Romstorie : La diagonale des fous, 1ère partie : Les Roms sont-ils des Noirs ?

Pour la très ancienne raison que les Roms sont métissés comme la majorité des humains, il est impossible de déterminer s’ils sont noirs ou blancs. Comment comprendre les jeux politiques menés « en faveur » des Roms. Ces jeux d’échecs à répétition ne seraient-ils pas menés par les médias, les universitaires et les ONG, incapables de sortir de la diagonale des fous ?

Trois articles au sujet des Roms diffusés en trois jours dans la presse ont été abondamment recommandés sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter.

Le 20 mai, le journal Le Monde publiait «  Dans le dernier bidonville de Paris ». Deux jours après, Slate mettait en ligne : « On fait comme si les Roms étaient des citoyens qui n’existent pas » et simultanément, les colonnes du Parisien diffusaient : « Ivry-sur-Seine : après les migrants, 37 Roms ont intégré le centre d’hébergement »

Le flux de tweets et de partages sur le réseau Facebook concernant ces trois articles semble à première vue témoigner de l’intérêt que les défenseurs de la cause rom auraient porté à ces écrits. Néanmoins, ces notifications reprises et retweetées ne généraient que fort peu de commentaires, pas de critiques particulières, et finalement aucun débat.

On clique, on share. Six fois sur dix nous partageons dans Facebook ou Twitter des liens sur lesquels nous n’avons même pas cliqué. Nous recommandons la lecture d’articles que nous connaissons par le titre, sans avoir pris le temps de les lire ni les comprendre, sans avoir pris la peine de soumettre le texte à un début d’analyse critique.

Le titre de l’article paru le 22 mai dernier dans Slate agit comme un baume à calmer les élancements : « On fait comme si les Roms étaient des citoyens qui n’existaient pas ».  Slate enfin nous rend justice, s’indigne de ce que les Roms n’auraient pas vocation citoyenne à exister. Sur les réseaux sociaux, chacun de recopier-coller le lien qui permet d’accéder à l’article que personne n’aura lu puisqu’il suffit d’avoir sous les yeux le titre et surtout la photo de cette réfutation équivoque, tracée à la peinture sur un bout de carton ondulé : « On n’est pas des voleurs ». Combien de temps allons-nous devoir encore jurer de ne plus toucher aux poulaillers ?   http://www.slate.fr/story/145788/rom-campagne-phobie-continue

 « Il faut opposer à l’esprit poétique expansif l’esprit scientifique taciturne pour lequel l’antipathie préalable est une saine précaution » rappelle Gaston Bachelard. En langage contemporain, faut réfléchir avant de poster son like, tourner sept fois le smartphone dans sa main gauche, tendre l’oreille et renifler du nez, lire et relire cet article de la journaliste Aude Lorriaux paru dans Slate.

La question rom n’a quasiment pas été abordée au cours de la campagne des élections présidentielles, nous dit Aude Lorriaux.  « - En 2017, les hommes et femmes politiques ont à peu près laissé les Roms tranquilles». Nous comprenons mal comment elle peut écrire quelques lignes plus loin que « durant les trois premiers mois de l’année 2017, près de 1400 personnes vivant dans 15 bidonvilles ont été expulsées de force par les autorités publiques » d’après un rapport à paraître de la Ligue des Droits de l’Homme.

Les maires des grandes villes telles que St Denis (93) qui dès le 3 janvier, par des températures avoisinant les moins dix degrés, détruisaient les bidonvilles et mettaient les familles à la rue ne sont donc ni des hommes, ni des femmes politiques ? Peut-être aussi que 1400 personnes, femmes, vieillards, enfants,expulsées de force de leur lieu de vie, pendant les mois d’hiver, ne représentent qu’une quantité de souffrance négligeable et qu’on peut dire qu’elles ont été laissées tranquilles… Il faudra trouver des mots pour écrire leur détresse quand il ne sera plus question de les laisser tranquilles.

C’est sympathique de rappeler dans cet article que depuis le 26 août 2012, une circulaire oblige à effectuer un diagnostic social avant une expulsion, mais ce n’est pas exact. Une circulaire n’est pas contraignante, n’oblige à rien. On peut vérifier sur le site officiel de Légifrance qu’une circulaire n'a par elle-même aucune incidence juridique et n’a ni plus ni moins de valeur qu'une  note de service. La circulaire rappelle, au mieux recommande, mais n’ordonne ni ne contraint. Ne pas la respecter vous vaudra au pire un froncement de sourcil de la hiérarchie, en aucun cas une convocation chez le juge.

Cette circulaire de l’an 12 est toujours citée mais jamais appliquée. Les diagnostics sociaux, quand ils sont mis en œuvre, sont bâclés et sans aucun effet positif pour les résidents expulsés des bidonvilles. Le travail d’écoute, d’enquête, de synthèse, de rédaction et de propositions est le plus souvent  confié à des associations satellites et amies de l’autorité qui demande l’expulsion, pas même astreintes au secret professionnel, sans véritable qualification pour ce type de travail social et sans agents assermentés, seuls habilités à recueillir, conserver et vérifier des informations concernant la vie privée. Le conflit d’intérêt  de cette forme de sous-traitance est permanent, (l’association amie perçoit des émoluments) le résultat est nul et désastreux.

Le lecteur de Slate apprendra que la loi Egalité et Citoyenneté, votée en janvier 2017, permet aux personnes vivant en bidonville de jouir des mêmes droits que les locataires et de bénéficier de la trêve hivernale. Or, ces dispositions étaient déjà inscrites dans la loi ALUR. Depuis mars 2014 le Ministère du logement les rappelait en toutes lettres sur son site internet, ce qui n’a pas empêché maires et préfets d’expulser à tour de bras, hiver comme été, … en toute légalité parce cette disposition particulière pour les occupants sans droits ni titre est laissée à l’appréciation du juge.L’esprit des lois est une chose, leur application effective en est une autre. Avec un sourire malheureux, nous demanderons à Aude Lorriaux quelle sera la portée d’un moratoire (la trêve hivernale) contenu dans un texte de la loi baptisé Egalité et Citoyenneté, pour des Citoyens qui n’existent pas ?

Nous sommes en 2017 et les vociférations de Jean Marie Le Pen ont remplacé les réflexions de Jean Paul Sartre pour animer les débats de société. L’argumentaire de Le Pen, qui lui a valu condamnation – Les Roms, comme les oiseaux volent naturellement - est repris une fois encore, analysé, argumenté avec précaution, et le plus sérieusement du monde par Aude Lorriaux qui n’ira pas jusqu’à nous donner la complète absolution :  «  - Si certains Roms mendient parfois, si certains Roms, allez, disons-le, volent peut-être parfois (comme d’autres pauvres le font), si certains Roms ne se lavent pas tous les jours (comme beaucoup de gens), ce n’est pas parce qu’ils sont par nature des voleurs, par nature des mendiants, par nature des gens sales, mais parce que la situation de cette minorité est dramatique,comme le montre un récent rapport" etc.

Rendons néanmoins justice à l’auteure de cet article paru dans Slate. Aude Lorriaux a pris la précaution d’utiliser le pronom indéfini, de ne pas généraliser, de parler de « certains » Roms. Certains Roms sont aussi infirmiers, médecins, professeurs, mécaniciens, artisans, commerçants, policiers, conducteurs de métro, mais le fait de ne jamais en parler dans les médias les rend invisibles et c’est ainsi qu’ils n’ont pas d’existence. Pourquoi ne parler que des échecs ? Pourquoi rester en permanence sur cette diagonale du fou ?

Cette « population » à laquelle fait référence l’étude quantitative de l’association Trajectoires est constituée des plus fragiles ou des personnes les plus éloignées de l’emploi qui représentent la majorité de l’échantillon… difficile dans ce cas de trouver autre chose que ce qu’on est venu chercher dans l’échantillon. Sur la diagonale du fou, on trouve le fou.

Cet article de presse, comme de trop nombreux articles de presse tend à montrer des Tsiganes miséreux et victimes, éternellement miséreux, éternellement victimes, sans autre cause diagnostiquée que leur origine tsigane, sans jamais montrer les efforts inouïs qu’ils font pour sortir de la misère où les cantonnent une opinion publique, des élus, des autorités de police et de justice confortés dans leur attitude répressive par ce constat misérabiliste que diffuse la presse ad nauseam.

Le diable niche dans les détails. Examinons comment sont présentées les personnes entendues par Aude Lorriaux pour rédiger son article. Elena-Adela la Tsigane maitrise mal le français, hausse les épaules, courbe l’échine et baisse les yeux. Razvan s’exprime en employant des gros mots (couilles) qui servent à composer un titre de paragraphe en grosses lettres, critique le responsable de l’hôtel où il est hébergé. Avec ses mains, il caresse une vierge pendue à son cou. Personne ne s’en effraie, la vierge est en plastique. Adem n’a pas grand-chose à dire (il est à l’hôtel et ça ne va pas trop mal)  mais on a changé son prénom, pour la petite dose d’anxiogène indispensable à tout bon récit de la vie de ce peuple étrange venu d’ailleurs.

Pour Elena-Adela, la journaliste publie les indications sur son prénom double et pas très courant, sur son âge (21 ans), sur le fait qu’elle fréquente le local des Enfants du Canal, qu’elle vit sur un terrain dont la journaliste nous indique le département et la commune. Pas de précautions particulières, pas de protection des sources journalistiques pour cette jeune femme dont tout laisse à penser qu’elle serait un peu vulnérable…N’importe qui, bien ou mal intentionné, peut maintenant, grâce aux renseignements parus dans Slate la retrouver en moins d’une heure. Et, il faut nous étonner de ce qu’elle parle avec hésitation !

Aude Lorriaux, quand elle interroge les humanitaires sur le fond, sur le sérieux, leur tend le micro en évitant soigneusement de nous montrer leurs tics et leurs mimiques, de nous dire s’ils parlent en la regardant de face ou en baissant les yeux, s’ils tripotent une breloque pendue à leur cou. Ce sont des gens biens qui n’affichent devant la presse aucun signe ostensible de déterminants d’ordre psychopathologique. Il faudra nous expliquer un jour à quoi tient cette différence de traitement dans la présentation des personnes interrogées pour parler des Roms.

Mme Lorriaux ne nous précise pas si les humanitaires se lavent chaque soir et chaque matin, parce que c’est sans intérêt, tandis qu’avec les Roms comme on a parfois l’odeur en plus, il est indispensable de s’interroger. Si les ONG font la manche, si elles viennent mendier jusque dans votre boîte aux lettres, on appellera ça une campagne d’appel aux dons. Leurs avocats demanderont  au juge de vous offrir deux mois de vacances à Fleury-Mérogis quand vous oserez par imprudence écrire en parlant d’eux « allez, disons-le, ils volent peut-être parfois », même avec les guillemets, les parenthèses et les précautions de langage utilisés par Mme Lorriaux quand elle écrit sur les bohémiens.

Les Humanitaires-Antiracistes, si respectables et respectés, sont les Bons de la triade du scénario : le Bon, la Brute et le Truand. Le Tsigane, qui vole… naturellement convient à la perfection pour endosser le rôle du truand. C’est un Babik par essence un peu chelou, roublard et malicieux, faux infirme, faux pauvre, pardonné par la circonstance atténuante de son péché originel de peuple maudit, son baxt, son schiksal, son destin-contre-lequel-on-ne-peut-rien, assigné à ce rôle du larron bilatéral, une fois bon, une fois mauvais, disponible toutes les fois qu’on a besoin d’en agrafer un sur la croix.

Le policier, le gendarme, ou mieux encore le ministre de l’Intérieur, surtout s’il est de gauche endosseront naturellement le rôle de la Brute. Les brutes ordinaires qui par dizaines chaque jour sur les réseaux sociaux appellent à gazer les Roms, à les pousser sous le métro, à incendier les bidonvilles, n’intéressent pas les médias, ni les présidents d’ONG et autres associations humanitaires-antiracistes, lesquels préfèrent guetter un dérapage de Le Pen, seul à même de valoir un procès médiatisé. La première instance, l’appel et la cassation, dont les débats collatéraux seront médiatisés, leur donneront une visibilité enviable, justifieront amplement la prochaine demande de subvention. Le retour sur investissement est nettement meilleur que le signalement aux autorités d’un compte Twitter appelant chaque jour à massacrer les Roms, qui demande un gros travail de veille, de conservation des preuves et de secrétariat sans produire la moindre retombée médiatique. Les maires communistes et FDG qui mettent à la rue des familles par milliers, hiver comme été, ne sont pas des brutes non plus.

Cet article touche à sa fin et nous n’avons pas répondu à la question posée par le titre, à savoir : Les Roms sont-ils des noirs ? La presse y a très largement répondu en 2013 en déclenchant une « alerte enlèvement » planétaire lors de la découverte d’une enfant blonde, un « ange blond » chez un couple de Roms en Grèce. Une enfant blonde ne pouvait qu’être une enfant volée par ces voleurs d’enfants que sont les  Roms depuis les siècles des siècles. C’était seulement la nièce de la femme du couple.

http://www.huffingtonpost.fr/2013/10/25/ange-blond_n_4163675.html

Les ONG antiracistes dont nous étions en droit d’attendre qu’elles nous aident à protéger les Roms, ont aussi des chiffres et des statistiques, des feuilles de température, qui n’intéressent qu’eux-mêmes et dont la publication ne change en rien les politiques publiques. Elles ont  surtout des amis de longue date avec lesquels elles font tribune commune : les universitaires médiatiques dont nous parlerons très amplement dans un article à paraître dans deux jours, ici-même, dans les colonnes de Médiapart.

La faute de ces grandes associations et ONG humanitaires, je ne parle pas des petites associations de terrain où s’activent des gens remarquables, c’est l’absence de résultats.

Elles se prétendent expertes de la question rom, mais depuis vingt ans, leurs subventions ne cessent d’augmenter tandis que la question rom ne bouge pas, s’enlise et régresse. La misère est de plus en plus grande, de plus en plus sauvage et ces gens-là osent encore nous donner des leçons de morale. Depuis vingt ans, elles bavardent et ne font rien, strictement rien d’efficace.

pho72fe3f08-3b09-11e3-b70d-90520301a7cb-805x453

 

 

Enregistrer

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.