Romstorie: les Juifs et les Roms, cafards de Montreuil

«Extermination totale de tous ces sales cafards de Roms, au plus vite, Juden verboten, sales Juifs, croix gammées, étoiles de David, Juden kaput, effroyables crachats», menaces intolérables jetées un matin de Noël à la face des enfants roms et juifs sur les murs d’une école maternelle à Montreuil.

Le 25 décembre 2016 au matin, Madame Juliette Timsit, enseignante à l’école maternelle Anne Frank de Montreuil, découvrait la barrière, les clôtures et la boîte aux lettres de son établissement, ainsi qu’une porte de transformateur et des tôles de bardage à proximité, entièrement recouvertes de graffiti préconisant « l’extermination totale de tous ces sales cafards de Roms, au plus vite ». Les Juifs n’étaient pas épargnés. Contre eux aussi, des croix gammées, des inscriptions en français et en allemand appelaient à la haine, au rejet, à l’extermination.

A l’heure où des millions d’enfants découvraient et s’émerveillaient des cadeaux posés par le père Noël sous le sapin, il nous a fallu découvrir et s’épouvanter de ces appels au meurtre comme un écho, un rappel de de la « vernichtung », en français l’extermination, préconisée et mise en œuvre par les nazis. Au-delà de cet effroi partagé, de l’indignation et de la colère, notre devoir est d’apporter tout notre soutien aux enfants, aux parents, aux enseignants de cette école, quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent, avec en ce jour une attention plus particulière à ceux qui sont roms et ceux qui sont juifs, parce qu’ils sont particulièrement visés par ces inscriptions, et parce qu’à travers ces propos tous les enfants, d’où qu’ils viennent sont menacés.

Les réactions sont lentes à venir, et pour certaines, nous les attendons toujours alors que l’information est largement diffusée depuis plus de 24 heures. Il faut peut-être le temps de digérer les agapes du réveillon, prudence garder, en toute circonstance se méfier de l’immédiateté, de la course aux tweets, de la précipitation. Le monde politique a réagi. La ministre de l’Education nationale, Mme Najat Belkacem a très vite condamné ces insultes et ces menaces en des termes sans équivoque. Parlant d’inscriptions abjectes racistes et antisémites, elle nous a assuré que ces actes ne resteraient pas impunis. Nous espérons, tout comme Mme la ministre, que la police et la justice interpelleront et sanctionneront les coupables; mais comment empêcher notre mémoire de nous rappeler que l’Elysée en 2014, quand le jeune Rom Darius Franzu avait été retrouvé agonisant dans un caddy à Pierrefite sur Seine, nous avait assuré publiquement que tout serait  engagé pour retrouver les acteurs de cette agression. En quelques mois, le dossier a été refermé sur un non-lieu…

A cette heure et depuis dimanche soir, le DILCRAH, le préfet de Seine Saint Denis, le député de la circonscription Razzi Hamaddi, le ministre de l’Intérieur, les élus de Montreuil et du département ont condamné publiquement ces inscriptions menaçantes et injurieuses. Nous avons voulu savoir ce qu’en pensait François Fillon. Il n’en pense rien, son compte Twitter d’ordinaire si prolixe est muet, tout comme celui de Valérie Pécresse, présidente de la Région Ile de France. A gauche, Benoit Hamon, Arnaud Montebourg, Vincent Peillon, Manuel Valls, n’ont pour l’instant rien trouvé à redire au fait qu’on puisse publiquement réclamer sur les murs d’une école maternelle baptisée du nom d’Anne Frank, « l’extermination totale de tous ces sales cafards de Roms, au plus vite »  et que l’école soit verboten aux Juden, interdite aux Juifs. Une torpeur tout à fait semblable s’est abattue sur l’équipe de Jean Luc Mélenchon…Chacun de ces candidats à la présidence de la République serait sans doute bien inspiré de secouer un peu son équipe de campagne qui ne juge pas nécessaire de les alerter quand 400 000 Tsiganes et près de 500 000 Juifs de  France sont ouvertement menacés d’extermination sur le mur d’une école de la République.

De la même façon, les comptes twitter de la Ligue des Droits de l’homme, de Sos Racisme, du Mrap sont restés muets sur cette question, tandis que la LICRA prenait publiquement position pour condamner les graffiti.

Revenons un instant à l’école maternelle Anne Frank de Montreuil auprès des enfants et des enseignants. J’ai sollicité un adhérent d’un syndicat très majoritaire de l’enseignement primaire SNUipp-FSU, pour lui demander pourquoi son syndicat n’avait pas encore apporté publiquement un mot de soutien à l’équipe éducative de l’école maternelle éprouvée par cette affaire. Je me suis fait très sèchement rembarrer, les responsables du syndicat sont en vacance, les vacances c’est sacré, on verra à la rentrée, trêve des confiseurs. Nos échanges sont publics, sur Twitter.

Anne Frank, cette enfant néerlandaise qui a donné son nom à l’école de Montreuil, nous a laissé son journal, témoignage poignant de sa vie tragique. Il y a aux Pays Bas une autre jeune fille dont l’image est aussi célèbre que le portrait d'Anne Frank. On l’appelle la jeune fille au foulard, les Tsiganes l’appellent la jeune fille au dicklo, elle s’appelle Anna Marie 'Settela’ Steinbach. Sa photo est très connue. Elle regarde par la porte à glissière entrouverte d’un wagon à bestiaux, avant que le train ne parte pour Auschwitz.

L’historien allemand Rainer Shulze écrit : « - Cette photo a été prise en mai 1944 dans le camp de transit hollandais de Westerbork, situé au nord-est des Pays-Bas, où les Juifs néerlandais étaient regroupés avant d’être déportés vers les camps d'extermination dans l'Est de l’Europe. En fait, au-delà même des Pays-Bas, cette représentation obsédante d'une jeune fille innocente et vulnérable conduite à la mort est devenue un symbole de la victimisation juive. Pendant des décennies, elle a été seulement connue comme «la fille au foulard», et il a été tenu pour acquis qu'elle était juive. Contrairement à Anne Frank, qui nous a laissé son journal, Settela ne nous laisse rien en dehors de cette seule image obsédante - quelques secondes dans un film sur le camp de transit de Westerbork. Il a fallu que le journaliste néerlandais Aad Wagenaar se livre à un minutieux travail de détective au début des années 1990 pour établir qui était vraiment la jeune fille. Sa recherche a abouti à un résultat étonnant : la jeune fille n’était pas juive mais tsigane, en fait une enfant sinti hollandaise de neuf ans, du nom d'Anna Maria Settela Steinbach »

Que nous soyons juifs ou tsiganes, le sort de nos parents, de nos grands-parents était lié. Mêmes trains à bestiaux, mêmes douches à l’arrivée. Aujourd’hui pourtant en France, les Juifs se désintéressent très majoritairement du sort des Tsiganes. Leur presse, leurs relais, leurs réseaux, leurs intellectuels, leurs artistes nous sont assez rarement hostiles mais ne se préoccupent pas de la question rom. Ils ne nous invitent pas, ne parlent pas avec nous, ne répondent pas à nos sollicitations, à nos courriers. Parfois, cependant le Mémorial de l’Holocauste, sur le réseau Twitter relaie obligeamment une information nous concernant mais c’est bien là le seul et rare signe qui nous soit envoyé.

Et pourtant, pendant longtemps, Anna Marie Steinbach une enfant de chez nous, est passée pour une enfant de chez vous, une enfant juive. Depuis hier, la presse juive, les titres qui se revendiquent comme tels, a titré exclusivement sur des tags et des graffiti « antisémites » à Montreuil. Dans la plupart des articles en ligne, le mot Rom n’apparait même pas. Il faudra sans doute réfléchir à cela, parce que si le sort de nos parents juifs et tsiganes était lié, le sort de nos enfants pourrait également se retrouver lié d’une manière tragique. Un second Mohammed Merah, inspiré par le silence, les prétextes, les excuses, les contorsions sémantiques et les atermoiements de ce 26 décembre, pourrait choisir pour son prochain forfait une école où se rendent chaque matin nos enfants et les vôtres… La menace est écrite en toutes lettres, à Montreuil sur les murs de l’école maternelle Anne Frank.

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