UNE ERE DE LA PREDATION GENERALISEE

Le témoignage de Adèle Haenel a eu aussi pour vertu d'inscrire, enfin, ces terribles faits dans une perspective plus générale, celle d'un monde où la prédation est, non seulement autorisée, mais encouragée. Au delà des personnalités reconnues, il faudra bien que les oreilles s'ouvrent aussi sur la parole de toutes les autres victimes, particulièrement celles qui n'ont pas accès aux médias.

UNE ERE DE LA PREDATION GENERALISEE

 

La prédation et la violence inhérente, longtemps propres aux bandits, aux gangs et aux mafias, se sont insidieusement étendues peu à peu à tous les domaines. On les retrouve, trop souvent encore, et sur un mode mineur, aussi bien dans les rapports entre les gens, dans les rapports familiaux, sociaux, professionnels, politiques et économiques. Tout est lié.

Et toujours, violence et prédation se développent contre la civilisation.

 

Ces rapports malsains et entretenus irradient l'ensemble de nos sociétés, du plus bas, du plus visible, au plus haut, au plus invisible.

 

Une étude, par exemple, reste à faire, outre les violences racistes, sur les violences sexistes et machistes exercées par nos forces de l'ordre particulièrement sur des manifestantes et des homosexuel(le)s. Les policiers tabasseurs ne le sont-ils que durant l'exercice de leur métier ? Les cas sont légions, ne serait-ce que celui de Maria, 20 ans, frappée à mort par une bande de policiers à Marseille. Ses deux premières plaintes ont été refusées. Puis, des pièces importantes du dossier ont disparu. Crane fracassé, cerveau atteint. Elle porte plainte pour homicide volontaire. Une tentative de féminicide de plus, par nos propres forces de l'ordre? Ces actes inqualifiables ne sont-ils pas le retour, rendu ici visible à chacun, du pourtant nécessaire refoulé de la violence exercée contre les plus vulnérables? Et l’État, en l'occasion, donne à voir un bien curieux modèle.

 

Mais, moins visibles, les agressions sexuelles, le harcèlement, les viols-comme nous faisons mine de le découvrir- prospèrent partout, à la faveur d'un monde qui se veut libre et dérégularisé, et d'une psychologie collective qui va avec. Dans la politique, au sein des partis, des syndicats. Et davantage encore dans les cercles où s'exerce le pouvoir sans frein des uns sur tous les autres. Tous les autres, qui dépendent de ce pouvoir : dans l'entreprise, dans la mode, le mannequinat, le cinéma, le spectacle, les médias, le sport... L’Église et l’Éducation Nationale n'étant plus que les arbustes cachant mal la forêt de ces insupportables exactions et de l'exercice sans limites d'une toute-puissance rendue libre de ses actes. Le leitmotiv-entendu à chaque fois, et attendu de même, « Tout le monde savait, personne ne disait rien »- est le symptôme d'un abandon radical, d'un désintérêt collectif ou d'une indifférence tragique. Parfois, d'une complicité de ceux qui, à défaut de l'accepter vraiment, le tolèrent. Presque toujours, du silence. Parce que, dit-on, ça a toujours été comme ça. Et puis, parler, pour une victime, c'est d'abord courir le risque de n'être pas crue. D'aller ensuite au devant de graves déboires, et d'importantes déconvenues, dans la mesure où ces crimes, notamment en France, restent très peu sanctionnés. La justice des hommes s'est déconnectée de ces insupportables réalités. Parce que les États ne protègent plus leurs citoyens. Que ces derniers sont abandonnés à la démesure de plus puissants, quand ils ne sont pas sauvagement tabassés. Il y a toujours, quelque part, un dominant pour nous rappeler nos chaînes et, si besoin est, par la force brutale.

 

Un « meurtre psychique » comme le viol, et l'expression n'a rien d'exagérée, devrait être impérativement puni à la hauteur du crime. Crime qui est comme un projectile fiché dans la colonne vertébrale qui tient droit chacun de nous. Une balle nichée au plus profond de la victime, et indélogeable pour la vie entière. Mais, comme on dit, lorsqu'on se déclare victime d'un cambriolage, on est cru immédiatement. Mais lorsqu'on se dit victime d'un viol, on ne l'est plus aussi facilement. Quand il s'agit d'un enfant, n'en parlons pas. Faut-il donc que la victime meure sous les coups pour que l'on s'y intéresse un peu?

 

Mais c'est aussi, et il faudrait l'étudier davantage, outre une question morale et judiciaire, une question de santé publique. Combien d'anciens enfants abusés parmi les prostitué(e)s adultes ? Combien d'anciens enfants violés parmi les SDF ? Combien parmi les délinquants qui peuplent les prisons de la République ?

 

La prédation et la violence s'étendent, disions-nous. Mais sans doute pas la violence et la prédation les plus visibles. Car ce qui est visible peut, au moins, être combattu en face. Elles prospèrent d'autant plus que nos États modernes se désengagent dans bon nombre de domaines, et laissent le champs libre à l'idéologie la plus infâme. Que nos gouvernements dits démocratiques conduisent à vue, un coup à droite, un coup à gauche, sans plus rien maîtriser vraiment de la route à mener. Selon le mot prêté à lord Griffiths, Vice-Président de la banque américaine Goldman Sachs : « Le nouveau monde se porte mal ? Il va devoir se réformer, oublier ses illusions, et apprendre à tolérer l'inégalité »(The Telegraph, 21/10/ 09)1. C'était à la suite de la crise des « subprimes » aux Etats-Unis. Crise, selon les spécialistes et le FBI, très largement fabriquée : « Le capitalisme financiarisé a engendré des super-prédateurs financiers qui tiennent à la fois de la criminalité en col blanc et du crime de profession, et qui agissent en bandes, usant de méthodes dignes du crime organisé : ce sont des pillards purs et simples qui, pour certains, n'ont pas hésité à dépouiller leurs propres clients, spéculer contre les États qu'ils conseillent et mentir pour finir devant les représentants du peuple, tout en s'étonnant-alors que des milliers de familles sombraient dans le dénuement du fait de leurs agissements-qu'on leur demande des comptes. »2

 

Quel rapport donc avec notre sujet ? Peut-être ceci, encore : « L'esprit humain tarde à ouvrir les yeux sur une criminalité qui imprègne une société au point de la dominer, surtout si les groupes criminels à l’œuvre exercent aussi des fonctions socio-économiques utiles, voire prestigieuses. »3

Face à ces prédateurs, les États modernes se sont rendus faibles. Faibles ou, pire peut-être, secrètement corrompus, gangrénés de l'intérieur par leur toute-puissance fantasmée, celle de leurs représentants, leur cupidité, leur insouciance, leur cécité, leur narcissisme, leur cynisme, leur perversion, leur arrivisme, leur indifférence et leur impunité ; parfois leur folie secrète mais aussi -et paradoxalement-par leur servilité et leur couardise face à la force supposée des trusts internationaux et de la haute finance mondialisée.

 

Et, dans le domaine qui nous concerne plus précisément, le gouvernement français n'a-t-il pas nourri dans son sein, durant des années, un ministre pédocriminel ? Sans que personne, sinon les intiés du sérail, en sache quelque chose. C'était l'histoire racontée benoîtement par Luc Ferry. Bien entendu, on ne sut jamais de qui il s'agissait. Probablement comme le disait Luc Ferry lui-même : « Je pense que tout le monde sur ce plateau sait de quoi il s'agit. » De quelles hautes protections ce personnage bénéficiaient-il et pourquoi ? Omerta donc, au plus haut sommet de l’État. Certes il ne s'agissait pas ici du flic violent, du mari tortionnaire, du pédocriminel de bas-étage, du curé ou de l'instituteur pédophiles, toujours « prédateurs isolés ». Pourtant tout commence et tout finit là. Tout se développe, irrigue et circule, comme le sang dans un organisme vivant, du bas de l'échelle jusqu'en haut, du plus visible au plus invisible. De bas en haut, et de haut en bas.

 

Et pourquoi les affaires « sensibles » sont-elles donc toujours sabotées ?4 Pourquoi Police et Justice, malgré le professionnalisme et l'honnêteté de la majorité de leurs membres, ne parviennent-elles jamais à mettre la main sur ces individus haut-perchés, triste mauvais exemple donné aux prédateurs d'en-bas? La réponse est dans la question. Encore une fois, attendons-nous à entendre : « Tout le monde savait. »

 

Ajoutons : l'argent pourri des trafics en tous genres, crimes de la haute finance, trafics de drogue, d'armes, d'organes, prostitution, trafic d'esclaves, notamment en Lybie, esclavage sexuel de jeunes femmes migrantes ; traite d'enfants à des fins d'exploitation par le travail ou la prostitution ; la manne considérable engrangée par ces commerces illicites, et par le commerce pédopornographique sur Internet... Où va-t-il donc, tout cet argent5 ?

 

S'appuyant sur le poète Dante, Jacques de Saint-Victor ajoute dans sa formidable conclusion6 : « Le neuvième et dernier cercle de l'Enfer, là où se terre Lucifer, est un immense lac gelé, balayé par un vent glacial, à l'image de ces froids buildings de verre des grandes métropoles financières. Le poète nous enseigne que le mal radical est non pas violent et sanguinaire mais froid et calculateur. Il couvre par son indifférence et son opacité les excès de la planète. »

1 Cité par Jacques de Saint-Victor, Un Pouvoir invisible, Les mafias et la société démocratique XIXe-XXIe siècle Gallimard 2012.

2 Jacques de Saint-Victor, Op.Cit.

 

3 Idem.

4 Elles sont si nombreuses que l'on peine à en dresser la liste exhaustive : affaire Boulin, affaire Alègre, disparues de l'Yonne, disparus de l'Isère, affaire d'Outreau, affaire d'Angers, etc. etc.

5On l'a dit (FMI) : sans doute 1000 milliards par an.

6Op.Cit.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.