Romstorie: Roms, universitaires, médias et ONG, un fossé au pied de l’estrade

A nous les Tsiganes, il arrive exactement la mésaventure de Rossinante quand nous essayons de nous rapprocher des médias, de certains universitaires et des ONG dites antiracistes-humanitaires avec la naïveté de croire qu’il est possible d’engager un vrai dialogue fondé sur l’attention et le respect.

Quels sont les rapports des médias, des universitaires, des ONG antiracistes-humanitaires avec les Roms migrants et les Tsiganes français ? Ces personnes physiques et  morales qui gagnent leur vie à parler des Roms parlent-elles encore avec les Roms ? Quel est leur discours et à quoi sert-il ? Ces « experts » de nous-mêmes nous témoignent-ils du respect ou du mépris ?

Plusieurs articles de presse parus ces derniers jours m’ont semblé réunir les travers habituels des publications médiatiques relatives à la question rom : connaissance du dossier par les journalistes plus que succincte quand ils parlent des Roms, traitement péjoratif dans la présentation des Roms, attitude systématiquement déférente à l’égard des universitaires dont ils ne semblent pas connaître les travaux, neutralité et cécité complaisante à l’égard des élus, retransmission sans réserve et sans critique du discours et des revendications des ONG.

Il m’a semblé nécessaire de rendre public un point de vue différent, de mettre en regard le discours des uns et des autres, d’éclairer les lecteurs sur ces pratiques détestables que sont les chasses gardées.

Un peu comme les marchands d’armes n’ont aucun intérêt à ce que se terminent et s’apaisent les conflits, il existe en France des organisations politiques, des élus et des associations humanitaires qui ne souhaitent pas vraiment voir disparaître au plus vite les bidonvilles où résident actuellement près de 18 000 personnes.

La transformation de ces bidonvilles en villages, voire en villes d’insertion, représente un enjeu financier de plusieurs millions d’euros, un roma-business, une manne pour laquelle se livre depuis plus d’un an, à bas bruit, une bagarre féroce entre des municipalités d’Ile de France et le préfet de Région. Dans ce bras de fer avec le Préfet Carenco, les municipalités, pour l’essentiel communistes et FDG  traitent les Roms de façon inhumaine. La presse, qui ne relie pas les faits entre eux, constate les effets sans rechercher les causes, se cantonne à l’évènementiel, au fait divers. Les universitaires n’ont rien vu, rien compris, ou ne veulent rien voir, rien comprendre.

Pour ces élus et ces humanitaires-antiracistes, il est indispensable de faire adopter leur perception particulière de la question rom par l’opinion publique. La très faible qualification des journalistes dans ce domaine va leur permettre de faire passer et valoriser leurs idées, leurs solutions, leurs ambitions. Les journalistes servent de perroquets, retranscrivent des arguments dont ils ne comprennent pas toujours la portée.

Les grandes ONG antiracistes et humanitaires, que nous appelons entre nous les tirédusix ou tiret-du-six, servent de trait-d’union. Elles ont maintenant la capacité logistique et financière de produire des études, des sondages, des rapports fouillés, d’engager des partenariats, de sous-traiter des missions, de mettre en œuvre les politiques locales des grandes villes et des agglomérations. Elles possèdent surtout une qualification remarquable et parfaitement bien rôdée en matière de communication. Elles offrent aux universitaires le moyen d’acquérir la visibilité médiatique (dont ceux-ci sont friands) par l’organisation de colloques, de débats, de conférences.

Les ONG qui impulsent le débat sur la question rom se sont couronnées toutes seules, se sont données à elles-mêmes le titre d’expert et l’ont conféré aux chercheurs universitaires qu’elles ont cooptés et qui sont ainsi passés de chercheurs qui cherchaient à experts qui valident, cautionnent et propagent l’expertise humanitaire pour tirer les roms de la misère… ou les y enfoncer.

Il y a deux siècles, en 1810, Paul Louis Courier, pamphlétaire et polémiste écrivait : «  - Si j’entends bien ce mot qui je vous l’avoue m’est nouveau, vous dites un helléniste comme on dit un dentiste, un droguiste, un ébéniste et suivant cette analogie, un helléniste serait un homme qui étale du grec, qui en vit et qui en vend au public, aux libraires, au gouvernement ? ». En 2017, le mot romiste n’existe pas encore, mais ne devrait pas tarder.

Dans cette affaire, le rétif, le mulet, celui qui a gardé la neuvième qualité du chien, celle de se tenir éloigné quand on lui porte à manger, c’est le Rom, le Tsigane. C’est ce bohémien récalcitrant que les associations humanitaires et les universitaires empêchent d’accéder aux estrades, aux micros où on parle des Roms sans inviter les Roms. Notre parole est confisquée et ce sont les mécanismes de cette confiscation, qui passent dans un premier temps par la dévalorisation, que nous allons éclairer.

Un suivi attentif depuis 10 ans des publications universitaires concernant la question rom montre que la passion de l’exotisme et les petites joies de l’antiquaille suffisent parfois à donner du sens à la carrière d’un « tsiganologue », historien, sociologue, linguiste, ethnologue ou philosophe. Occasionnellement, une forme de fièvre entomologiste (l’étude des insectes) amène ces universitaires à scruter la vie des Tsiganes à la loupe, jusqu’à découvrir enfin ce qu’ils étaient venus chercher : des cancrelats. Les femmes, les fillettes, le comptage des maternités, le grain de la peau, la dentition et les prothèses en métal précieux continuent de les passionner tant ils sont encore nombreux à utiliser ce vieux logiciel de l’hygiène sociale.

Il serait injuste et peu crédible de ne pas rappeler que de nombreux historiens, sociologues, linguistes, ethnologues ou philosophes, passionnés par la question rom, produisent en ce moment même, et dans l’Europe entière, des travaux de qualité. A ceux-là, nous ferons le reproche d’être trop discrets, trop le-nez-dans-le-grimoire, trop peu offensifs et d’avoir oublié de restituer au petit peuple rom  ce qu’ils lui ont emprunté de connaissances, de mystère et de sagesse. Ils resteront débiteurs d’un savoir ancestral et précieux, parfois même encore intact, tandis que nous resterons comme d’habitude des créanciers indulgents et désabusés.

Ils seront comptables d’avoir laissé toute latitude à leurs confrères médiatiques, lesquels occupent les estrades, les plateaux de télévisions et les studios de radio, diffusent un discours clé-en-main qui produit beaucoup d’effet positif sur les budgets des grandes associations humanitaires, mais n’apporte absolument aucune compréhension de la question rom, aucune aide réelle aux habitants des bidonvilles.

Quelle crédibilité, quel sérieux l’histoire accordera-t-elle à des universitaires médiatiques accointés à des organisations humanitaires-antiracistes qui, en présence des médias, proclament  d’une même voix, avec le même lyrisme en tribune, avec la même colère et les mêmes sanglots dans la voix, que ni les gouvernements de notre pays ni l’Europe ne font les efforts nécessaires à l’intégration des Roms, que les Roms eux-mêmes ne font peut-être pas les efforts nécessaires à leur intégration, quand on apprendra que l’effort essentiel de ces universitaires et ces humanitaires antiracistes consiste essentiellement à écarter les Roms du débat public, à confisquer leur voix, à parler à leur place, à leur refuser le siège et le micro d’où ils auraient la possibilité de s’exprimer ?... 

Comme pour certains universitaires, pour les médias l’esthétique de la misère peut générer du clic et assurer le succès d’un article de presse. La plupart des articles de presse ont adopté au fil du temps un canevas identique : guidé par un fixeur ou accompagnateur-traducteur familier des lieux et de leurs habitants, un reporter ignorant à peu près tout de la culture romani visite un bidonville en France, en Italie, en Espagne ou mieux encore en Roumanie, en Bulgarie. Il en rapporte une description misérabiliste de personnes oisives et en mauvaise santé, sans oublier de se présenter lui-même en explorateur intrépide et paternaliste, qui tire tout son sérieux du temps passé sur place, appelé « immersion », comme s’il avait manqué d’oxygène en société tsigane.

Le Rom tel qu’il est décrit dans un article de presse est systématiquement fuyant et craintif, s’exprime dans un français mal maîtrisé, sans doute en rien comparable à l’aisance du journaliste dans les langues roumaines, romanès ou bulgares. La marmaille est abondante, les mères sont encore adolescentes et enceintes douze mois sur douze, les pères sont absents, les vieux taciturnes, les cabanes en matériaux composites. Les bidonvilles sont appelés camps et le nombre de campeurs de chaque mètre carré clos et couvert soigneusement décompté. A partir de sept personnes, deux adultes, un vieillard et quatre gosses dans une cabane de douze mètres carrés (4x3) l’article génère du clic.

C’est parce que les titres étaient flatteurs mais les contenus en partie équivoques que nous avons regardé avec attention ces trois articles de presse qui avaient fait l’objet de recommandations nombreuses et chaleureuses sur les réseaux Twitter.

J’ai donc écrit trois articles, à paraître mercredi 31 mai, jeudi 1er juin et vendredi 2 juin.

Je ne résiste pas au plaisir de recopier ce passage du Don quichotte dont la drôlerie me met chaque fois de bonne humeur pour le reste de la journée. Ce qui arrive à ce pauvre Rossinante est exactement ce qui nous arrive trop souvent à nous les Tsiganes, quand nous essayons de nous rapprocher, pour un vrai dialogue avec un respect mutuel, des médias, de certains universitaires et des ONG antiracistes ou humanitaires.

Alors, si les uns et les autres, journalistes, associatifs, universitaires se sentaient un peu égratignés vendredi soir après la parution de mes trois articles dans Médiapart, je leur propose de retrouver le sourire grâce à Cervantès.

Il advint qu’il prit envie à Rossinante de se ragaillardir un peu avec mesdames les cavales et comme il les eût flairées, sortant de son pas naturel et ordinaire, sans demander congé à son maître, il prit un trot assez leste et s’en alla leur communiquer sa nécessité. Mais elles, qui en apparence avaient plus envie de se repaître que d’en tâter, le reçurent avec les fers dans les côtes… Miguel de Cervantès El ingenioso hidalgo don Quijote de la Mancha

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