Le storytelling de l'affaire d'Outreau.

 

BREVE ANALYSE DU STORYTELLING D'OUTREAU, OU UN RECIT AUX VISEES PROFONDEMENT POLITIQUES.

 

En 2007, Christian Salmon (que chacun connait à Médiapart) publie Storytelling, la Machine à fabriques des Histoires et à formater les Esprits. Comme on le sait sans doute,c'est aux États-Unis que l'auteur découvre cette technique narrative, inspirée des travaux de la linguistique et de la narratologie contemporaines, et appliquée dans le domaine de la formation des militaires, dans celui de la publicité, de l'économie, de la politique. Il s'agit de créer une « contre-réalité », l'idée étant de « détourner l'attention des gens des enjeux essentiels en créant un monde de mythes et de symboles afin qu'ils ses sentent bien avec eux-mêmes et leur pays(...). Créer un univers virtuel, un royaume enchanté peuplé de héros et d'anti-héros, dans lequel le citoyen-acteur est invité à rentrer ». Autrement dit, un formidable moyen de contrôle social.

En 2009, Marie-Christine Gryson-Dejehansart publie à son tour, et à propos d'Outreau, un livre pionnier en la matière: Outreau, La vérité Abusée. Elle est la première à mettre le doigt où ça fait mal en opérant la connection, notamment dans la seconde partie de son ouvrage "Le renforcement de la Storytellig" entre le travail de Salmon et l'histoire d'Outreau, telle qu'elle fut narrée à l'époque . On peut donc ajouter que, dans cette affaire, le citoyen-public sera invité à s'identifier, puis à communier, dans une sorte de catharsis sociale et politique, salutaire pour le statu-quo et la morale, à l'instar des tragédies antiques d'autrefois.

Pour résumer, Christian Salmon dira que le Pouvoir réside aujourd'hui dans la faculté de « raconter la bonne histoire au bon moment ». Sur l'affaire bien connue d'Outreau et de ses trois procès, deux histoires principales circulent. C'est ici à l'histoire principale, c'est-à-dire à la version "officielle" de l'histoire, que nous allons nous intéresser:

1/ Raconter « la bonne histoire au bon moment »: la bonne histoire est chose aisée, c'est le métier des écrivains et des scénaristes, même passables. Assurer la cohérence narrative est facile: trouver le lieu, l'époque, les circonstances, un scénario d'ensemble. Tout cela, la réalité la donne volontiers, et le tri sera opéré entre ce qui doit être retenu et ce qui doit être passé sous silence. Il faut évidemment des personnages, et là, il conviendra aussi sans doute de tordre quelque peu la réalité, c'est-à-dire la simplifier, pour que chacun comprenne bien. Il y aura donc, comme dans une fiction, le camps des personnages « positifs », puis celui des personnages « négatifs ». Tant pis si le réel est plus complexe, l'essentiel n'est pas là: ces personnages devront accéder au rang de « figures », de symboles, voire d' archétypes (cf.« le Juge et la Menteuse » émission télévisée Faites entrer l'accusé de Christophe Hondelatte). Mais « le bon moment », c'est aussi pouvoir construire un récit qui réponde à des attentes sociales, voire plus directement politiques. En l’occurrence, l'attente concernait à l'époque le fonctionnement et le rôle de la Justice française, attente contemporaine de l'affaire Dutroux et des scandales politico-financiers qui s'accumulaient dans l'Héxagone: crise de confiance populaire importante donc dans l'Institution (il est d'ailleurs vraisemblable que rien n'ait changé depuis). 

2/La mise en récit construit de l'affaire va donc permettre:

- d'éviter la dangereuse prise de conscience d'une possible connexion entre l'affaire Dutroux et celle d' Outreau (même si, dans un premier temps, le storytelling belge en fut différent dans la construction, c'est-à-dire totalement spontané dans le cas de l'affaire Dutroux, et en faveur des citoyens-investigateurs surveillant le fonctionnement des Institutions. Dans le cas d'Outreau, la construction narrative vient au contraire d'en haut et sert de verrouillage efficace et sans appel de toute possibilité d'expression démocratique sur le sujet.)

-de répondre à une attente populaire pressante sur la Justice mal-aimée, généralement suspectée, considérée par beaucoup comme « injuste » ou « à deux vitesses » par une réponse politique adaptée aux circonstances et tâcher d'emporter la mise. Instrumentaliser, par la même occasion, la condition déplorable des détentions et le délabrement de nombre de prisons françaises en narrant, opportunément et par le menu, le "calvaire" des futurs acquittés. Tous les poncifs seront utilisés en la matière.

-de fabriquer du consensus et de « faire communauté », effacer, par exemple, les rapports de classe et brouiller les analyses pertinentes en entretenant la plus grande confusion (L'Huissier Marécaux déclarant, à Rennes, à propos du Prolétaire Legrand: « Je suis présent à Rennes pour le soutenir parce que Daniel Legrand était mon compagnon d'infortune ».)

3/ Imaginer une fiction plus réaliste que la réalité, le mensonge épousant toujours au mieux l'attente informulée mais supputée de celui à qui l'on ment. Chacun préférant croire un mensonge adapté à la situation et rassurant qu'une réalité qui dérange. La fiction sera présentée toujours comme plus vraisemblable que la réalité et la réalité toujours plus invraisemblable que la fiction, au prix bien sûr de quelques escamotages (exit: réseau, notables, ferme belge, enfants vendus et viols filmés; exit: meurtres et zoophilie, baguettes de pain et échelle de pompier...). Finies toutes ces choses abracadabrantes, comme finis, toute proportion gardée, les récits hallucinés des rescapés concentrationnaires d'antan que personne n'avait envie d'entendre. Le réel, trop dangereux, deviendra fiction, et la fiction occupera dorénavant la place du réel. C'est ce retournement orwellien qui fera dire au cinéaste Bertrand Tavernier à propos du juge Fabrice Burgaud: « Ce Juge, on a envie de le tuer! ». Il parlait bien entendu du Juge de la fiction de Vincent Garenq, Présumé Coupable, avec Philippe Torreton dans le rôle de l'huissier Marécaux, film à la fois, selon les besoins, « fiction » et « basé sur des faits réels »: gage, si l'on peut dire, de la plus parfaite authenticité et de la plus parfaite invention. Ou comment l'opinion collective va adhérer à la "Vérité d'une fiction".

4/ Le récit aura une visée idéologique plus large encore, c'est-à-dire tout à la fois politique et morale. Comme l'idéologie, ses multiples déclinaisons constitueront le « ciment social » inconscient assurant la cohésion et la bonne tenue de la communauté. Il sera dès lors difficile aux voix discordantes de se faire entendre. Le récit pourra même dans certains cas devenir « épique », au même titre que les Chansons de Geste d'autrefois, à savoir le récit des « hauts faits guerriers » des uns et des autres (comme le combat héroïque du militant prêtre-ouvrier Wiel contre l'Institution, celui de la Mère Courage Roselyne Godard, etc.). On ne deviendra héros bien entendu, qu'après être sorti comme renforcé et aguerri des épreuves « qualifiantes » de type initiatique que sont, par exemple, la vindicte populaire, la honte et l'opprobre, le « lynchage médiatique » du début, la prison; les confrontations avec le Juge, figure de l'opposant, comme on le dit en narratologie et « épreuve principale » ou « décisive » ; puis, le Procès. Pour, au final, au sortir de l'« épreuve glorifiante » de l'Appel, accéder à la Reconnaissance et, plus encore que les enfants violés, au statut de Victimes d'un Système Injuste, mais sorties blanchies à force de combat pour le Bon Droit, et devant lesquelles la Communauté redevable, ainsi que ses Chefs, n'auront plus qu'à s'incliner et demander pardon pour leurs fautes passées.

5/ En ce sens, et plus proche de nous, le récit aura la même visée que le « Roman National » du XIX e siècle. Histoire définitive et quasi sacrée. C'est ainsi qu'il conviendra de pénaliser les dissidents qui en contesteraient le bien-fondé et mettraient le doigt sur la complexité du réel et l'étrangeté avérée de nombreux faits. Aucun blasphémateur n'aura le droit de contester l'Histoire Officielle (tabou), ce qui reviendrait, pour ainsi dire, et toutes proportions gardées à la même gravité que de contester l'existence des chambres à gaz, car les fabricants de storytelling n'ont guère peur des comparaisons déplacées, surtout-et de préférence- lorsqu'elles s'approchent de ce que l'on nomme, sans doute abusivement, la Loi de Godwin: les dissidents seront donc, par voie de conséquence, des « négationnistes », dangereux pour la cohésion nationale.

6/Le récit, sous forme d'histoire édifiante racontée à tous par le truchement des médias, des émissions, des livres de témoignages et des films de fiction prendra de la sorte une fonction « théologique », comme on le dit à propos de l'Histoire quand on l'oppose au matérialisme historique. En effet, l'histoire d'Outreau aura un sens: des condamnations d'animaux du Moyen-Age à l'affaire Dreyfus, en passant par l'Inquisition et l'affaire Calas, toute l'histoire de la Justice française sera dans: les dérives d'Outreau et les leçons à en tirer. Plus jamais ça! D'une certaine façon, après Outreau, il n'y a plus rien à dire ni à analyser; plus aucune question à se poser, car l'histoire judiciaire française a trouvé là ses raisons et sa fin.

7/ Récit qui essentialise (les Bons personnages le sont par « nature », les Méchants de même, les Prolétaires, Travailleurs honnêtes et droits ou Chômeurs malchanceux, mais qui font ce qu'ils peuvent, les Nantis, mais si peu, les Jeunes, parfois désorientés comme c'est normal à cet âge, les Vieux, les Pieux et les moins pieux, les Monstres, le Juge froid et hautain, les Experts déconnectés de la réalité des couches populaires, les Nounous complaisantes, le gentil Gitan, l'Handicapé inoffensif, le jeune Couple amoureux, etc.). Récit qui naturalise une société dans la fixité historique (finie la dialectique et le contradictoire), dépolitise d'une main et idéologise de l'autre, le propre de l'idéologie étant de faire croire que rien n'est politique et que l'on peut être neutre, d'aucun point de vue, ni d'aucun parti-pris. Nous parviendrons de la sorte, à force de martellement, à une espèce de mystique du Récit Officiel fixé à jamais, proche du conte, de la légende ou même du mythe universel qui n'accepte aucune variante d'importance dans une économie narrative générale dont la trame et la signification doivent impérativement demeurer les mêmes.

8/ Narration de type romanesque qui aura une visée à la fois identificatoire (projection, commune en littérature: le lecteur s'identifiant à un ou plusieurs personnages positifs: braves gens laborieux et sympathiques, tout un petit monde d'humbles qui ne comprennent pas bien le fonctionnement d'une Justice qui va les "broyer"; rejetant avec dégoût les personnages négatifs, les monstres, mais aussi l'improbable "couple" Juge Burgaud-Myriam Badaoui) et identitaire: assurer la cohésion artificielle du sentiment public sur l'affaire à travers l'injonction d'un « faire peuple », démagogiquement imposée d'en-haut. Christian Salmon: «  Ce ne sont pas seulement des thèmes qui sont répandus, mais des histoires utiles et des émotions efficaces, obéissant à des effets de contagion mimétique(de séduction contagieuse) et d'« engrenage »(...). Ces histoires sont comme des virus, elles sont contagieuses».

9/Mais on pourrait ajouter aussi que seront mis en œuvre un lexique, une syntaxe et une rhétorique adaptés. Il s'agira d'établir un vocabulaire public (qui fait "peuple"), commun et accessible où chacun se retrouvera sans peine, quelles que soient les catégories sociales ou professionnelles (de ce point de vue, les acquittés constituant un panel quasi idéal de la population française); des procédés particuliers, en fonction de l'emploi qui leur sera destiné dans la propagande médiatique, politique ou sociétale, ce que d'autres appelleraient des « éléments de langage », instillés prudemment mais massivement, sous un vernis de respectabilité, rendant ainsi la propagande à la fois moins directe et moins grossière.

 

On pourra ajouter aussi l'apport fondamental des techniques de manipulation à travers les acquis du discours publicitaire, en songeant notamment les travaux d'Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud, réalisés avec une grande habileté aux Etats-Unis dans le domaine de la publicité, puis de la politique (Propaganda). Comme le souligne de son côté Eric Hazan (La Propagande au quotidien), il s'agira d'utiliser le plus possible une « langue d'impulsion ». Nous concernant, il en sera ainsi du célèbre mantra « le fiasco d'Outreau », ou encore du slogan à la mode« La Dictature de l'Emotion ». Mais il conviendra aussi de « faire peuple » par le langage, autrement dit, comme le feront avec succès par exemple Florence Aubenas (La Méprise) et Youki Vattier sur les Legrand (Histoire commune) de parvenir à s'introduire dans la pensée des personnages en adoptant leur langue propre et leurs tics d'expression, même fautifs, par le recours de la technique littéraire du discours indirect libre et du monologue intérieur; brouiller de la sorte les pistes qui conduisent au locuteur réel et à la responsabilité de ce qu'il affirme: est-ce le personnage, la personne réelle, le narrateur-journaliste qui parle? Les exemples sur ce point abondent.

10/ Enfin, on s'adressera aux individus, ou aux citoyens si l'on préfère, comme à une « audience » et l'on substituera au débat public « la captation des émotions et des désirs », l'essor du storytelling dessinant ainsi, pour Salmon, « un nouveau champ de luttes démocratiques : ses enjeux ne seront plus seulement le partage des revenus du capital et du travail, les inégalités au niveau mondial, les menaces écologiques, mais aussi la violence symbolique qui pèse sur l'action des hommes, influence leurs opinions, transforme et instrumentalise leurs émotions, les privant ainsi des moyens intellectuels et symboliques de penser leur vie ».                                

    Si l'on était un tant soit peu attiré par l'humour concernant cette très sinistre affaire, on serait irrésistiblement tenté de citer ici les célèbres paroles du commissaire incarné par Paul Meurisse dans LeDeuxième Souffle de Jean-Pierre Melville. Arrivé dans un bar mal fréquenté où vient d'avoir lieu un meurtre, et après avoir interrogé rapidement les témoins ; constatant que personne n'a rien vu ni rien entendu du tout, il s'adresse à ses inspecteurs: « Voyez, Messieurs, bienvenu dans cette pouponnière ! ». En effet, à en croire l'histoire officielle, à Outreau, il ne s'est rien passé, qui déborde en tout cas un tant soit peu le banal cadre familial de l'inceste le plus ordinaire.        

 

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