Romstorie : Tirédusix, l'éternel absent des campagnes électorales

Dans cette campagne électorale de la primaire de la droite et du centre qui s’achève et préfigure les thèmes politiques des mois à venir, les Juifs comme les Tsiganes ont été mis en cause publiquement à deux reprises au moins.

 

Par les termes employés dans son discours de Grenoble en juillet 2010, par les mesures prises dans les semaines qui ont suivi, l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy aura brassé durablement les débats et réflexions politiques sur la question rom avec une violence inquiétante de la part d’un chef d’état.

Le plus ancien document connu en langue française où se trouve mentionnée la présence des Tsiganes date du Moyen-âge en 1419 à Chatillon sur Chalaronne, jolie bourgade de l’Ain située entre Bourg-en-Bresse et Mâcon. A quelques années près (un septennat) leur arrivée coïncide avec la naissance de Jeanne d’Arc, née en 1412, un peu plus haut sur la carte, en Lorraine. Le 8 mai dernier, les Fêtes de Jeanne d'Arc organisées par la ville d’Orléans se sont déroulées en présence d’Emmanuel Macron, pas tout à fait mais presque candidat à l’Elysée à cette date. Fallait-il y voir le signe que nous allions débattre de Jeanne d’Arc, sa vie, son œuvre, pendant une année entière, jusqu’en mai 2017 ?

Le signe était prémonitoire. François Fillon et Alain Juppé, les deux finalistes de droite, ont proposé un programme de rédemption, et se réclamant de leur proximité avec le pape ont débattu de préférence sexuelle, de campagnes militaires, de la fermeté nécessaire pour bouter l’étranger hors du territoire. Quand ils se sont s’exprimés sur l’autorité du chef de l’Etat, c’était pour comparer François Hollande à Charles VII. Et s’ils n’ont pas entendu les voix divines, ils nous assurent avoir entendu la vox populi.

Il serait vain d’espérer que la sortie du jeu politique de Nicolas Sarkozy puisse suffire pour apaiser le débat. Dans son ultime réunion publique à Nîmes le 18 novembre dernier, il envoyait encore des salves en direction des Gens du Voyage "qui osent bloquer les autoroutes", nous annonçait "la fin de la récréation" qu’il ne manquerait pas de siffler le 7 mai 2017, au soir de son élection. Il aurait été mieux inspiré d’écrire son discours au conditionnel plutôt qu’au futur parce que les conditions à remplir pour lui permettre de passer à l’action n’ont pas été remplies au soir du premier tour.

Six ans après le discours de Grenoble, soixante-dix ans après la fermeture des camps d’internement, six siècles après l’arrivée des premières compagnies bohémiennes, le racisme et la maltraitance à l’égard de la minorité tsigane persistent dans notre pays comme dans l’ensemble de l’Europe. Entre les deux tours, François Fillon a jugé nécessaire de porter des coups simultanément à François Hollande et à la jeune Léonarda par un syllogisme confus, un aphorisme bancal, "la liberté sans l'autorité, c'estLéonarda narguant un président de la République". Le candidat de droite a utilisé le montage de BMFM TV, (il n’y a jamais eu de dialogue entre la jeune Léonarda et François Hollande, mais deux enregistrements séparés), lâché les chiens pour galvaniser les troupes militantes. Les Roms ont osé défier la République, mais quand lui sera président, on ne verra plus jamais ça. Les réseaux sociaux ont abondamment repris et applaudi la "punchline ", en français la phrase choc.

L’épopée de Jeanne d’Arc s’est terminée tragiquement sur un bûcher à Rouen. Nous n’en sommes pas  encore là, même si le doute persiste au sujet de certains incendies de bidonvilles qui auraient pu être provoqués par des jets de cocktails Molotov. Les appels à ouvrir des fours crématoires, à détruire par le feu la race tsigane prolifèrent sur les réseaux sociaux, Facebook et Twitter en toute impunité. Les plateformes de signalement font preuve d’une inertie stupéfiante, l’antitsiganisme est entré dans les mœurs, il faut le dire brutalement, tout le monde s’en fout.

Je rappelle souvent que nous sommes environ 400 000 Tsiganes en France. A titre de comparaison, les Juifs seraient environ 450 000. Il existe, en ce qui nous concerne les uns et les autres, des estimations plus hautes et plus basses mais pour l’essentiel, nous pouvons  dire que les ordres de grandeur sont comparables et que la comparaison s’arrête là. En France, il n’existe aucune organisation tsigane ressemblant de près ou de loin au Conseil Représentatif des Institutions Juives. Il n’existe par ailleurs aucune organisation comparable au Zentralrat Sinti und Roma, le Conseil central des Sinti et des Roms basé à Heidelberg en Allemagne, une organisation partenaire reconnue et respectée du gouvernement allemand, présente à Bruxelles, présente en politique et pas seulement invitée aux commémorations. Rappelons que la population tsigane et rom est quatre fois moins nombreuse en Allemagne qu’en France (estimation de 70 000 à 140 000 personnes d’après le Conseil de l’Europe)

Nous n’avons aucune grande voix reconnue, aucune audience auprès des partis politiques, à peine un strapontin consultatif dans les collectivités quand le préfet pense à faire appel à quelqu’un pour les schémas d’accueil départementaux des Gens du Voyage. Nous sommes une minorité muette, aphone, sans voix. J’en ai à maintes reprises souligné les inconvénients et les dangers. Nous avons besoin de représentants légitimes quand un fait divers enflamme l’actualité, quand pour des raisons bonnes ou mauvaises comme l’an passé, des familles à l’imitation des syndicats agricoles mettent le feu aux autoroutes. A ces moments-là, nous n’avons personne pour discuter, négocier, être entendus, ramener le calme et l’apaisement, éviter les détériorations inutiles, destructrices et très impopulaires, faire entendre une voix raisonnable quand la tension  monte et que les piles de pneus sont arrosées avec du gasoil pour y mettre le feu.

Dans ces moments où les liens se distendent et se déchirent, nous avons besoin de conciliateurs, de  médiateurs, de traits d’union. L’Etat dispose de relais humains très professionnels, en la personne des préfets, des directeurs de la police, de la gendarmerie, des procureurs, avec lesquels on peut être en désaccord, mais qui jusqu’à maintenant ont toujours accepté et recherché le dialogue préalable à l’affrontement, toujours fait en sorte de donner ses chances à une sortie pacifique des conflits. Or, ces relais de l’Etat n’ont personne à qui s’adresser.

Dans cette campagne électorale de la primaire de la droite et du centre qui s’achève et préfigure les thèmes politiques des mois à venir, les Juifs comme les Tsiganes ont été mis en cause publiquement à deux reprises au moins. Une première fois le candidat Frédéric Poisson a déclaré dans une interview à Nice-Matin que  "La proximité de Madame Clinton avec les super-financiers de Wall Street et sa soumission aux lobbies sionistes sont dangereuses pour l'Europe et la France". L’imprudent a dû très vite réécrire son texte et présenter ses excuses.

Quand, entre les deux tours François Fillon, s’est égaré à dire au micro d’Europe 1 qu’il fallait « combattre cet intégrisme, (qui prend en otage la communauté musulmane) comme d’ailleurs dans le passé on a combattu une forme d’intégrisme catholique, comme on a combattu la volonté des juifs de vivre dans une communauté qui ne respectait pas toutes les règles de la République française », le Grand Rabbin Haïm Korsia a pris le téléphone pour lui faire part de ses sentiments pas très chaleureux qui ont très vite amené l’impétrant à nuancer le propos. Le journaliste Claude Askolovitch a diffusé dans les colonnes du Huffington un texte habilement nuancé, aimablement satirique, qui dans l’avenir devrait amener François Fillon à réfléchir à sept reprises avant de se prononcer maladroitement sur la question juive.http://www.slate.fr/story/129452/juifs-fillon-inculture-historique

Chez nous, chez les Tsiganes, rien de tout ça. Quoi que nous puissions dire, écrire, formuler, proposer, notre parole n’est pas entendue. Le jeune et talentueux Kendji, les Gypsy King et Django Rheinardt sont encore tolérés à l’antenne mais en aucun cas nos analyses politiques ou historiques, nos réflexions, nos paroles sans musique. Cela ne vient pas d’une méchanceté particulière des journalistes. Cela vient de cette habitude institutionnalisée depuis une éternité de ne jamais parler avec les Tsiganes où les Roms. Il arrive que les écrans diffusent trente secondes de micro-trottoir où le plus excité, le plus mal habillé, le plus mal rasé des Romanichels d’un fait divers soit invité à répondre à une caméra le filmant en contre-plongée, mais une émission sérieuse et digne convoquera des spécialistes, des historiens, des sociologues, des ethnologues, des dignitaires présidents d’associations, tous non-roms pour parler des Roms.

Ainsi, chaque année une enveloppe de plus de deux millions et demi d’euros est attribué à des associations  pour le financement de postes de médiateurs, pour l'aide à la scolarisation des enfants ou encore des actions de prévention en santé, pour apporter un appui juridique aux gens du Voyage,  promouvoir l'accès aux droits et la lutte contre les discriminations et l'exclusion notamment par la diffusion de bonnes pratiques que sont la formation, l’information, la participation citoyenne etc. Je n’invente rien, je recopie seulement la réponse du gouvernement à la question écrite d’un député. Il nous est difficile dans ces conditions d’incriminer l’Etat qui met la main au portefeuille. La difficulté est ailleurs. Ces associations sont d’une discrétion remarquable. Elles ne publient aucun bilan moral ou financier. Le personnel salarié, les conseils d’administrations sont exclusivement composés de non-tsiganes, ce ne sont pas des associations tsiganes, mais des associations d’amis des Tsiganes. La nuance est de taille comme ces associations humanitaires qui ne sont pas les amis des pauvres mais les amis de la pauvreté.

C’est pourtant là, auprès des présidents de ces associations qui délèguent (et salarient parfois) des historiens, sociologues, ethnologues sur les plateaux de télévisions et dans les studios de radios que nous devrions trouver un appui juridique et médiatique quand Nicolas Sarkozy nous menace, un appui moral quand François Fillon en meeting se moque d’une adolescente de notre « race ». Les présidents de ces grandes associations à gros budget perçoivent des subventions pour leur rôle de médiateur, de traits d’union. Ce sont des gens respectables, sans doute, parce que non-roms, des gaulois aurait dit Sarkozy.

Sur un clavier le trait d’union est couramment appelé tiret-du-six, c’est pourquoi nous avons pris l’habitude d’appeler Tirédusix ces paresseux et pusillanimes qui non seulement ne font pas leur travail, mais ont bâti à nos dépens et aux frais du contribuable, un écran entre nous et la société majoritaire. Aucun d’entre eux n’a fait chauffer le téléphone de François Fillon, aucun d’entre eux n’a passé un savon au directeur de campagne de Nicolas Sarkozy. Tirédusix, c’est l’éternel absent des campagnes électorales…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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