Romstorie : Eradiquer les Roms, ces essaims de sauterelles, comme on dit sur France Inter

La violence des propos à l’égard des Roms, Tsiganes et Gens du Voyage sur le réseaux sociaux Facebook et Twitter ne semble connaître aucune limite. Appels au meurtre, au tir à balles réelles, à l’interdiction des transports en commun, comparaison avec les singes, les rats, la vermine, accusation de propager des maladies sont diffusés quotidiennement, repris, partagés, approuvés, applaudis.

Sur les Roms, Tsiganes et Gens du Voyage, tout peut se dire, s’écrire, s’afficher en public. La réalité en vient à dépasser « l’imaginaire de guerre civile qui se répand en France » dont parle le député Christian Paul dans Libération du 27 décembre.

L’antitsiganisme ne rencontre aucune digue, aucun obstacle sur les réseaux sociaux et semble à ce point contaminer les médias qu’il ne suscite aucune réaction quand il est diffusé tel quel sur les ondes de France Inter, radio nationale.

En temps ordinaire, les grandes associations de lutte contre le racisme apportent déjà très peu d’aide aux Roms et Tsiganes. Elles semblent n’avoir pas encore compris l’utilité de porter leur attention sur Tweeter, où les gazouillis cèdent souvent la place aux croassements des oiseaux de malheur.

Les policiers et gendarmes affectés à la PHAROS, (Plateforme d'Harmonisation, d'Analyse, de Recoupement et d'Orientation des Signalements) se cantonnent au terrain strictement judiciaire, et n’interviendront que si le contenu signalé est illicite, c'est-à-dire interdit et puni par une loi française. Les contenus ou comportements jugés simplement immoraux ou nuisibles n'ont pas à leur être signalés.

Ce flou juridique du « comportement immoral ou nuisible » permet à l’antitsiganisme de prospérer en toute quiétude, peu observé, faiblement combattu, oscillant sur la ligne de crête qui sépare vaguement l’opinion du délit. Au cours des deux derniers mois, parmi d’innombrables tweets de même nature, j’ai sélectionné quelques parutions, recopiées ci-après avec leur orthographe et leur ponctuation qui permettent d’appréhender la nature du phénomène.

C’est rageusement que le 9 novembre, @PtitsCaprices écrit : Je supporte pas les gens du voyage, y'en a pas loin de chez moi et ils salopent tout, c'est de la merde !!! Le 25 octobre @asthe_siren attire l’attention de la twittosphère en écrivant : regardez moi ces fils de pute de gens du voyage. En écho, le 5 novembre @WorkouteurD répond : Pourquoi on les appelle gens du voyage alors qu’ils sont fixes ces bâtards ?

Cette violence n’est pas seulement verbale. Le recours au feu meurtrier est préconisé le 26 octobre par @MrLikabee, très déterminé dans ses conseils : Un molotov pour faire partir les gens du voyage du parking du collège à Hégenheim. Sans doute a-t-il été entendu par @FaLLenAngels67 qui, le 4 novembre, met en ligne le tweet suivant : Va têt falloir inverser la tendance et foutre le feu aux gens du voyage directement non ?

Dans notre pays, l’état d’urgence a été décrété depuis le 13 novembre dernier. Un état d’urgence à agir contre les Roms, ainsi que le recommande @Hnidobear, le 30 novembre, armé de sa vindicte et de sa faible maîtrise de l’orthographe : Bon après ces attentats il faut que les français restes unis quelque soit leurs origines leurs couleurs contre ces enculés de Roms la.

Le lendemain 1er décembre, c’est au tour de @nabucho75 de nous faire part de la profondeur de ses réflexions : Quand j’ai étudiés l’histoire j’ai vu que 99% des peuples avait connu la gloire sauf un : les roms Depuis tjr ça a été des grosses merdes. Pour se débarasser de ces « grosses m… », il va falloir tirer la chasse ou déclarer l’ouverture de la chasse. Le 4 décembre, @Shady_Blue, qui doit graisser des révolvers depuis quelques temps, n’hésite pas à twitter : Les Roms dans le métro c’est pas un bon délire je vais en flinguer un ça va être vite vu.

A la balle ou au couteau, il faut vite les tuer. Le 8 décembre @CamilleAsln enrage et s’impatiente, elle écrit : Les Roms qui font mendier leurs enfants à leur place j’ai envie de les égorger. Ainsi, des appels publics au meurtre, des délires d’illuminés comme @LE_TERRIBLE_666, le jour de noël, ce 25 décembre : Tout à fait tir à vue et à balles réelles et expulsion de la famille et idem pour les roms et les gitans

On se demande ce qui peut encore séparer la propagande de daesch des tweets d’@LE_TERRIBLE_666. Quand on regarde de plus près le nom de ce fusilleur en puissance, on peut voir deux tirets bas dans son pseudonyme, appelés tirets du huit. C’est un code assez courant pour masquer sommairement un double huit, 88 ou HH, le H étant la huitième lettre de l’alphabet. HH comme Heil Hitler. Quant au nombre 666, le nombre du diable, de la bête, l’annonciateur de l’apocalypse. Ces élucubrations de malade… ce comportement immoral et nuisible n’ont pas à être signalés à la PHAROS.

On peut chaque jour moissonner par grandes quantités de tels messages sur Twitter. Pour quelques imbécilités criées dans la rue, en ces jours d’état d’urgence, la police interpelle, contrôle, interroge, enquête, et au terme de la garde à vue transmet le compte-rendu de l’interrogatoire au juge.

Dans le même temps, les appels au meurtre et à la haine contre les Roms, Tsiganes et Gens du Voyage, écrits, twittés, repris, diffusés, restent cachés dans un angle mort, ne dérangent ni la police, ni la justice, ni les grandes associations subventionnées pour lutter contre le racisme.

Plus grave encore que cette mansuétude, il nous faut réfléchir et chercher à comprendre la sympathie, l’adhésion, la très large bienveillance dont bénéficie l’antitsiganisme.

Le 18 novembre dernier, à St Denis, les forces de l’ordre donnaient l’assaut dans un immeuble où s’étaient réfugiés des terroristes. Au cours de l’opération, outre les terroristes eux-mêmes, un chien policier nommé Diesel trouvait la mort. Le même jour sous la signature d’@MrKaitz on pouvait lire les propos suivants : C’est vrai que c’est un peu triste d’envoyer un chien contre des terroristes alors qu’on a des Roms sous la main. Bref…

En ces jours de tragédie où la majorité des français comprend que rien ne serait pire que céder aux tentations du racisme porteur de « l’imaginaire de guerre civile qui se répand en France », ce tweet préconise d’envoyer un Rom plutôt qu’un chien affronter les terroristes. Il a été partagé 1439 fois et a reçu 577 approbations ou « like ». Banalité du mal, banalité du racisme anti tsiganes, ce tweet signalé est toujours en ligne, son auteur n’a jamais été inquiété.

Jeudi 24 décembre, peu après 20 heures, alors que je rentrais à la maison en voiture, j’écoutais l’émission littéraire « L’humeur vagabonde » présentée par Kathleen Evin sur France Inter. Un texte, lu juste après le générique (et recopié ci-dessous), préconisait la nécessité « d’éradiquer naturellement, et par tous les moyens, les Tsiganes tels des essaims de sauterelles… ». Interloqué, j’ai regardé par deux fois l’écran de l’autoradio pour vérifier si ce que j’entendais était bien diffusé par France Inter.

Dans cette émission consacrée à l’écrivain norvégien Jo Nesbo, j’ai cru tout d’abord qu’on allait parler des Tsiganes en Norvège et j’y ai prêté particulièrement attention, car au début de ce mois de décembre, j’ai rencontré Soraya Post, députée européenne, suédoise et tsigane, avec laquelle nous nous sommes entretenus des difficultés des Tsiganes en Europe, dans son pays et dans les pays nordiques.

Or, après la lecture de ce texte féroce qui contient sans détour une charge meurtrière contre les Tsiganes, pas un seul mot de toute l’émission n’y a fait allusion. A aucun moment des cinquante-deux minutes que dure « L’humeur vagabonde », pendant laquelle, avec le concours de l’interprète Xavier Combes, l’auteur Jo Nesbo a été interrogé par Kathleen Evin, on est revenu sur ce texte et le contexte dans lequel il avait pu être écrit, ni de quel ouvrage il est tiré, ni pourquoi le narrateur voulait si fort la mort des Tsiganes, sauterelles maudites, prédateurs en essaim, plaies d’Egypte.

On a parlé de la société norvégienne, du massacre d’Utøya, de la collaboration et de la résistance des Norvégiens pendant la seconde guerre mondiale, de la série Occupied diffusée sur Arte, inspirée de l’œuvre de Jo Nesbo, et vers la quarantième minute on a même disserté sur la « boussole morale ».

Pas un mot d’explication. Eradiquer les Tsiganes… En tant que sauterelles, les éradiquer par tous les moyens… Sur France Inter !  Pourquoi avez-vous diffusé ce texte Madame Kathleen Evin ? Dans quelle intention ? Etait-ce nécessaire, eu-égard à l’immense misère dans laquelle vivent les Tsiganes que vous en rajoutiez ? Si c’était-là des propos littéraires, pourquoi ne les avoir à aucun moment replacé dans leur contexte ? Pourquoi, vers la vingtième minute de l’émission, alors que vous interrogez Jo Nesbo, que vous lui demandez s’il a de la sympathie pour ses personnages, ne pas l’avoir questionné sur ce Louis qui réclame l’éradication des Tsiganes ? Etait-ce, comme il le dit pour d’autres livres, un monstre utile pour le récit ? Comment cet auteur justifiait-il les propos de son personnage ? Cet auteur norvégien que vous invitez sur les ondes de France Inter cautionne-t-il cet antitsiganisme meurtrier ?

Après cette entrée de trois minutes effarantes, on a bavardé aimablement, courtoisement, et tout le reste ne fut que littérature... http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1193015

Texte de l’écrivain Jo Nesbo diffusé au tout début de l’émission : Louis se réveilla quand le soleil était si bas que les rayons touchèrent ses yeux, il les plissa, aperçut les gens et les voitures qui défilaient devant lui et sa sébile. Ça avait été une activité somme toute assez lucrative jusqu’à ce que les Tsiganes débarquent de Roumanie, voilà quelques années, toujours plus nombreux. Maintenant, il y en avait partout, on aurait dit un essaim de sauterelles qui se serait abattu sur la capitale, un essaim qui mendiait, volait, escroquait. En tant que sauterelles, il fallait naturellement les éradiquer par tous les moyens, telle était l’opinion bien arrêtée de Louis : les mendiants norvégiens, à l’instar des armateurs norvégiens, méritaient une certaine protection de la part de l’Etat contre la concurrence étrangère. Dans ces circonstances, il était constamment obligé de recourir au vol à la tire, ce qui était non seulement fatigant, mais franchement indigne de lui. Il soupira et de son index sale, donna un petit coup à sa tasse… etc.

 

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