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Billet de blog 30 novembre 2014

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Romstorie : Quand les pelleteuses tueront un enfant rom

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On dira que là, c’est vachement grave.

Du ministère à la préfecture, on pèsera chaque mot du communiqué sans oublier d’exprimer clairement la compassion, la douleur partagée.

Les erreurs de Sivens auront permis de maîtriser le déroulé sans-faute de la communication de crise, le maniement des mouchoirs, gorge serrée, compassion, douleur partagée, la première pensée qui va aux familles roms et l’infinie tristesse lisible sur les visages du préfet, du ministre et du président de la République. Le conducteur de la pelleteuse est sous-l’choc.

Demain, dans huit jours, dans un mois, cet hiver ou au printemps, les pelleteuses tueront un enfant.

Dès huit heures du matin plusieurs familles ont été évacuées par bus pour des hébergements temporaires et celles qui n’ont nulle part où aller restent là, autour d’un bénévole qui cherche à joindre le 115. Les enfants s’ennuient, le dispositif policier a été allégé, le brigadier est au téléphone avec sa hiérarchie.

La mère soudain s’inquiète. Où est passée Violeta ? Où est passé Florin ? Les enfants ont escaladé le talus, se sont glissés par un trou du grillage,  ont suivi les rails, repassé le grillage, se cachent derrière la caravane des Valeriu, encore quelques mètres et ils atteindront leur  maison où la petite sœur a laissé son doudou, où Florin pense pouvoir récupérer deux jeux de sa PlayStation.

Le conducteur de la pelleteuse a vingt ans de métier. Les stabilisateurs dans la boue portent mal. Il déblaie devant lui avec attention pour ne pas couper un pneu, allonge la flèche, descend le balancier, ouvre la pince. Ces vieilles caravanes pourries éclatent comme des noix, deux secousses et la coque se détache du châssis. A gauche les débris d’habitacle, à droite les châssis en tas pour la benne à ferraille. (Vous verrez en détail comment les pelleteuses travaillent à la pince, ainsi que les chassis de caravane à la photo 15/23 sur : http://www.lemonde.fr/societe/visuel/2014/11/28/de-bobigny-au-havre-des-roms-expulses-et-reloges_4531246_3224.html

Encore une caravane, un peu loin , en bout de flèche, un grand modèle, s’il peut la prendre à la pince par le train d’attelage, il pourra la traîner, l’approcher, mais ces cabanes le gênent, il va les écraser. Les ordres sont formels, il faut aplatir ce camp avant ce soir et que le Roms ne viennent pas s’y réinstaller pendant la nuit. Le terrassier travaille avec sa pince comme au presse-purée, elle pèse plus de quatre cents kilos. Les tôles grincent, les vitres explosent, les solives de plafond cassent comme des allumettes, les parois se couchent, le camp tout entier se couche écrasé par le tank civil. Et soudain, là dans l’allée, ce n’est pas une poupée, c’est quoi ? Merde ! Un enfant convulsé. Florin ? Violeta ?

[ ] Sa bouche,
Pâle, s'ouvrait ; la mort noyait son œil farouche ;
Ses bras pendants semblaient demander des appuis.
Il avait dans sa poche une toupie en buis.
On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies.
Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies ?
Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend
. Poème de Victor HUGO, Souvenir de la nuit du 4.

Peut-être que la dignité, la compréhension, un peu d’humanité naîtront de ce drame, qu’il est injuste et prématuré d’écrire que rien de bon ne  viendra pas de ce gouvernement ou de son successeur, mais ce drame aura lieu, il est devenu inévitable, les trajectoires au cours des mois se sont infléchies pour prendre le cap mortel et sur l’innocence s’abattra le châtiment.

A Madame Véronique Decker, institutrice à Bobigny, je voudrais témoigner d’une reconnaissance chaleureuse en lui offrant ces quelques vers de Victor Hugo, toujours tirés du poème, Souvenir de la nuit du 4 :

Elle (la grand-mère) pencha la tête et lui tira ses bas,
Et dans ses vieilles mains prit les pieds du cadavre.
- Est-ce que ce n'est pas une chose qui navre !
Cria-t-elle ; monsieur, il n'avait pas huit ans !
Ses maîtres, il allait en classe, étaient contents.
Monsieur, quand il fallait que je fisse une lettre,
C'est lui qui l'écrivait. Est-ce qu'on va se mettre
A tuer les enfants maintenant ? Ah ! Mon Dieu !
On est donc des brigands ! Je vous demande un peu…

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/victor_hugo/souvenir_de_la_nuit_du_4.html

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