Romstorie : Arte invite les Roms et leur sert du poisson en entrée

Prendre fait et cause pour les Roms, pour cette minorité européenne qu’on appelle les Roms, le temps d’une soirée, une soirée seulement s’arrêter sur ce thème et seulement sur ce thème, c’était trop demander au service public … En cette année 2017, le mardi 18 juillet est tombé un vendredi, soirée boiteuse, soirée maigre, soirée Théma consacrée aux Roms, il y avait du poisson en entrée.

Diffusé mardi soir 18 juillet, avec une entorse très inhabituelle au format des soirées Théma, le film  de Samuel Lajus : « les Roms, des citoyens comme les autres » a rencontré son public et suscité un engouement considérable. Sur les réseaux Twitter et Facebook, les retours sont dithyrambiques. Le film est salué, applaudi, recommandé par les particuliers, les critiques et le monde associatif. Quarante-huit heures après sa diffusion, Twitter continue de recommander le documentaire à flot continu.

Le film d’Ionis Nuguet, « Spartacus et Cassandra » est salué pareillement avec le même enthousiasme et la même unanimité. Déjà paru en salle et diffusé sur grand écran, présenté au festival de Cannes en mai 2014 où il avait reçu une critique plus qu’élogieuse,  Spartacus et Cassandra a été diffusé par Arte dans la foulée du long-métrage de Samuel Lajus à 23 h 40, ce qui supposait que le spectateur soit en mesure de tenir le coup jusqu’à 1 heure du matin…

Ces deux films répondaient à une attente qui n’avait sans doute pas été quantifiée à ce niveau. Les Roms sont présents depuis tant de siècles dans nos sociétés européennes et s’ils font malheureusement l’objet de mépris, suscitent depuis toujours la curiosité (la curiosité ça fait du monde devant le poste) et une empathie sans doute moins rare et moins exceptionnelle que ce qu’Arte pouvait préjuger.

Pour dire les choses tout simplement, ça nous change de ce qu’on voit d’habitude. Habituellement, sur d’autres écrans, les pseudos documentaires à sensation de la trash-tv, le dénigrement systématique de notre petit peuple européen, sa criminalisation à outrance comme aux pires heures du vingtième siècle par des équipes de cinéastes ignares et racistes qui ont table-ouverte et open-bar sur les chaines privées, chauffent à blanc le spectateur contre la race maudite. Ces dilettantes devront maintenant se comparer au sérieux du documentaire de Samuel Lajus et ils ne dépasseront pas le haut de la sandale.

Tout n’est pas parfait, il a fallu du hic, il a fallu une fausse note avant le concert de louanges. J’avais pensé publier quelques lignes sur cette impensable aberration de la chaine publique qui a repris du temps de passage à l’écran sur la question rom pour programmer un film sur les dauphins arctiques appelés bélugas en prime-time. On se demande encore qui a pu prendre une telle décision de nous servir du poisson en entrée quand Arte se décide enfin à inviter les Roms.

Les dauphins sont des mammifères et ne sont pas des poissons mais chacun sait que les Roms ne vont pas à l’école et je me réfugie parfois dans ce rôle de Quasimodo imbécile, du Tsigane illettré, régression nécessaire quand la tristesse vous afflige. Je pourrais au besoin récupérer l’excuse du caviar de marque Béluga, et le caviar est fait d’œufs d’esturgeons, les esturgeons sont bien des poissons, pour justifier laborieusement la méprise et ma réaction tout à fait réelle, quand on m’a signalé cette programmation…surprenante (je vais rester courtois).

Néanmoins, afin de ne pas « casser les pattes au cheval », je n’ai pas souhaité critiquer publiquement cette programmation bancale avant que les films de Samuel Lajus (Les Roms, des citoyens comme les autres) et Joannis Nuguet (Spartacus et Cassandra)  ne soient diffusés sur les écrans publics.

J’ai cherché à vérifier qu’il ne s’agissait pas d’une programmation estivale pendant laquelle les animateurs professionnels et attitrés ayant pris comme tout le monde un peu de repos, un stagiaire esseulé raclant des fonds de tiroirs nous aurait servi un fourre-tout en fourrant des Roms (noirs de peau) entre les bélugas (blancs de peau) et les vachettes aux cornes boulées d’Intervilles  (noires avec des taches blanches). Ce n’est pas ça. La décision avait été prise bien avant les vacances.

La deuxième semaine de juillet le mardi 11, la « grande soirée documentaire » Théma, sur un seul thème comme son nom l’indique, a diffusé depuis le prime-time jusqu’à une heure très avancée des films sur la Turquie et très logiquement selon les règles et usages, le sujet ne traitait que de la Turquie.

La quatrième semaine de juillet, le mardi 25, la soirée Théma traitera de l’Indonésie et seulement de l’Indonésie sur les mêmes créneaux horaires. De l’entrée au dessert, Arte ne présentera que l’Indonésie, comme elle a présenté la Turquie et seulement la Turquie, sans y fourrer de bélugas, qui mériteraient une soirée Théma à eux seuls. Entre les deux, le 18 juillet, la soirée a traité des Roms et des bélugas.

On peut légitimement se demander quelles raisons ont guidé le choix des responsables qui  ont arrêté cette programmation sur un sujet aussi important en plein milieu de l’été alors que nul n’ignore que l’été n’est pas une période de grande écoute. Chaque jour la question rom figure dans la presse : expulsions, faits divers, attaques racistes, fonds européens, discours d’élus, arguments de campagne électorale, etc. La question rom est loin d’être une question secondaire dans notre pays. Le service public pourrait faire l’effort de s’interroger sur la position à adopter. Le service public s’est interrogé, a jugé urgent de ne point trop en faire.

Ce film a été tourné en 2015 et il était fin prêt depuis plusieurs mois déjà. Arte aurait pu adopter une position courageuse et diffuser ce film en avril 2017 au moment même où l’abominable film raciste de Clavier et Chauveron paraissait en salle avec tout le tapage médiatique organisé à grands renforts de publicité. Arte, chaine publique pouvait répliquer avec intelligence, avec force au racisme de Clavier et Chauveron, elle avait les munitions nécessaires. Arte ne l’a pas fait.

Par ailleurs, pourquoi amputer cette soirée Théma consacrée aux Roms avec un film sur les dauphins ? J’avais expliqué dans un précédent billet pour annoncer le documentaire de Samuel Lajus que "l’intérêt premier de ce film venait de ce que pour une fois, et c’est rare, il n’était pas construit comme un documentaire animalier". Qu’à cela ne tienne, on nous a collé un documentaire animalier en prime-time !

On ne manque pas de films qui ne soient pas hostiles aux Tsiganes, de films qui ne cherchent pas à nous éreinter, à nous présenter comme de sempiternels délinquants. Sans aller fouiller de très antiques archives de l’INA, un des très beaux de films de Tony Gatlif, « Liberté » paru en 2008 aurait parfaitement convenu. C’est un film de fiction et pas un documentaire me dira-t-on. Néanmoins, cette « fiction » est si proche de la réalité vécue par les Tsiganes au cours de la dernière guerre, si proche d’un documentaire, qu’elle a été quasiment labellisée par l’Education nationale comme une œuvre pédagogique et sa diffusion a été recommandée dans les établissements scolaires.

Nous aurions pu, en cette soirée du mardi 18 juillet 2017, quelques jours après la journée symbolique du 14 juillet, après tout ce que nous avons enduré depuis si longtemps, cette haine sourde que déversent en toute impunité les écrans de télévision, après les « reportages » à sensation et dégradants diffusés par  C8 et LCI, après le film de Clavier et Chauveron « A bras ouverts » financé par avec l’argent du contribuable, nous aurions pu assister à une très grande soirée Théma, républicaine et réconciliatrice sur Arte.

Le 18 juillet, la télévision en couleur pouvait en garder trois, trois couleurs essentielles : la liberté en prime-time avec « Liberté » de Tony Gatlif, l’égalité ensuite avec « les Roms des citoyens comme les autres » dont le titre interroge sur l’égalité des Roms avec les non-roms, et pour conclure, la fraternité, la solidarité, qui est l’âme, la tresse, le fil conducteur de « Spartacus et Cassandra ».

En trois actes, trois actes forts posés courageusement, nous aurions pu visionner trois grands et beaux films français sur la question rom. De quoi initier dans l’Europe entière la restauration de l’image très abimée de notre pays en matière de politique appliquée aux Roms.

Eh ben non, prendre fait et cause pour les Roms, le temps d’une soirée, une soirée seulement, ou apparaître comme ayant pu éventuellement prendre fait et cause pour cette minorité européenne qu’on appelle les Roms, c’était trop en demander au service public … En cette année 2017, le mardi 18 juillet est tombé un vendredi, soirée boiteuse, soirée maigre, il y avait du poisson en entrée.

Dans le poisson, il y a des arêtes et les arêtes restent en travers de la gorge. Dans ce documentaire qui traite de l’égalité entre les Roms et les autres citoyens européens, les Tsiganes français sont absents. Dans tous les autres pays abordés au long des 90 minutes, des Roms allemands, roumains, hongrois s’expriment et permettent au public d’associer des noms et des visages, de vérifier, de réaliser qu’il existe des Tsiganes instruits, dépositaires d’une réflexion, d’une véritable et solide analyse politique de leur situation et de la situation européenne. Pour la France, au cours du tournage, des Tsiganes français ont été filmés mais leur parole a été coupée au montage.

Ce serait acceptable et chacun pourrait comprendre qu’il est indispensable et parfois douloureux de devoir choisir, garder telle expression, ne pas garder telle autre. Ce serait acceptable si, pour la France, la parole n’avait pas été donnée, longuement et à multiples reprises aux universitaires exclusivement, des universitaires tout à fait respectables mais non-roms. Nous autres Tsiganes français, serions-nous  vraiment trop idiots pour parler de nous, de nos attentes, de nos réalisations, de ce qui nous demande vingt fois plus d’efforts qu’à tout autre citoyen tant les obstacles sont nombreux ?

Une fois encore, et par une télévision du service public de notre pays, nous avons été considérés comme un grand corps malade au chevet duquel se penchent les docteurs en histoire, philosophie, ethnologie, sociologie. Voilà pourquoi la fille est muette ! Un grand corps de 400 000 citoyens que le service public a préféré ne pas montrer. Une fois encore, notre parole a été confisquée, censurée. Quelle occasion gâchée, quelle tristesse !

Quoi qu’il en soit, ce film nous offre en plus de sa qualité documentaire, deux très grands moments de télévision. Deux femmes, Soraya Post, suédoise, députée européenne et Aurora Ailincai, (Chef d’unité Partenariats stratégiques Equipe d’appui du représentant spécial du Secrétaire général pour les questions relatives aux Roms) du Conseil de l’Europe, s’expriment dans ce long métrage avec chacune leur personnalité, leur diction, leurs propos graves et pleins de retenue.

Vous vous étiez installés devant l’écran de la télévision pour comprendre la destinée, les épreuves, les échecs et les réussites de ce petit peuple venu du fond des âges, de cette minorité européenne forte de 12 millions de Roms et soudain vous êtes transportés dans le temps et l’espace, et le Rom en guenilles des rues de Montreuil s’appelle Polynice et sa sœur Antigone plaide à l’écran. Et tour à tour, Antigone est incarnée par Soraya Post et par Aurora Ailincai. Et dans la douceur émue de leur propos, dans leur solide détermination, vous comprenez que ces deux Antigone, pour défendre leurs frères humains, tiendront tête, et jusqu’au bout à tous les Créon de la terre. Opre Roma !

Par Delaine Lebas, artiste tsigane de Grande-Bretagne :  Worthing and London. Crosses the Outsider line Par Delaine Lebas, artiste tsigane de Grande-Bretagne : Worthing and London. Crosses the Outsider line

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