Et si on écrivait un bouquin?... (Suite et fin).
Le livre prend forme...
Après plusieurs séances d'entretien...
Le journaliste: -Tout ça prend forme, les enfants...Je dois dire que les lettres que vous m'avez confié, c'est difficile d'en tirer quelque chose de potable. Y a rien là-dedans; vraiment pas terrible...Il m'aurait fallu au moins du matos un peu plus conséquent. Bon, je vais réfléchir. Il faudra bien mettre quelques lettres pour faire plus vrai, plus vivant, plus crédible...Et de toute façon, il faut toujours aller dans le sens de l'émotion, c'est ça qui paye le plus. J'apporterai sans doute quelques modifs à vos machins. Mais enfin, «je t'aime, mon gamin», «je t'aime, mon papa», adressé sans arrêt à l'un, à l'autre, sera le leitmotiv. C'est totalement niais, mais on n'est pas là pour faire super intelligent. On vise l'efficacité dans le brut de décoffrage. La famille unie qui s'aime, c'est bien de monter ça en épingle jusqu'à plus soif...
J'insisterai aussi sur le fait qu'on vous a traité comme des bêtes, des animaux de foire, parce que vous êtes du peuple. Ça peut toucher un large public, ce sentiment-là. Faut jamais hésiter à faire larmoyer le populo: entre larmes et rage (c'est beau, hein?), genre Les Raisins de la Colère...Déjà que les gens se méfient de la justice et ont peur de l'erreur judiciaire qui peut leur tomber sur le coin de la tronche sans prévenir, il faut foncer!...La peur, ça paye toujours parce que ça paralyse la réflexion...
Le fils: -M'sieur Vattier, vous savez, j'ai fait de grosses conneries...J'ai mis les pieds dans un truc énorme. J'ai été dépassé. J'avais la trouille...
Le journaliste: -Mais pourquoi tu me racontes ça?...
Le fils: -J'savais plus quoi faire, alors j'ai avoué tout. J'ai vidé mon sac quoi...
Le journaliste: -...qui était vide?...
Le fils: -Ben oui, c'est comme vous dites: qui était «vide»...
Le journaliste: -C'est pour cette raison qu'après avoir avoué à pas mal de monde (au juge Burgaud, à FR3, au psychologue expert), tu as fini par te rétracter?...J'avoue que c'est une attitude difficile à comprendre. Tu t'étais même excusé, avais demandé «pardon» pour ce que tu n'avais pas fait, en somme...Et après, tes explications ont été plus que laborieuses...Dire que tu t'accusais des pires choses, que tu avais assisté au meurtre d'une petite fille sans rien faire...Tout ça pour sortir de prison!...C'est incompréhensible. Enfin bref, il faut faire avec...J'ai intérêt à être brillant pour raconter ce merdier!...On va le faire:«J'suis tout embrouillé dans ma tête, c'est les nerfs, j'sais plus c'que j'dis...».Ça devrait passer...Ton explication tordue a quand même paru crédible à des tas de gens!...T'as eu du bol.On t'a même jugé particulièrement fin et «intelligent»!...Comme quoi plus c'est gros, plus ça passe!...Et à l'époque, tous les accusés finissaient par réciter la même version calibrée comme du papier à musique, sauf la Badaoui et deux ou trois autres...Comme les accusés niaient d'un coup tous en bloc à l'unisson, t'étais sur des rails...T'avais plus comme qui dirait qu'à accrocher le wagon au train...
Le fils: -Je sais, mais des fois, j'ai du mal, j'ai peur de craquer...
Le journaliste: -T'inquiète pas, le livre qu'on écrit fait partie de la stratégie d'ensemble...
Epilogue
Le journaliste: -J'arrive à la fin (ouf!...). Y a des trucs dont je n'ai pas parlé, comme ce que tu aurais fait avec tes cousins cousines, toi Daniel quand tu étais mineur, pas mal de cochonneries quand ils étaient p'tits si j'ai bien compris. Et vous le père, d'après ce qu'on dit du coup avec vos neveux et nièces...Direct du producteur au consommateur!... On laisse tomber, puisque l'affaire n'a pas été approfondie et disjointe du reste pour tomber dans les oubliettes...Heureusement pour vous!...Les choses très délicates, on n'en parle pas, pour pas ébruiter. C'est toujours mieux comme ça: elles n'existent pas en quelque sorte...Si elles s'ébruitent, alors on avise...Mais faut dire que ta tante, Daniel, elle est quand même gravement tarée, non?...Neuf mômes qu'elle a eu et six embarqués par les services sociaux!...
Alors le livre fera quand même dans les 350 pages...J'ai brodé un maximum sur le peu que j'avais...La sauce est un peu diluée, mais ça passera: le goût littéraire du public s'est émoussé pas mal ces derniers temps!...J'ai repris des trucs aussi dans les bouquins des autres pour que tout ça colle bien ensemble, qu'on raconte tous la même chose... On peut dire que vous m'avez drôlement aidé tous les deux!...Le père qui dit quasiment rien, à part «Ben ouais» entre deux grognements...Le fils qui parle que de foot et de son match gagné contre Ribéry et qui a du mal à enfiler deux idées cohérentes...Bon, vous me direz que je suis payé pour ça, pas vrai?...
Je vous lis la fin du livre. C'est l'épilogue (c'est toi Daniel qui est sensé parler: tu as repris les footings quand tout est rentré dans l'ordre):«J'accélère. Je veux être en forme pour reprendre le foot. Je sens que mon corps m'obéit. Je ne sais si je reviendrai au niveau où j'étais avant d'être incarcéré(...) Avant que la nuit tombe, je veux arriver là-bas, près des dunes. Ça fait du bien de sentir la vie comme ça, dans mes jambes, dans ma poitrine, sur mon visage. Dans ma tête. Plus personne ne m'empêchera jamais de courir»...
Tu vois, je me suis mis dans tes pensées (y avait de la place). C'est pas mal, hein?...Ça te plaît?
Le fils: -Ah ouais, c'est bien écrit M'sieur quand même...Vous avez vachement d'imagination!
Le journaliste: -Et pour vous le père, j'ai écrit ça pour finir: «Avec Outreau, je me suis rendu compte qu'on n'était pas grand'chose sur terre» (Bon là, c'est vrai, je me suis pas foulé...)«Qu'une catastrophe comme ça, ça pouvait arriver à n'importe qui, du jour au lendemain.» (J'ai voulu encore matraquer sur l'idée, comme l'huissier et l'abbé: attention, ça peut vous arriver à vous tous!) «Et puis aussi que je n'étais pas aussi dur que je le croyais: des larmes, j'en ai versé quelques unes»(sniff).«Peut-être que cette affaire, ça m'a rendu plus humain. On va dire que c'est déjà ça.»...Et là, vous devez sentir toute la fière modestie ouvrière et le sens inné de la fatalité chez les pauvres!...Ça roule?
FIN