NICOLAS SARKOZY OU LA FABRICATION D’UN HÉROS.
En narratologie romanesque, un personnage amené à devenir héroïque se fabrique.
-Le personnage vit, comme tout un chacun, dans un univers en apparence ordinaire.
-Mais il passe un jour le seuil d’une sorte d’aventure, parfois recherchée par lui, parfois imposée. Il ne peut plus faire demi-tour.
-Il subit alors bon nombre d’épreuves, par exemple celle d’une «justice injuste». Ce sont des épreuves dites «qualifiantes»
-Il rencontre des ennemis mais aussi des alliés. Doit affronter sa propre peur pour la dominer et ainsi, à force de courage, se transformer.
-Après avoir surmonté tout cela, il revient au monde ordinaire, mais à tout jamais profondément changé et magnifié. Il œuvrera désormais pour un monde meilleur.
Au plan du marketing politique, ce schéma sommaire sera utilisé tant et plus. On parlera de la technique du «storytelling» (les «gens» aiment qu’on leur raconte de belles histoires édifiantes): construction par une mise en fiction de la réalité, en faisant part par exemple, d’anecdotes personnelles ou d’expériences vécues pour se rapprocher au plus près de la «vraie vie» des gens (les électeurs). Tout en magnifiant son attitude, l’individu politique doit alors humaniser son discours et accorder une place importante à l’émotionnel. Il s’agira d’une vision presque infantilisante et presque régressive du politique, visant à mystifier, rassurer et endormir les citoyens. Pour ce faire efficacement, il devra impérativement communiquer (cf. «La force tranquille» de François Mitterrand, slogan conçu par le publiciste Jacques Séguela. Photo célèbre de Mitterand triomphant et sûr de lui avec, en arrière plan, l’église d’un village français. Au prix toutefois d’un petit pécher ici bien véniel: la croix de l’église fut effacée). Mais il faudra, pour le valeureux politique, pimenter le tout de quelques épreuves. Souvent, une «traversée du désert», ou d’autres péripéties. Le succès doit se mériter. Bref, de la propagande (quel vilain mot en démocratie!).
Cette construction vaut donc pour la littérature et, en bonne partie, pour la politique. Le personnage d’Edmond Dantès du Comte de Monte Cristo est fabriqué sur ce schéma somme toute sommaire. Mais Dantès reste un personnage, un héros romanesque romantique. Un héros de papier. Une sorte de surhomme, dont le choix du patronyme n’est pas innocent (cf. Dante de La Divine Comédie): libéré du fatalisme ordinaire qui s’impose à lui comme à beaucoup, il lutte avec vaillance et ne faiblit jamais. La rédemption se trouve au bout du nécessairement difficile chemin. Il est seul contre tous, mais domine l’horizon, comme le personnage du célèbre tableau de Caspar David Friedrich, Voyageur au-dessus de la mer des nuages). Car le surhomme ainsi construit et extirpé des fadasses banalités du vulgum pecus, est devenu d’une nature égale à celle de Dieu. Seul Dieu lui-même, devenu proche, peut le comprendre.
Le surhomme romantique se trouvera ainsi placé au-dessus des autres hommes. Il n’aura de comptes à rendre à personne, notamment à une justice humaine qu’il ne reconnaît pas. Il a aussi, et paradoxalement peut-être, le sens de la terre et des réalités concrètes. Il ne se perd pas en inutiles abstractions. Il est le seul juge et régulateur de sa propre volonté.
Ce surhomme a peu à voir avec celui de Nietzche, perverti comme on le sait sans doute, notamment par les fascistes et les nazis (le mythe de l’Ubermensch).
Concernant notre ancien Président de la République incarcéré quelques jours, pas encore tout-à-fait Ubermensch, mais fort déjà de son inébranlable volonté, on peut penser que nous sommes un peu loin du compte. C’est pour cela qu’il lui faudra se victimiser en permanence, tout en mettant en exergue sa propre et indéfectible détermination. Se victimiser, mais sans jamais ouvertement se plaindre: rude tâche! Sarkozy va ainsi se construire lui-même par le truchement de son journal de prison comme on construit un personnage héroïque romanesque. Un surhomme contemporain en quelque sorte. Surhomme, mais bien réel, et resté proche des «gens». Pas simple.
Pourtant, et pour les besoins de la cause, l’humiliation subie et les épreuves endurées se devront d’être impérativement hyperbolisées, afin de rendre la rédemption encore plus spectaculaire et méritoire. Les épreuves (l’enfer carcéral), devront être éprouvantes, car plus elles le seront, plus fort deviendra celui qui les surmontera. Un châtiment médiocre ne peut en effet entraîner qu’une bien médiocre rédemption. Il s’agira donc d’exagérer constamment la dureté des peines infligées injustement, au risque encouru du risible: médiocrité des plats préparés, difficultés à utiliser un chauffe-plat (qu’est-ce que cette chose?), jeûne quasi obligé (qui deviendra purificateur, voire ascétique), hauteur du téléphone(téléphoner debout!), nombre de numéros à faire pour pouvoir laborieusement correspondre avec l’extérieur, bruits incessants, dureté du matelas, douleurs au dos, uniformité déprimante de la couleur de la cellule: du gris partout (" Le sentiment d'un monde gris. Je suis un amoureux de la peinture. J'apprécie le beau.Je parcours les expositions avec enthousiasme. C'est peu dire que je me trouvais frustré. La prison n'est pas faite pour les esthètes."), séparation d’avec ses proches et sa famille (visites quotidiennes du Directeur de la prison et de sa femme? Visite du Ministre de la Justice lui-même?…).
Notre héros sera également surpris (et choqué) qu’on lui attribue à lui, ancien Président, un matricule (numéro d’écrou, comme à tous les détenus).«Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre!». Immanquablement, les plus anciens songeront à la réplique de la fameuse série télévisée The Prisonner (1967), où un individu lutte contre tout un système absurde: «Que m’arrive-t-il? Pourquoi suis-je là? Je ne comprends pas, etc.» Pourtant, à l’instar de Sarkozy, il luttera, ne cédera jamais, restera combatif et insoumis. Il gagnera, bien entendu.
Sarkozy, grâce à une Justice bienveillante, et outre une introspection véritable mais sans doute malvenue, en profitera pour s’extirper d’un réel devenu certainement ennuyeux et trop commun, pour lire enfin Le Comte de Monte Cristo, et écrire son journal dans lequel il fabriquera son propre personnage. Une aubaine. Claquemuré entre quatre murs, sinon au château d’If ou à l’Île du Diable, mais surtout dans un narcissisme tout aussi bien solide et structuré. Peu de citoyens ordinaires ont la possibilité de disposer de temps, tous frais payés, pour pouvoir publier ainsi, et en un temps record, un tel chef d’œuvre destiné à devenir rapidement un best-seller éditorial.
Et, remonté triomphant des Enfers, confronté à un monde absurde quasi camusien qui échappa à l’entendement, rapproché enfin de Dieu par la prière quotidienne dans des rendez-vous intimes quasi pascaliens, se faire enfin, libéré, ovationner par la foule. Foule béate d’admiration, et comme curieusement satisfaite d’avoir été mystifiée.
On cherchera quelque part des traces d’une grandeur chez nos politiques. Sans succès.
Ils l’ont perdue depuis longtemps et acceptent depuis longtemps de se vendre comme du savon à barbe. Au risque du ridicule.Et de l'indécence.
Remarque:
Le Comte de Monte Cristo deviendra aussi le nom d’un prix littéraire inventé en son temps par l’escroc Gérard Lhéritier, dont le procès s’est tenu récemment (Affaire Aristophil). Ce prix, dont le promoteur fut le journaliste Patrick Poivre d’Arvor, sera décerné notamment à quelques acquittés de la fameuse affaire d’Outreau, sur le thème rabâché mais populaire d’une «justice injuste»: Karine Duchochois, Legrand père et fils, l’Huissier Alain Marécaux. Ainsi qu’à un futur Ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti. Dupond, entré dans la cour des Grands grâce à ses effets de manches et aux péripéties de l’affaire, fera partie aussi des membres du jury de ce prix, de même que Philippe Houillon, Rapporteur de la Commission d’enquête parlementaire de l’ affaire.