Romstorie : Ni l’habitude d’obéir, ni l’envie de commander (1ère partie)

Dans une déclaration commune, le financier Georges Soros, président d’Open Society Foundations, et Thorbjørn Jagland, Secrétaire général du Conseil de l’Europe, ont annoncé le 26 mars dernier leur intention de créer un Institut européen pour les Roms, an European Roma Institute. « Depuis plus de quarante ans, la communauté rom d'Europe a souhaité mettre en place une institution qui donnerait à sa musique, son art et ses traditions uniques sa propre scène »

Dans une déclaration commune, le financier Georges Soros, président d’Open Society Foundations, et Thorbjørn Jagland, Secrétaire général du Conseil de l’Europe, ont annoncé le 26 mars dernier leur intention de créer un Institut européen pour les Roms, an European Roma Institute. « Depuis plus de quarante ans, la communauté rom d'Europe a souhaité mettre en place une institution qui donnerait à sa musique, son art et ses traditions uniques sa propre scène »  http://www.politico.eu/article/why-we-are-setting-up-a-european-roma-institute/

C’est une réflexion qui a traversé toute la fin du vingtième siècle. Les arts, la musique et les traditions rassemblés sur une scène commune et cautionnés d’un label prestigieux, la bohème enfin parrainée par l’Europe, portée par une volonté pareille aux convictions défendues par André Malraux quand, ministre de la culture du Général de Gaulle, il ouvrait les grands chantiers de construction des Maisons de la Culture, au cours des années soixante.

Cette scène européenne, cette aire d’accueil et de promotion de la musique, de l’art et des traditions tsiganes, cette maison de la culture virtuelle, ce souhait maintes fois exprimé que porterait la communauté rom depuis plus de quarante ans, comme nous le disent MM. Soros et Jagland, est-il encore d’actualité ?

C’est un débat passionnant de portée européenne qui provoque le doute et l’envie, l’enthousiasme et la circonspection, qui pourrait faire surgir les questions les plus sérieuses et les plus extravagantes.

-       Comment les Roms peuvent-ils diffuser leurs idées, valoriser leurs cultures sans soutien logistique et financier ?

-       Les Roms peuvent-ils se passer des universitaires pour écrire leur propre histoire, comme les universitaires se sont passés des Roms ?

-       La mise en valeur de leurs cultures les sortira-t-elle un jour de cette misère effroyable dans laquelle vivent la majorité d’entre eux ?

-       La culture d’un peuple dont les enfants n’accèdent pas à l’école peut-elle s’épanouir dans l’Europe moderne?

-       L’European Roma Institute serait-il capable de lancer la carrière de Kendji Girac ?

-       Le cirque, la musique et la danse tsiganes manquent-ils de reconnaissance ?

-       Cette minorité européenne, la plus forte en nombre est-elle aussi la plus résiliente comme l’affirment G. Soros et T. Jagland ?

-       Oserons-nous glisser un peu d’humour tsigane, féroce et déjanté, dans ce débat très sérieux ou s’empaillent déjà les universitaires et les activistes ?

Dans un document en réponse aux questions, il est précisé au N°19 que « la mission de l’Institut n’est pas de sortir les Roms de la pauvreté et qu’il existe d’autres instruments à cette fin, notamment les outils financiers de l’Union Européenne ou les stratégies nationales de lutte contre la pauvreté » Pour les affamés, les mal-logés, ce n’est donc pas le bon guichet.    http://www.opensocietyfoundations.org/sites/default/files/european-roma-institute-FAQ-20150604.pdf

Néanmoins, le projet est lancé, à la fois ambitieux et modeste avec un budget de démarrage de 600 000 euros par an et un effectif moyen d’une petite dizaine de personnes.

Au volet culturel devrait s’adjoindre un volet politique. Le Forum Européen des Roms et Voyageurs s’en inquiète en apprenant que l’Institut pourrait agir au titre de conseiller politique auprès du Conseil de l'Europe et des Etats membres. Dès lors, que deviendrait le Forum, cette instance consultative prévue pour faire remonter les informations, présenter le résultat de ses recherches, de ses enquêtes et ses réflexions, une instance reconnue par les textes depuis plus de dix ans ?

L’inquiétude a gagné les universitaires anglais qui s’interrogent sur les places respectives des Roms et des chercheurs. Ils n’imaginent pas encore, en 2015, qu’on puisse être rom et chercheur universitaire et le font savoir par une remonstration vigoureuse d’Yaron Matras. https://theconversation.com/eu-initiative-risks-turning-roma-into-entertainers-not-real-people-with-human-rights-40100 

Romani Rose, figure tutélaire et respectée du militantisme en Allemagne, président du Conseil central des Sintis et des Roms, reprend à son compte, développe et contextualise les arguments de MM. Soros et Jagland pour cautionner l’institut dès le lendemain de l’annonce publique. Par des listes de signatures, des militants italiens puis des Bulgares et des Albanais apportent également leur soutien au projet.

Les positions évoluent, on s’invective un peu, on se jette à la figure des bilans parfois peu glorieux. Le roumain Valeriu Nicolae, fondateur et président du Policy Center for Roma and Minorities réfute les arguments de l’anglais Yaron Matras et par la même occasion qualifie d’esbroufe la lettre ouverte de Rudko Kawczynski, président du Forum pendant dix ans.

Les grandes lignes du projet étaient connues. Au cours de l’année 2014, elles avaient fait l’objet de discussions, de présentations qui furent sans doute insuffisantes, ou mal diffusées, car les concernés, intellectuels, chercheurs, historiens et militants roms, ceux qui flairaient l’aubaine et ceux qui se méfiaient du piège, ceux qui craignaient d’y perdre un peu de prépondérance, les lucides et les inquiets, les opportunistes et les désabusés, n’ont pas manqué de déplorer l’absence ou le trop peu de consultations formelles avant que le projet ne soit lancé publiquement.

Les opportunistes sont souvent lucides et laissent aux indécis le soin d’éplucher des écrevisses à longueur de colloque. Qu’importe le flacon quand on peut mettre la main au levier de vitesse, car si le projet d’Institut européen des Roms est véritablement « roma-led » c’est-à-dire piloté par les Roms, comme s’y engagent Georges Soros et Thorbjørn Jagland, il sera ce que les Roms en feront, seront capables de faire.

Le communiqué nous rappelle, qu’ « au fil du temps, il peut contribuer à restaurer cette confiance en soi qui fait la force d’autres communautés ». Ce serait un beau résultat, mais pour l’instant, on navigue encore un peu dans le brouillard.

En France, vivent près d’un demi-million de Gens du Voyage et dix-huit milles Roms migrants. Pourtant, notre pays est resté largement en dehors du débat, pour deux raisons.

La première de ces raisons vient sans doute de l’attitude de trop nombreux Gens du voyage qui reprennent à leur compte le thème de la préférence nationale, ne réalisent toujours pas que leurs divisions les engluent dans la vieille graisse de hérisson, cuite et recuite.

Reprenant par habitude les termes accusatoires et racistes de la presse, ils ont tendance à rejeter les migrants roumains ou bulgares qu’ils tiennent pour responsables de tous leurs maux, des migrants dont ils entendent absolument se différencier.

Il est regrettable que certaines grandes associations de Voyageurs peinent à reconnaître qu’il existe d’autres cultures tsiganes que la leur. Il est regrettable que cette fierté des origines françaises, légitime et respectable, ne sache pas s’exprimer en d’autres termes que le racisme et le rejet.

Pour accéder à ce projet européen, il leur faudra évoluer, faire un gros travail sur eux-mêmes et changer de logiciel comme disent nos ticknés (nos gosses). Il faudra en finir avec les discours et les préjugés racistes, il leur faudra savoir travailler avec des Roumains et des Bulgares, eux-mêmes fiers d’être roumains, fiers d’être bulgares.

Il leur faudra apprendre à maîtriser la communication, à nettoyer leurs pages Facebook de ces injures et ces menaces qui n’ont rien à faire dans le domaine public, ces injures et menaces qui sont lues et archivées par les services de renseignements.

La culture du rejet n’est pas dans le programme de l’Institut européen des Roms. Comme disaient les vieux Voyageurs, encore jeunes quand je n’étais pas encore vieux, il faut respecter le monde…

Certaines voies sont déjà tracées qui peuvent servir  de modèle et permettre à chacun de coopérer sereinement sans renier son identité particulière, sans avoir à ruminer l’amertume et les arrière-pensées. Au sein du FERV, le Forum Européen des Roms et Voyageurs, se parlent et se rencontrent Roms et Voyageurs. Les Allemands ont appris à travailler ensemble au sein du Conseil central des Sintis et des Roms, présidé par le Sinto Romani Rose. De ces exemples d’entente et de coopération, les grandes associations de Voyageurs français vont devoir s’inspirer.

En dehors de ces grandes associations qui, bon an mal an finiront par s’améliorer, on voit régulièrement fleurir quelques loustics au débraillé très étudié, assez bruyants sur les réseaux sociaux, chargés de signes ostentatoires, chemises à pois, foulards brodés, chapeaux hongrois, méga médaille en or du Christ aux épines. Ne cherchez pas, vous ne trouverez jamais plus "gitans" que ça.

Ils se sont fait tatouer un hérisson derrière les oreilles et des barbelés autour du bras, jurent comme juraient les vieux marchands de peaux de lapins des foires aux sauvagines, après trois topettes de blanc sec dans les naseaux. N’allez pas leur dire qu’ils sont roms, ils pourraient porter la main au couteau. Le meilleur moyen d’expliquer leur malheur est de fracasser les malheureux des bidonvilles.

Et comme ils rêvent d’euros millions, de manne européenne, de subventions mirifiques (ils sont très au point pour monter des associations), ils sont prêts à multiplier genouillades et prosternements, ils apprennent quatre mots de romanès dans les livres et s’inventent sept arrières-petits-cousins qui vivent encore dans des cabanes en terre, au fin fond des forêts de Transylvanie, la photo est collée sur la porte du frigo. 

Ils écoutent un rap manouche de grande qualité, composé et joué par un cousin modeste et génial qui reçoit de leur part beaucoup de like sur les réseaux sociaux. Plutôt que de pirater sa zique sur eMule, ils pourraient aussi acheter le CD, ce qui aiderait sûrement le cousin compositeur interprète à finir de payer les dernières traites de la caravane. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite, mais c’est un aspect non négligeable du débat sur la promotion des cultures tsiganes, ça s’appelle la solidarité.

Ce sont les Romanichels Adecco, les Rabouins Manpower et Bohémiens Randstad, pratiquants de l’identité par intérim, intermittents de la romanipen, Roms d’Europe qui se rongent les ongles en rêvant aux guichets de Bruxelles, mais Gens du Voyage pur sucre et français de souche, toujours victimes, toujours prêts à dénoncer l’amalgame et la gamine roumaine voleuse de téléphones portables.

Ces quelques lignes (purement fictives !) montrent qu’on peut très vite glisser de la culture à la caricature et que la réflexion, la concertation et la discussion respectueuses s’avèrent plus que jamais indispensables. Comme le disait André Malraux lors de son discours d’inauguration de la Maison de la Culture de Grenoble, 13 février 1968 : « Dans sa lutte contre les puissances de l'instinct, la culture n'est pas l'accumulation des valeurs du passé, elle en est l'héritage conquis. »

La seconde raison de cette absence des Tsiganes Français dans le débat vient du manque de traductions, de l’absence de textes en langue française, même si le français et l’anglais sont les deux langues officielles du Conseil de l’Europe.   

Dès demain, vous retrouverez dans ce même blog Médiapart, la seconde partie de ces réflexions sur le projet d’Institut européen des Roms, avec les difficultés de la traduction, ce qu’elle nous révèle déjà sur les attentes, les conflits, les chicanes et plaidoiries mais aussi sur cette occasion de redéfinir la culture, ou plutôt les cultures, les arts et traditions des Roms.

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