Romstorie : Le fauteuil crapaud d’un sénateur du Loiret

« - Le bien-nommé crapaud calamite, apporté par des Gens du voyage, a coûté 400 000 euros au Conseil général du Loiret. [ . ] Ce n'est pas supportable ! » Éric Doligé, sénateur, membre du groupe Les Républicains. Mr Doligé siège au Palais du Luxembourg depuis 2001. Il a présidé le Conseil général du Loiret pendant 21 ans, de 1994 à 2015.

Au cours des trois journées des 10,11 et 12 mai dernier, le Sénat débattait en deuxième lecture du Projet de loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages.

Le débat portait sur l’aménagement du territoire et sur les questions de préservation d’espèces protégées, animales ou végétales, dont l’habitat est situé dans un ouvrage d’art, un pont, un tunnel parfois, pour lesquels des travaux sont nécessaires ou sur le projet de tracé d'une route, d’une autoroute, de construction immobilière, etc. Entre la préservation de la nature et le laisser-faire des aménageurs, les débats parlementaires de ces trois jours de mai 2016 indiquent clairement quel camp le sénateur Doligé a choisi de défendre et c’est son droit.

Ses collègues sénateurs venaient d’énumérer les projets retardés par des études supplémentaires, du fait de la présence de chauve-souris, de scarabées pique-prune, d’escargots de Quimper ou de petits échassiers appelés courlis de terre, quand Eric Doligé, sénateur du Loiret, devait tenir des propos pour le moins étonnants et qui n’ont malheureusement pas donné lieu à la moindre remarque ni rappel de quelque nature que ce soit.

Le 12 mai dernier, en séance, le Sénateur Doligé déclare : « - [le Sénateur] Jean-Noël Cardoux et moi-même avons pu constater que le terrain sur lequel devait être implanté un projet abritait un couple de crapauds calamites – ils portent bien leur nom… – introduit par des gens du voyage qui y stationnaient régulièrement. Il en est résulté qu’il fallait fabriquer un crapauduc, ouvrage dont j’ignorais l’existence. On apprend beaucoup de choses grâce à ces problématiques. Quoi qu’il en soit, il reste un réel souci. Nous n’avions en effet pas les moyens de consacrer 400 000 euros au déplacement d’un couple de crapauds venus là en peu par hasard… Nous avons ainsi perdu des années à résoudre le problème. De tels exemples abondent, et ce n’est pas supportable. » https://www.senat.fr/seances/s201605/s20160512/s20160512004.html

Le sénateur ne précise et n’étaye en rien son accusation aux allures de rumeur. Des Gens du Voyage qui introduisent dans son département un couple de batraciens, qui savent distinguer le crapaud de la crapaude ? Existait-il une barrière infranchissable aux crapauds pour qu’il soit nécessaire de les apporter ? Mais, dans quel but ? Pour quoi faire ? Qui sont ces « Gens du voyage » ? Ces batraciens sont-ils nuisibles ? Dangereux ?  Y-a-t-il eu des enquêtes, des auditions, des actions en justice ? Sur quoi repose cette accusation ? Où sont les preuves ? Connait-on vraiment avec certitude depuis quand cet animal discret occupait le site ? Néanmoins, ce n’est pas une mince affaire qu’une dépense de 400 000 euros pour un département. C’est une somme conséquente qui aurait été dépensée par la faute des Gens du Voyage…

Le site officiel du Sénat lui-même s’y laisse prendre. Dans son compte rendu analytique officiel du 12 mai 2016, en quelque sorte le résumé des séances, disponible sur le site du Sénat, le texte résumé, pour celles et ceux qui n’ont pas le temps de lire des dizaines de pages de débats en détail, mais ont besoin de connaître l’essentiel, sécurisés par l’estampille de la Chambre haute et du Journal officiel, les propos du Sénateur Doligé sont résumés, condensés ainsi :  « - Le bien-nommé crapaud calamite, apporté par des gens du voyage, a coûté 400 000 euros au Conseil général... On nous a dit de construire un crapauduc - mot dont j'ignorais jusque-là l'existence ! (Sourires) Ce n'est pas supportable. » http://www.senat.fr/cra/s20160512/s20160512_3.html

Ces Tsiganes, ces Gens du voyage accusés jadis de propager la peste et d’empoisonner les puits, voilà qu’au vingt-et-unième siècle, ils importent la calamité sous forme de crapauds.

Le crapaud calamite n’a aucun rapport avec la calamité, aucun rapport avec les grands malheurs publics que sont la grêle, le feu, les inondations, les séismes, la peste ou le choléra. Ce batracien tire tout simplement son nom de calamus, le roseau. Et s’il est bien nommé, comme l’assure Mr Doligé, c’est parce ce que cette inoffensive bestiole vit dans les roseaux, c’est-à-dire en zone humide.

Au Palais du Luxembourg, on ne peut pas savoir tout ce qui se passe dans le Loiret. Pourtant, les conseillers généraux de ce département, dont Mr Doligé présida le Conseil général pendant 21 ans de 1994 à 2015, connaissent depuis longtemps cette affaire de grenouilles. Le Conseil général du Loiret est maître d’ouvrage de la ZAC, Zone d’Aménagement Concerté d’une superficie de 90 hectares, sur la commune de Saran, à 5 km au nord d’Orléans.

La plus grande partie de cet espace immense était une base américaine dont le personnel et le matériel ont quitté les lieux en 1962, laissant le site en déshérence pendant plus d’un demi-siècle.Depuis 2010, les services techniques de la ville se sont installés dans les bâtiments de l’aviation, des voies ont été tracées, les réseaux ont été mis en place et en 2013 un immense Pôle santé, Oréliance, issu du regroupement des cliniques de l'agglomération d'Orléans a été construit. Au fil des ans, l’ancien aérodrome est construit, bétonné, goudronné, urbanisé, aménagé. http://www.ville-saran.fr/l-ancien-aerodrome

C’est dans le cadre de la compensation des atteintes à la biodiversité prévues par le Code de l’environnement que le Département du Loiret, maitre d’ouvrage d’un projet d’urbanisation sur 90 hectares a dû investir 400 000 euros pour atténuer l’impact de la destruction des zones humides et recréer un habitat approprié pour la faune présente sur les lieux, dont le fameux crapaud calamite.

C’est dans le cadre de la discussion au Sénat du Projet de loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages que le sénateur Doligé s’est cru autorisé de dénigrer les Gens du voyage. Or, dans cette affaire, les forains, les Manouches, les Tsiganes, les Gens du voyage n’y sont pour rien, strictement rien. Les crapauds étaient là, dans tout le département, à Saran, à Orléans, sur les rives de la Loire et dans toute la Sologne au sud d’Orléans. Ils étaient là depuis la nuit des temps, des siècles et des millénaires avant l’arrivée des Tsiganes et des Américains.

Cette bestiole inoffensive était présente et protégée comme en témoigne un arrêté du préfet du Loiret daté du 16 avril dernier qui autorise un scientifique agréé, dans le cadre d’un inventaire et de suivi d’espèces à capturer et relâcher des amphibiens et ordonne la destruction de toute espèce non indigène capturée. Le crapaud calamite sur ce document figure sur la liste des espèces indigènes protégées, et pas dans les espèces à détruire, et s’il est indigène, il n’est pas d’importation récente. http://www.loiret.gouv.fr/content/download/25349/194374/file/arr-d%C3%A9rogation%20CDNPE-160415.pdf

Ces propos incriminants, tenus par le sénateur Doligé dans l’enceinte parlementaire, par devant ses collègues, par devant le président de séance et Madame Barbara Pompili, Secrétaire d'État auprès de la ministre de l'Environnement, n’ont suscité d’autres réactions que des sourires…Dans son rapport paru il y a seulement deux mois, en mars 2016, la Commission Européenne contre le Racisme et l’Intolérance (établissement dépendant du Conseil de l’Europe à Strasbourg) recommandait aux autorités françaises de prendre des mesures pour remédier à l’exploitation du racisme en politique. La Commission constatait que le racisme restait présent dans le discours d’hommes et de femmes politiques français et que les Roms et Tsiganes en particulier étaient une cible récurrente de tels propos. https://www.coe.int/t/dghl/monitoring/ecri/Country-by-country/France/FRA-CbC-V-2016-001-FRE.pdf

Dans son département, au moment du vote du budget 2014, le même Sénateur Doligé,  encore président du Conseil général du Loiret, menaçait de supprimer 200 familles de Gens du voyage de la liste des bénéficiaires du RSA. Il considérait alors que le département du Loiret domiciliait trop de Gens du voyage et demandait à ceux-ci d’aller se domicilier ailleurs, dans les départements voisins. Outre le silence du préfet et des autorités, pas une seule ONG sensée lutter contre le racisme, pas une voix politique, judiciaire ou intellectuelle de notre pays ne s’est levée pour protester contre cette mesure qui visait un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie où une race supposée.

L’ethnie, c’est l’ethnie tsigane. La race, c’est la race nomade. Ce sont les termes qui ont figuré sur les fiches d’internement du camp de Jargeau, à vingt kilomètres seulement d’Orléans. A Jargeau, dans ce département du Loiret, d’octobre 1941 à décembre 1945, 1200 Tsiganes, dont la plupart étaient des enfants, ont été emprisonnés pendant quatre ans, gardés par des gendarmes et des douaniers français dans des conditions de détention effroyables, soumis à une discipline concentrationnaire, rationnés d’une nourriture carencée, déplorable, leur permettant à peine de survivre.

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Dans le Loiret, de 1941 à 1945, les Tsiganes, les Gens du Voyage, nos parents, nos grands-parents, ont souffert au-delà de l’imaginable et nombre d’entre eux en sont morts. Quelques rares survivants sont encore là pour témoigner.

C’est pourquoi, Monsieur le Sénateur Doligé, aujourd’hui, en 2016, si vous pouviez dans vos discours politiques éviter d’instrumentaliser la question des Gens du Voyage, si vous pouviez éviter de ressortir contre nous des accusations du Moyen-âge, si vous pouviez enfin nous laisser vivre en paix, nous et nos enfants… Qu’on vous ait laissé tenir de tels propos sans réagir devant la représentation nationale n’est pas supportable.

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