Romstorie : Le Panthéon, les Roms, l’herminette et Dieu dans tout ça

Dans le petit village de Bourgogne où repose ma mère, il est un mot latin que connaissent bien les habitants, gravé en lettres romaines sur une pierre scellée à hauteur du regard, au flanc nord de la petite église : SCIADEDIC, abréviation de sub ascia dedicavit, une épigraphe assez fréquente sur les sarcophages de l’époque gallo-romaine, censée dit-on  les protéger du pillage et de la destruction. L’ascia est une herminette, un outil de charpentier semblable à une pioche très coupante.

Pendant longtemps, j’ai exercé le métier de charpentier. L’affûtage et le maniement de l’herminette, depuis la petite « scialotte » de couvreur jusqu’aux grandes pioches à délarder l’aubier des pièces de chêne, me sont devenus plus familiers que la version, le thème et les déclinaisons latines.

Le 19 mai dernier, accompagné d’Hubert Marot, j’ai rendu visite à ses amis Roms dans un bois du Val Maubuée, à vingt minutes de Paris, tout près de Marne la Vallée. L’un des habitants de ce bidonville nous invita à venir regarder de plus près la construction qu’il avait terminée pour sa cousine.

Il avait su tirer le meilleur parti d’une douzaine de lambourdes récupérées et de baliveaux de saules marsaults pour construire un abri solide aux angles contreventés, couvert d’un chevronnage bien régulièrement distribué, le faîtage parfaitement de niveau, tout comme les sablières assises sur des piliers en nombre suffisant, profondément ancrés dans la terre. Dans un coin, ses quelques outils rangés, une scie, une hache et une herminette…

De la belle ouvrage d’un charpentier expérimenté, compagnon fini qui, si notre société ne détestait pas tant les Rroms, tiendrait dignement sa place à gagnerait sa vie sur nos chantiers de construction plutôt qu’à misérer dans ces forêts humides des bords de Marne.

Cet homme-là, voyant l’intérêt que nous portions à son travail nous invita, Hubert Marot et moi-même un peu à l’écart. Et, ramassant quelques branches, il délimita un piquetage de cinq par sept mètres. Il nous expliqua qu’il avait besoin de panneaux, de clous, de bâches pour construire une maison dans laquelle tiendraient tous les habitants de ce petit bidonville d’une dizaine de familles. Son projet lui tenait à cœur et mettait la supplication dans sa voix car ce Joseph demandait notre aide afin de bâtir, selon son expression, une maison pour Dieu, une église, une chapelle. De ce coin de forêt pourri, sans cesse menacé, il va faire une terre sacrée, un Mont Athos au milieu des ronces, avec des bâches en plastique, une scie, une herminette et des baliveaux tout verts.

Devant nous se bousculait un scénario tragique de l’éphémère et de l’éternité, de la prière et de la dignité, d’un peu d’espoir ou d’espérance encore en la divine providence, quand l’Etat providence et l’Europe harcèlent et rejettent les Rroms. Ces familles se réunissent régulièrement pour la messe de rite orthodoxe sous un ciel pas toujours clément et sont condamnées à prier dehors, les genoux dans la boue.

J’avais pu voir avant d’arriver les dégâts des pelleteuses qui, entre la route et les bidonvilles situés au milieu des bois, dévastent des centaines de mètres de sol et de taillis forestier, provoquent des dégâts considérables pour accéder aux cabanes et tout écraser, afin que notre pays puisse persévérer dans cette politique de la violence, condamnée par l’Europe et les Nations Unies. J’imaginais déjà les craquements du faitage, des chevrons, des sablières et des contrevents que nulle épigraphe latine ne protégera des chenilles mécaniques…

En latin : dura lex, en français : la loi est dure. Contre les Roms, contre les bénévoles qui viennent en aide aux Roms, la loi, les tribunaux, depuis quatre ans ont permis aux municipalités de gauche de Noisiel et de Champs sur Marne de procéder aux destructions des bidonvilles de Rroms, de jeter à la rue des femmes et des enfants, été comme hiver.

C’est dans ce secteur, que travaillent les bénévoles du Collectif Romeurope de Val Maubuée. Ce collectif de mères de famille, de médecins, architectes, retraités, étudiants, gens de toute condition, femmes avec leurs enfants, sans aide et sans soutien des grandes ONG, tiennent la permanence le mardi soir, aident aux démarches administratives, au logement, à l’accès aux soins, prennent sur leur temps, débitent leur carte bleue à la pompe à essence, croient au ciel ou n’y croient pas du tout mais sans bruit, sans discours et sans illusions mettent en pratique ces valeurs fondamentales de la République : la fraternité, la solidarité.

Le jeudi 28 mai 2015, le tribunal de Meaux examinera la plainte dans laquelle sont cités François Loret et Christian Dartus, du Collectif Romeurope de Val Maubuée. Ils sont accusés d’avoir ouvert les portes d’une salle de la mairie de Noisiel et auraient provoqué une bousculade, le 27 janvier dernier pour abriter du froid ces familles délogées à la pelleteuse le matin même.

Souhaitons que les juges portant la robe et l'hermine se souviennent que le 27 janvier est aussi le jour anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz. Souhaitons qu’ils se souviennent des Roms assassinés par centaines de milliers au cours de la dernière guerre et reconnaissent leurs enfants, leurs petits-enfants qui errent aujourd’hui dans les rues et les bois de Noisiel et Champs sur Marne.

Et s’ils n’en avaient gardé aucun souvenir et ne cherchaient rien à comprendre à cette misère infinie, que les avocats de François Loret et Christian Dartus rappellent à la cour, aux plaignants et aux témoins qu’aujourd’hui, 27 mai 2015, Madame Geneviève De Gaulle Anthonioz  est entrée au Panthéon, elle qui avait consacré sa vie à ATD Quart Monde, à la défense des habitants des bidonvilles, dont elle considérait que leur sort et leur misère étaient semblables au sort et à la misère des prisonniers de Ravensbrück.

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