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Billet de blog 4 septembre 2023

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LA CONTROVERSE D'OUTREAU N'A PAS EU LIEU

La célèbre affaire est bien finie. Semble-t-il, en tout cas. Même si un des acquittés, Franck Lavier doit repasser en correctionnelle pour le viol présumé d'une de ses filles qui lui avait été rendue après son acquittement. Lavier et son épouse furent déjà condamnés en 2012 à du sursis pour violences sur deux de leurs enfants. Alors, fini...ou pas fini?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La controverse

Certaines questions se prêtent certainement davantage à la controverse que d’autres. On songe aux grandes controverses scientifiques (le géocentrisme et, plus proche de nous, le boson de Higgs1), ou à la fameuse controverse de Valladolid2 entre Las Casas et Sepulveda relatée par Jean-Claude Carrière.

Mais un simple désaccord ne fait pas controverse. Celle-ci n’est enclenchée que lorsque le désaccord devient intenable, inconfortable, insupportable. Et que les enjeux sont d’importance.

La possibilité d’une controverse implique en outre un objet précis et bien déterminé, dont les propriétés semblent contradictoires (en sciences), ou à propos d’ un évènement dont les origines et les interprétations sont fortement divergentes (en histoire, politique, sciences sociales…).

Une seule controverse peut avoir plusieurs objets en même temps, et c’est bien le cas de l’affaire d’Outreau. Il y a là un enjeu « de surface », et un enjeu profond. L’enjeu de surface pourrait être la crédibilité de la parole des enfants victimes et l’innocence ou la culpabilité des acquittés. C’est ce que chacun retient. C’est ce que tout le monde met en avant sans cesse. Particulièrement l’ensemble des médias.

L’enjeu profond reste beaucoup plus caché: affaire d’État qu’il a bien fallu déminer dans le contexte explosif de l’époque. Cela, peu le savent. Pourquoi? La connaissance précise de cet évènement remet sans doute en questions trop de choses établies. Le plus souvent, la réalité dérange.

Outreau: y a-t-il une controverse?

La réponse est d’emblée: non. La controverse n’existe pas parce qu’elle est refusée. Il n’existe qu’une position officielle, doxastique. Outreau est devenu un dogme qui écrase tout. Les positions divergentes sur l’affaire et son déroulement, sur ce qui en fut écrit, positions pourtant toujours très argumentées, et venant de personnes sérieuses et averties, sont mises sous le boisseau. Blasphématoires.

Impossibilité, ou grande difficulté pour publier son ouvrage. Ce fut le cas pour Jacques Thomet, ancien Directeur de l’AFP, qui finira, devant le refus général de son manuscrit, par publier chez Kontre Kultur. Mauvais choix : Thomet dira l’ignorer, mais c’était Alain Soral. On ne manqua pas de le lui reprocher tant et plus pour le disqualifier, sans prendre jamais la peine de répondre à ses arguments. Ce fut le cas pour le documentaire de Serge Garde et de Bernard de la Villardière Outreau, l’autre Vérité. Aucune télévision n’en voulut! Ce fut le cas pour notre livre Outreau, Angles morts (écrit avec Jacques Cuvillier), qui dut être publié par nos soins, sans aucune couverture promotionnelle. Le livre ne fut affiché dans aucune librairie. Et, bien entendu, personne n’en parla.

En démocratie, la controverse reste pourtant indispensable, et peut, par le débat, faire avancer les choses. A la condition que tout cela reste honnête, en sortiront des connaissances dont chacun pourra bénéficier, notamment le grand public.

Or ici, justement, la possible controverse reste confinée. Confinée, et pour ne pas dire: empêchée. De peur sans doute qu’une sorte de saine vérité (mais peut-être gênante) n’éclate au grand jour. Nos arguments, solides, circonstanciés, sont toujours renvoyés à l’extrémisme politique, au confusionnisme, au conspirationnisme, au complotisme, à l’obsession, ou à la folie…

Pour l’ancien avocat de la défense devenu Ministre de la Justice Eric Dupond-Moretti, l’affaire d’Outreau se résume dans un chapitre de son dernier livre à une formule péremptoire: Outreau, point final. Il est donc fort possible que notre Ministre se trouve dorénavant un peu lassé d’y revenir régulièrement. Pour autant, l’histoire n’en a pas encore été écrite totalement et objectivement!

On peut certes enfermer Galilée dans sa chambre, voire l’obliger à se rétracter, sans lui, elle continuera bien à tourner autour du soleil.

Finir une controverse?

Encore faudrait-il qu’elle débute!

Les controverses scientifiques sont généralement réglées par la science elle-même. Certaines pourtant perdurent. Non pas tant en raison d’enjeux intérieures, mais souvent en raison d’enjeux extérieurs importants: de notoriété, de pouvoir, de sujétion, de personnes, de crédits pour la recherche, de brevets possibles. Enjeux extérieurs qu’il sera fondamental de sortir au grand jour.

En sciences humaines, c’est encore plus délicat, car les enjeux et les intérêts restent là aussi, importants. Mais dans ces deux cas, les controverses ont l’avantage d’exister.

Dans l’affaire qui nous préoccupe, le déséquilibre reste évident et extrêmement important entre ceux qui continuent à défendre et populariser la doxa (dont la plupart des médias, des journalistes, des avocats de la défense, des réalisateurs de documentaires... et un Ministre de la Justice) et ceux qui tentent de la contester.

Là où le bât blesse, c’est que pour y voir plus clair dans l’histoire, doit être accepté que tous les points de vue argumentés et sérieux s’expriment librement. Et que les questions légitimes restées en suspens soient exposées sur la place publique: sortir la controverse de son confinement ou de son empêchement. Façon qu’elle reprenne des couleurs. Or, les personnes compétentes-dont des experts, les professionnels de la Justice, certains journalistes ou chercheurs- qui osèrent s’exprimer contre la doxa furent immédiatement insultées et déconsidérées, traitées comme s’ils défendaient on ne sait quelle thèse platiste ou extra-terrestre. Et entourés, à chaque fois et quoi qu’il en soit, de moqueries outrées, de réprobation scandalisée et, au final, de silence. On leur reprochait vraisemblablement de vouloir instrumentaliser l’affaire afin d’alimenter des causes inavouables. On se demandera bien lesquelles, dans la mesure où c’est uniquement la recherche de la vérité, la protection de l’enfance, ses retards et ses progrès, qui nous motivent.

Il faudra bien vivre pourtant avec l’idée que toutes les questions qui se posent encore aujourd’hui autour de l’affaire ne doivent en aucun cas être fermées.

Clairement, la controverse d’Outreau n’a donc pas encore eu lieu. Ni même le simple débat que nous souhaitions mettre en place.

La controverse nous est refusée, et pour cause: en face, ils ne disposent d’aucun autre argument que leurs positions, leurs places, leur entregent, leur autorité, réelle ou symbolique.

A moins, enfin, que la salutaire controverse que chacun devrait souhaiter ne soit rejetée parce qu’il s’agirait d’une pure et simple mystification.

On n’ose à peine y songer.

1Inutile de demander à l’auteur de cet article de l’expliquer...

2Du droit des Espagnols à prendre le contrôle sur les peuples amérindiens lors de la Conquista des Amériques.

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