L'affaire d'Outreau est-elle bien finie?

 LES PÉRIPÉTIES JUDICIAIRES DE FRANCK LAVIER ET DE SA FAMILLE                                                                                   

 

   On a peut-être oublié que Franck Lavier fut condamné en 2004 à une lourde peine de prison ferme (6 ans) pour viols et agressions sexuelles sur enfants, à l’issue du premier procès d’Outreau à Saint-Omer. Sa femme Sandrine étant condamnée à 3 ans.                                                  

    Après une campagne médiatique sans précédent en leur faveur, les six condamnés de Saint-Omer ayant fait appel, dont Franck Lavier et son épouse, furent acquittés en appel en décembre 2005. Généreusement indemnisés (environ 1 million d’euros pour les deux), comme tous les autres acquittés des deux procès, ils commencèrent une nouvelle vie en centre ville de Boulogne-sur-Mer, plus bourgeoise, pourrait-on dire.

            En 2011 cependant, les Lavier firent reparler d’eux, puisque condamnés[1], après la fugue de deux de leurs enfants âgés de dix et onze ans, pour « violences habituelles ». Les enfants présentaient en effet de très graves signes visibles de maltraitance physique, les genoux ouverts et couverts de plaies en raison de la punition du « manche à balai », les doigts de la petite « écrasés et tout bleus »[2]. Le Procureur de l’époque Jean-Philippe Joubert parla même, évoquant la chambre des petits, de « mouroir ». Dans la chambre occupée par une autre des filles, les policiers tombent sur un tableau d’écolier où il est écrit : « Qui entre dans cette pièce sera obligé de me sucer », signé « le maître de maison. » Une vidéo est saisie, sur laquelle on voit les adultes se livrer à des mimes d’actes sexuels, en présence des enfants. Ce qui, comme le précisera l’avocat Gilles Antonowicz, ne correspond guère au portrait de Sandrine Lavier fait par son avocat au moment du procès de Saint-Omer : « Vous parlez d’exhibitionnisme quand tout le monde dit qu’il n’y a pas plus pudique que Sandrine. »

            Franck écopa, en 2012, de 10 mois assortis de sursis et Sandrine 8.

  Cela ne les empêcha nullement, trois ans après, d’être convoqués comme témoins (de « moralité »?) à Rennes au procès de Daniel Legrand fils en 2015. Appelés par la défense de Daniel Legrand (six avocats et non des moindres), ils déclarèrent qu’ils ne connaissaient pas Daniel Legrand, qu’ils ne l’avaient jamais vu à Outreau, et qu’il était (donc ?) innocent. Daniel Legrand fut acquitté. Il est vrai que d’autres témoins prestigieux vinrent aussi à sa rescousse, dans un défilé interminable, dont David Delplanque (condamné à 6 ans fermes dans l’affaire d’Outreau), Aurélie Grenon (condamnée à 4 ans), Myriam Badaoui (15 ans)et Thierry Delay (20 ans). Personne, et l’on pouvait les croire sur paroles, ne connaissait ce Daniel Legrand. Il était (donc?) innocent. Les autres, acquittés d’Outreau, dirent tous la même chose, avec un bel ensemble.

            Pourtant, les choses ne s’arrêtèrent pas là pour les Lavier. En 2016, une des filles Lavier âgée de seize ans se confia aux responsables de son établissement scolaire en déclarant avoir été violée par son père. Une plainte fut déposée. La jeune fille prit un avocat. Franck fut placé en garde-à-vue 48 heures pour être interrogé. A l’issue, une instruction débuta, toujours en 2016, avec trois juges d’instruction. Laissé en liberté sous contrôle judiciaire, Franck Lavier se vit interdire l’accès à son domicile et la fréquentation de sa fille. Il dut emménager chez des proches. Lavier fit nombre de difficultés pour se soumettre aux expertises psychologiques et psychiatriques, ce qui retarda l’avancée de l’enquête. Son avocate, Fabienne Roy-Nansion (qui avait défendu David Delplanque    durant l’affaire d’Outreau), déclara à la presse : « Mon client nie farouchement. »

Les médias se firent l’écho de cette affaire, mais à bas bruit et fort timidement. On ne touche pas si facilement aux acquittés d’Outreau : terrain glissant.

            Aujourd’hui, en décembre 2020, quatre années d’instruction se sont déroulées. A titre de comparaison, l’instruction de l’affaire d’Outreau dura un peu plus de deux ans, et il n’y avait qu’un juge d’instruction. L’article 175-2 du code de procédure pénale indique que « la durée d’une instruction ne peut excéder un délai raisonnable au regard de la gravité des faits reprochés à la personne mise en examen, de la complexité des investigations nécessaires à la manifestation de la vérité. » En tout cas, depuis, rien n’a filtré nulle part. Aucune ordonnance de renvoi n’a été signée par les trois magistrats instructeurs. Donc, aucun procès à l’horizon. Trois juges et quatre années d’instruction, pour enquêter sur un (banal) inceste présumé? Pourquoi si long ? Pour faire « diligence » ?

 

            Tout comme le journaliste belge Georges Huercano-Hidalgo viendra, à plusieurs reprises, au secours de la famille Legrand, et notamment du fils, le « maillon faible » de l’histoire, c’est Florence Aubenas qui viendra de nombreuses fois [3]au secours du couple Lavier. Lavier, possible récidiviste. Voilà ce qu’elle écrivait en 2008, dans la réédition de La Méprise 

            « Dans la nouvelle maison, chaque enfant a sa chambre. Chaque chambre sa décoration, Spiderman ou le Royaume des Fées, peinte du sol au plafond. Et chaque meuble déborde de matériel : chaîne stéréo, télévision, Internet […]. Les enfants sont revenus cinq ans plus tard, avec un petit sac qui contenait toute leur vie. Sandrine et Franck ont l’impression de « vivre le plus beau jour de leur vie ». Ils veulent tout pour leurs enfants […]. Sandrine sort un peu trop vite de la salle à manger parce qu’elle ne voudrait pas que les enfants la voient pleurer […]. On entend, dehors [Franck] faire hurler le moteur de sa voiture. Il espère voir les policiers venir le menacer d’une amende […]. Il aimerait en découdre, mais, en général, les policiers reconnaissent « l’innocent d’Outreau » et s’éloignent. »

 

Si cela ne ressemble pas à une forme de « propagande », je ne vois pas bien ce qui peut « troubler » les gens.

 

Enfin, Florence Aubenas ne manque pas une occasion de faire un peu de publicité à l’avocat de l’huissier Marécaux, Hubert Delarue, on s’en souvient, celui qui refilait illégalement sous le manteau les pièces de l’instruction au journaliste belge militant Georges Huercano-Hidalgo :

« A Amiens, le cabinet Delarue est une de ces maisons sérieuses qu’on se recommande comme on le ferait pour LA bonne pâtisserie de la ville. Ici, les visites aux détenus sont assurées avec régularité, les dossiers bien travaillés avant qu’il ne soit trop tard et on vous annonce les honoraires (en moyenne 1200 euros par journée pour une affaire d’assises simple). Maître Delarue raccompagne à la porte braves gens ou voyous, comme si c’étaient ses partenaires de pêche. Il a de magnifiques cheveux blancs. Il est conseiller municipal, tendance libéral. »

Ce prospectus publicitaire est un article de la journaliste, paru dans Libération du 17 février 2006. 

 

 

[1] Leurs avocats sont Franck Berton et Philippe Lescène.

[2]Le Parisien, 1à mai 2011. Le docteur Chochois, chargé d’examiner les deux enfants , constatera « des lésions et des contusions multiples, à des époques différents, ainsi que des ecchymoses en relation avec des sévices subis à des âges différents », etc.

[3]Voir le documentaire de Rémy Lainé, Outreau, notre Histoire, où Florence Aubenas apparaît souvent, faisant la bise aux époux Lavier, et aux autres...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.