déterminés, en viennent à traiter avec eux de leur passion commune pour les armes à feu.

C’est pour cela Monsieur Clavier que je vous ai écrit. Je vous ai écrit pour vous demander, avec autant et pas davantage de s’il-vous-plait que ne l’exigent les convenances ordinaires, de ne pas ajouter au malheur des Roms.

Je vous demande de ne pas participer à ce mouvement qui les pousse comme les pelleteuses impitoyables ont poussé la terre sur leurs cabanes, de ne pas les jeter dans les bras, dans les griffes de ces étranges Pères-Noël, parce que ces Pères-Noël sont des ordures.

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