Romstorie : Patrick Sébastien, les Roms et la neuvième qualité du chien

Les émissions en direct réservent de belles surprises et la mine déconfite du maire de Nice Christian Estrosi sur les écrans de télévision samedi soir lors de la retransmission de la fête de la musique n’a pas manqué de faire sourire les spectateurs et plus particulièrement les Gens du Voyage et les Roms.

Sur France 2, service public payé par la redevance, Patrick Sébastien animait en direct depuis la Promenade des Anglais l’émission Fête de la musique, du soleil et des tubes, avec estrade géante, méga jeux de lumières, sono d’enfer et super matos comme disent les festivaliers.

Patrick Sébastien est l’ami des Gitans. On peut vérifier sur Internet qu’il est même un peu gitan, Patrick, parce qu’il a beaucoup souffert pareil comme nous : « On nous montrait du doigt en nous traitant de voleurs de poules. Moi, j'étais bâtard. Avec ma mère, on nous disait d'aller poser notre caravane ailleurs ». (L’âme gitane de Patrick Sébastien, Le Parisien, 20 décembre 2008), puis « Les Gitans sont des gens extra­or­di­naires et chaleu­reux » (Gala, 13 décembre 2008) et comme ça des déclarations d’amour à n’en plus finir à tous les Romanichels de la planète.

Un septennat plus tard, en 2015, Patrick Sébastien est l’ami de Christian Estrosi, maire de Nice, député des Alpes maritimes, candidat à la présidence de la Région Provence - Alpes - Côtes d’Azur pour les élections de décembre prochain.

Ne serait-ce pas une belle opportunité que détourner un peu les moyens du service public pour donner un petit coup de pouce à ce vieil ami Estrosi, lui offrir en loucedé un passage à l’antenne, histoire de préfigurer mine de rien le coup d’envoi de sa campagne électorale devant quelques millions de téléspectateurs, un soir de grande écoute ?

Le CSA pour l’instant n’a rien trouvé à redire, les parlementaires de gauche non plus, mais sans doute  les autres candidats à la présidence de la Région Provence - Alpes - Côtes d’Azur vont-ils donner de la voix et mettre en mouvement leurs avocats pour se plaindre de cette concurrence libre et un peu faussée.

Ces acoquinements, cette désinvolture, au mépris du service public et du contribuable auraient pu en rester là, mais la promenade des Anglais était noire de monde, noire d’un public que Patrick Sébastien traite de « connards » lundi 22 mai dans le Huffington Post.http://www.huffingtonpost.fr/2015/06/22/christian-estrosi-siffle-nice-faute-connard-patrick-sebastien_n_7634448.html .

Un public vulgaire, qui murmure, applaudit, siffle et coule pareil à celui des vers de Victor Hugo, mais qui a refusé ce soir-là d’applaudir pour siffler, conspuer les compères Sébastien et Estrosi, indigné de ce culot monstre, ce mélange des genres et cette propagande électorale un soir de fête.

Surpris de cette réaction, Patrick Sébastien a tenté la marche arrière, essayé la blague, le dispositif anti patinage, a cherché très vite les mots pour plaider l’apparition sur scène de Christian Estrosi contre son gré, son Christian qu’il avait fallu prier et supplier, un timide qui fait le scrupuleux, maire de Nice, son vieil ami, le champion de moto, l’albatros isolé sur le sol au milieu des huées. Le public ne s’y est pas laissé prendre et « mon Christian », le cher et vieil ami refluait en coulisse, accablé de quolibets. http://www.liberation.fr/politiques/2015/06/21/a-nice-christian-estrosi-et-patrick-sebastien-sous-les-huees_1334257

Depuis des années, au mépris de la loi, de l’esprit républicain, Christian Estrosi multiplie les provocations, les procédures, les déclarations ouvertement racistes, contre les immigrés, les musulmans, mène la vie dure aux Gens du voyage, aux Gitans et aux Roms, qu’ils soient de passage ou présents dans la ville de Nice dont il est le maire comme sur la circonscription dont il est le député. Il adresse à l’ensemble des maires de France son mode d’emploi pour mater les Gens du Voyage, harceler ces Français qu’il accable de procédures, auxquels il voue une rancune tenace, un mépris inconcevable.

Patrick Sébastien est l’ami des Gitans, et en même temps, l’ami de Christian Estrosi l’ennemi déclaré des Gitans. Son ami est l’ennemi de ses amis. Si l’animateur de télévision gagne remarquablement bien sa vie, c’est bien entendu grâce à son talent, mais c’est aussi grâce aux artistes du cirque, aux chanteurs gitans, aux clowns et trapézistes tsiganes, des gens qui vivent en caravanes, envers lesquels il a contracté une dette morale au cours des années et des centaines de spectacles qui ont assuré son succès. Pourtant, ceux-là se font refouler de partout et plus brutalement encore de Nice et de Provence - Alpes - Côtes d’Azur, sur ordre de son cher ami Estrosi.

Notre pays n’est pas en guerre civile. Alors pourquoi Patrick Sébastien qui bénéficie d’une renommée et d’une situation enviables, qui a l’oreille de nombreux politiques, n’use-t-il pas de son crédit pour jouer sérieusement un rôle qu’on peut attendre de lui, un rôle de médiateur, de modérateur, d’homme qui facilite le dialogue et la paix civile ? Pourquoi ne demanderait-t-il pas à son ami Estrosi un peu plus de discernement, un peu moins de rage, un peu moins de dureté ? L’ami des Gitans ne pourrait-il pas se faire l’avocat bénévole et bienveillant des Gens du voyage ?

Je viens d’employer deux mots essentiels à la compréhension de la « question rom » dans notre pays,  les mots dette et crédit, tirés à la fois du vocabulaire de la morale et du lexique de la finance. Rom is money, nous y reviendrons souvent. Sur la misère des Roms et sur le talent des Roms, on peut se faire de l’argent, même beaucoup d’argent. De manière plus subreptice mais pas plus honorable, ces gens qui manifestent tant « d’intérêt » pour la question rom parviennent à se faire une situation dans les médias, dans le monde du spectacle, dans le monde politique grâce à l’emprunt, l’emprunt culturel.

Au mois d’avril, dans un article titré : Romstorie : Exhibit Rom, des livres, des conférences, des festivals caravanadry , j’avais émis quelques réserves quant à la sincérité affichée des manifestations culturelles « néo-tsiganes ». Depuis ce jour, les organisateurs d’un important festival qui promettait une immersion totale dans la culture rom ont candidaté et obtenu une jolie subvention d’EDF dans le cadre des Trophées des Associations. Auraient-ils pensé à engager le dialogue avec EDF qui refuse systématiquement les branchements forains pour les Gens du Voyage, et plus âprement encore la moindre fourniture d’électricité aux bidonvilles ? Pour l’instant, ces organisateurs, dont aucun n’est Rom, diffusent abondamment les clichés narcissiques d’eux-mêmes à la cérémonie d’encaissement de la subvention…

Le samedi 27 juin, je vais très certainement me rendre à l’Université Paris 8 à Saint Denis. De multiples organisations se sont groupées en un collectif pour créer un tribunal d’opinion qui va citer l’Etat à comparaître pour violation des droits des enfants roms. Parmi les organisateurs de l’évènement, il en est plusieurs (pas tous, loin de là) que j’ai contactés cet hiver.

Je leur ai demandé d’intervenir auprès de leurs amis politiques, auprès des maires qui ont expulsé par centaines les femmes et les enfants, détruit les habitations, sont restés sourds à toute demande de sursis, de respect de la trêve hivernale. Il suffit de relire mes billets du mois de février parus sur ce blog de Médiapart pour en connaître les détails.

Et, s’ils ne pouvaient le faire eux-mêmes, qu’ils veuillent bien me recommander auprès d’un député, d’un sénateur, d’un responsable communiste, socialiste ou du Front de Gauche, parce que ce sont les maires communistes, socialistes et Front de gauche qui ont pratiqué l’hiver dernier la plus impitoyable politique d’expulsions et de destructions des lieux de vie des familles roms.

Ceux-là n’ont jamais répondu à mes courriers, à mes messages téléphoniques ou m’ont promis de rappeler et j’attends toujours. Je ne manquerai pas de réitérer mes demandes, de les interroger de vive voix sur leurs loyautés multiples et contradictoires, samedi prochain, à Saint Denis.

Ils ont décidé de mettre l’Etat en accusation et c’était une nécessité pour eux, pas pour les Roms, car la politique « municipale » de la race qu’ils avaient tant dénoncée était entre temps devenue pratique courante, inhumaine, cruelle et revendiquée, assumée par leurs propres amis, par les maires et les équipes municipales de leur courant politique.

Alors, pour tenter d’exonérer les camarades, maintenir coûte que coûte quelques militants dans ces partis moribonds, plutôt que d’avoir eu le courage de les interpeler cet hiver, le courage de s’opposer à eux publiquement, le courage de se fâcher, le courage de protéger des femmes et des enfants, les voilà qui grimpent dans l’échelle des responsabilités, l’Etat, demain l’Europe, pourquoi pas la Chine ou l’alignement des planètes !... Mais, l’Etat c’est eux, l’Etat, c’est nous ! Depuis la décentralisation, ce n’est pas l’Etat qui refuse les gosses dans les écoles primaires !

Nos amis ne sont pas toujours là où nous pensions les trouver. Derrière leurs déclarations publiques d’amitié, de compassion, d’admiration à l’égard des Roms et des Gens du voyage on retrouve trop souvent l’intérêt personnel, la fantaisie, le sublime et l’extravagance, la quête d’opportunités pour leurs associations, leur parti, leur existence, leur carrière.

Nous savons par expérience ne rien devoir attendre de ces trop bons samaritains et c’est sans doute pourquoi nous accueillons souvent avec rudesse ces « amis des Gitans ». Un vieux dicton nous a enseigné que la neuvième qualité du chien, c’est de se tenir éloigné quand on lui porte à manger.

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