Romstorie : Ni l’habitude d’obéir, ni l’envie de commander (2ème partie)

Une résolution culturelle pour la création d’un Institut où nos rabouins compositeurs, interprètes, cinéastes, auteurs, acrobates, rapins, musards, et pantomimes, rempailleuses et regrattières en tout genre pourront se faire connaître de l’Europe entière. Aujourd’hui la suite du débat sur l’Institut européen des Roms.

Le projet commun de Georges Soros, président d’Open Society Foundations, et Thorbjørn Jagland, Secrétaire général du Conseil de l’Europe, de créer un Institut européen pour les Roms a suscité des débats dans la plupart des pays d’Europe où les partisans du projet, les adversaires et les tièdes ont rédigé de longues tribunes.

Encore faut-il pouvoir comprendre ce que souhaitent les Roms anglais, allemands ou bulgares. La plupart des communiqués sont accessibles sur Internet, mais written in english, écrits en anglais. Nous avons donc entrepris la traduction de ces documents, ces tribunes parues dans les journaux d’Europe où se sont déclarées publiquement les allégeances, où presque partout, l’hésitation bousculée par l’enthousiasme a rendu les armes, même si des doutes encore se sont exprimés, même si de vieilles colères ont hérissé les échines, ultimes ruades d’un petit peuple récalcitrant.

Sur les canaux informatiques, nous avons formé des caravanes de mots, colporté les ballots de notes, organisé l’import-export de ce grand débat, franchi les barrages de la langue afin de classer, trier, rapporter liqueurs et vinaigres, baumes à calmer les élancements, promesses de lendemains enchanteurs et vieilles rancunes ulcérées. Il reste encore matière à négocier, mais sans atouts, sans cartes maitresses, les Bohémiens devront sans doute se contenter de maigres plis.

La première nécessité fut de rendre compréhensible la déclaration préliminaire, l’acte fondateur de ce projet, le communiqué de Georges Soros et Thorbjørn Jagland, diffusé uniquement en langue anglaise alors que le Conseil de l’Europe rassemble 47 pays membres. Ses deux langues officielles sont le français et l’anglais.  

C’est un des aspects peu connu du grand public, mais le Conseil de l’Europe (dont dépend la Cour Européenne des Droits de l’Homme) regroupe 19 pays de plus que l’Union Européenne, dont la Russie, l’Ukraine, la Turquie, etc. http://www.strasbourg-europe.eu/pays-membres,44987,fr.html

La traduction du texte en français fait apparaître une première difficulté. Georges Soros et Thorbjørn Jagland ont parlé de la communauté rom et de la culture rom, ce qui a propagé l’inquiétude car s’il existe un fort sentiment d’appartenance à la romanipen, un drapeau, un hymne et les restes d’une langue commune, il aurait été plus judicieux d’utiliser le pluriel, de parler des communautés et des cultures. L’utilisation du singulier a suscité la crainte d’un nivellement des particularités, d’une perte de légitimité, de l’adoption artificielle d’un modèle de culture uniforme pour un peuple qui n’a ni l’habitude d’obéir, ni l’envie de commander.

La méprise devenait déflagration à la lecture du paragraphe consacré au besoin de restaurer la confiance en soi, à la prise en compte des difficultés pour conserver son identité rom si on tient à réussir dans la vie, à la tentation fréquente de se laisser emporter par le courant des sociétés majoritaires, de s’effacer, s’assimiler, abdiquer, faute de soutien solide et structuré.

Cette question de la pluralité des cultures, des identités et des communautés a été soulevée un peu partout en Europe. Au cours du mois de mai, Open Society Foundations a diffusé un document de neuf pages en réponse aux questions les plus fréquentes afin d’apaiser les inquiétudes. A la question N°10, il est précisé que l’Institut européen des Roms est guidé par le principe de la pluralité des cultures et des identités roms, qu’il aidera ces diverses cultures romani à interagir, à échanger et à coproduire. C’est plus rassurant de le voir écrit. http://www.opensocietyfoundations.org/sites/default/files/european-roma-institute-FAQ-20150604.pdf

Les précisions apportées au fil des semaines montrent que les objectifs de l’Institut Européen des Roms pourraient présenter des points communs avec le CNC, le Centre national du Cinéma.

On repère aisément des parallèles quand l’une des missions officielle du CNC est la promotion du cinéma et de l’audiovisuel et leur diffusion auprès de tous les publics et que l’Institut Européen des Roms ambitionne de donner une visibilité aux productions culturelles et artistiques et au travail des artistes roms à l’échelle européenne.

Il s’agirait d’un CNC sans avance sur recettes, sans à-valoir, mais seulement l’assurance d’une mise en réseau, d’un label européen, ce qui, dans la novlangue du document, parfois plus raide à mâcher que du pain de munition devient une plateforme offerte à  la culture rom, reconnaissable et reconnue, qui encourage systématiquement les arts, la culture et le talent des Roms, et qui témoigne des contributions culturelles et intellectuelles roms à la société. (même document que le lien ci-dessus, réponse à la question 14).

Va pour la plateforme qui nous est offerte. En France on appelle plateformes les aires d’accueil dans de nombreux endroits. Il faut garder à l’esprit la taille du budget annuel qui est de 600 000 euros, ce qui donnerait un budget moyen de moins de 13 000 euros à consacrer à chacun des 47 pays membres. C’est modeste, mais ça permet de démarrer.

Pourtant, tout le monde est prêt à signer, à soutenir, à participer à l’aventure. Edgar Morin lui-même apporte sa caution prestigieuse et tweete solennellement le 17 mai dernier qu’il soutient le projet d’Institut culturel européen des roms. En 52 caractères, tout est dit, et retweeté 97 fois ! https://twitter.com/edgarmorinparis/status/600019846248693760

Animé d’une bonne intention et soucieux des intérêts de sa ville, Stéphane Gattignon, conseiller régional et maire de Sevran (Seine-Saint-Denis) adresse le 25 juin une longue lettre à Gheorghe Raducanu, Président du Forum Européen des Roms et Voyageurs. Il aimerait que l’Institut, qui n’a pas encore défini son lieu d’installation, vienne s’implanter à Sevran. https://www.facebook.com/AllianceforERI?pnref=story

L'élu de Sevran aurait dû adresser sa demande au Secrétaire Général du Conseil de l'Europe et à Open Society Foundations, mais surtout pas au Forum, lequel n’est pas un acteur du projet, loin de là. Le Forum a fait paraître une tribune le 21 mai, en français, en anglais et en romanes, pour exprimer ses réserves, ses appréhensions. Pour le Forum, cette assemblée des Roms d’Europe, la culture rom peut être promue et assistée, mais elle ne doit pas être dirigée par une organisation politique et elle doit rester l’émanation des communautés. http://www.ertf.org/images/Reports/Les_points_de_vue_du_FERV_sur_ERI.pdf

Le prédécesseur de Gheorghe Raducanu à la tête du Forum européen des Roms et Voyageurs, l’allemand Rudko Kawczynski (président de 2005 à 2014), sans doute parce qu’il est dégagé, (ou qu’il a été dégagé), de toute obligation de réserve n’y va pas par quatre chemins. Au cours de sa longue carrière il a bien connu le Conseil de l’Europe et Open Society Foundations. Dans une lettre de sept pages, véritable réquisitoire à lire avec patience, il chicane de nombreux détails sans doute passionnants pour les initiés mais fatigants pour le lecteur, et surtout, il tire à boulets rouges sur Open Society Foundations.

A la demande de Georges Soros, dont il a été très proche pendant vingt ans, Rudko Kawczynski a été nommé directeur de programme à l'Open Society Institute à Budapest, puis chargé de la création du Centre européen des droits des Roms (ERRC), du Bureau d'information des Roms à Bruxelles (ERIO), etc.

Pour Kawczynski, ces organisations sont « contrôlés de manière centralisée par la Fondation Soros aux Etats-Unis et ne sont en aucune façon des organisations Roms proprement dites » et s’il a quitté son emploi, c’est parce qu’il devait  « participer à la radicalisation des Roms en Europe ». Le programme pour les Roms de Soros serait « devenu une sorte de bureau de recrutement pour les jeunes intellectuels roms se pliant aux exigences  des agences de renseignement US » et « ces organisations sont des chevaux de Troie, destinées à infiltrer les institutions européennes et les organisations roms ». On peut retrouver sa lettre sur ce lien, à la date du 25 mars 2015 : http://romanistudies.eu/news/eri-chronology/

Ainsi, au fil des jours, les partisans, les adversaires et les détracteurs du projet s’interpellent et se répondent. Cette apparition très soutenue dans les rubriques culturelles, apporte un peu d’air et de lumière aux Roms, depuis trop longtemps et trop souvent cantonnés à la rubrique des faits divers.

Pour conclure nous avons extrait un argument de la déclaration de G. Soros et T. Jagland qu’il nous a semblé nécessaire de remettre en question.

La version anglaise est la suivante : Europe’s twelve million Roma remain the continent’s largest minority – and its most resilient.

Traduite en français, on peut dire : Forte de 12 millions de personnes, la minorité rom présente sur le continent européen est la plus importante en nombre et celle qui a su le mieux surmonter les difficultés et conserver son originalité.

Nous avons beaucoup de difficultés à partager l’optimisme de G. Soros et T. Jagland. Notre peuple n’est pas le plus résilient, il est au contraire le plus abîmé. Il en bien pire état que les Juifs et même que les Arméniens, les Cambodgiens, les Rwandais à l’histoire dramatique.

Le peuple rom qu’on a voulu faire disparaître est resté fragile, très affaibli par le samudaripen, épuisé par soixante-dix années d’intolérance et de harcèlement continuel. Ses vieillards amaigris, ses enfants malheureux et leurs mères murées dans le silence, terrés dans les friches industrielles, tourmentés par les polices, privés d’eau, chassés par les pelleteuses sont à bout de force.

Dans cette nouvelle aventure où l’entrainent le Conseil de l’Europe et Open Society Foundations, simplement mais avec insistance, nous demandons à chacun de respecter le peuple rom, sa culture, son âme et ses enfants, d’en prendre soin, de le manipuler avec précaution, handle with care, mit Vorsicht manipulieren, manipolare con la dovuta diligenza…


Le titre  de ces deux articles est inspiré de l’Histoire d’Alexandre par l’écrivain latin Quinte-Curce, Entrevue avec les Scythes, Livre VII, 8. La phrase exacte dans la traduction d’Annette Flobert est : « Nous sommes incapables d’obéir et nous n’avons pas envie de commander ».

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