La géométrie logique variable d'Eric Dupond-Moretti

ÉRIC DUPOND-MORETTI :

QUAND LA GÉOMÉTRIE LOGIQUE DEVIENT VARIABLE 

 Chacun connaît l'avocat pénaliste Éric Dupond-Moretti, notamment pour l'avoir vu sur les écrans des téléviseurs, petits objets modernes qui font entrer la vérité dans tous les foyers. L 'avocat lillois fut rapidement propulsé sur le devant de la scène médiatique en 2004 grâce à l'affaire d'Outreau. Vraisemblablement, ce fut autour de lui que s'organisa la stratégie de la « défense groupée » et celle de la « défense de rupture ». Dupond-Moretti avait en effet beaucoup appris de son ami et mentor Jean-Louis Pelletier, qui fut l'avocat de Jacques Mesrine. Éric Dupond-Moretti (EDM) défendit Roselyne Godard (la « boulangère ») lors du premier procès d'Outreau à Saint-Omer en 2004, où il se rendit célèbre (et redouté) par ses coups de gueule, ses invectives, ses intimidations, particulièrement à l’égard des témoins, des experts et surtout des jeunes enfants, devant lesquels il était facile de jouer au Croquemitaine. Sans doute pour cela, on le surnomma « l’Ogre des Assises » ou encore « Acquitator » (Acquitte-à-tort). « Je ne fais peur qu’aux cons », avait-il gentiment déclaré. Il aurait dû ajouter : « Et aux petits enfants victimes de sévices sexuels, que je parviens à tellement terroriser qu’il ne savent plus quoi dire, bredouillent, s’emmêlent les pinceaux et finissent par se taire.» 

Puis il devint un des défenseurs de Daniel Legrand fils à Rennes en 2015.

Comme on le sait, il vient d’être nommé Garde des Sceaux.

 EDM accorda une très longue interview au journal La Tribune (le 25/06/2015) sous le titre : « Eric Dupond-Moretti : l'hypermoralisation pourrit notre société. » Les propos avaient été recueillis par Denis Lafay.

Sans entrer dans l'analyse de détail de l'article, quelques citations, et quelques remarques.

 EDM s'en prend, on l'aura compris, et c'est son droit, à l'hypermoralisation, à l'hyperhygiénisme, au puritanisme contemporains1. Nous vivons dans une société qui, selon lui, infantilise et déresponsabilise : « Tout est réglementé, normé, contrôlé, stigmatisé, puni […]. Les espaces de liberté font l'objet d'une compression et même d'une traque et finissent sous le joug d'un conditionnement et de règles étouffantes qui cadenassent la pensée, oppriment les opportunités d'imaginer et d'oser, qui enferment l'expression […]. Qui constituent une négation du progrès humain. » Comme tout cela est joliment dit ! Dans la bouche de notre talentueux et suave avocat, une sorte d'hymne à la liberté, aux effluves vaguement soixante-huitardes.

Puis, très logiquement, évoquant son propre travail d'avocat : « Je refuse de teinter mon travail de la moindre morale […]. Je ne délimite qu'une seule exigence : la crédibilité de mon client […]. Que, de temps en temps, un coupable échappe aux mailles du filet judiciaire, je m'en félicite, car cela signifie que le doute a profité au justiciable acquitté2. » Pourtant, c'est pour ajouter ensuite : « Les seules limites [de l'emploi d'avocat] sont déontologiques. » Puis, plus loin dans l'article, contestant la manière de travailler du journaliste Edwy Plenel et de Médiapart : « Edwy Plenel et ses séides sont en réalité abjects, et reflètent l'état d'une société qui s'affranchit des règles de conduite, d'éthique et de courage. » Rien que ça !

A propos d'Outreau III (procès de Daniel Legrand fils), il déclare que « les enfants Delay ont été exposés dix ans plus tard et publiquement à de funestes souvenirs qu'ils étaient patiemment parvenus à enfouir. » C'est bien, Maître, de se préoccuper un peu des enfants victimes, mais aucun psychologue digne de ce nom n'oserait affirmer que de tels souvenirs ont pu être enfouis comme ça (par la force de la volonté?). Est-ce à dire que, pour des victimes, aller en justice n'est pas bon pour leur santé ?3

Après avoir dénoncé une société « victimaire » qui accorderait donc une place et un rôle trop important aux victimes, voilà ce que l'avocat déclare au sujet des réactions populaires qui ont suivi les attentats terroristes de Charlie-hebdo et de l'Hypercasher : « Il faut retenir l'impressionnante compassion collective pour les victimes, l'extraordinaire mobilisation populaire. »

L'avocat interviewé en vient ensuite à parler de sa situation personnelle : « Je suis conscient d'être un bobo, un bourgeois bohème ». Mais après avoir indiqué : « Je suis avant tout anarchiste. » Comprenne qui pourra.

Enfin, parlant des jeunes et de la télévision, l'avocat anar-bobo assumé déclare benoîtement au journaliste : « Sont imposées au jeune téléspectateur une double dictature, une double règle simultanée et consubstantielle : la loi du plus fort et le rejet du vulnérable, la sacralisation du vainqueur et l'ostracisation, souvent humiliante, des perdants. » C'est vraiment touchant, toute cette sollicitude...

 Démagogie ?

 Il n'est donc certes pas aisé de s'y retrouver dans la pensé un peu confusionniste, un tantinet sinueuse de Dupond-Moretti. Le tournis nous prend, quand il arrive, par exemple, que l' acquittement d'un coupable, grâce à lui, soit une œuvre de belle et bonne « justice ». Pensée donc, furieusement contorsionniste et à géométrie variable, selon les besoins, selon les cas ; opportuniste souvent, démagogique toujours. D'un côté, trop de morale ; de l'autre, pas assez d'éthique, de déontologie et de... morale ! D'un côté, trop d'importance accordée aux victimes ; de l'autre, on se félicite de l'hommage qui leur est rendu. D'un côté, trop d'émotion (une de ses formules préférées est « la dictature de l'émotion ») ; de l'autre, on se réjouit de beaucoup d'émotion. A propos, toujours dans l’article, des attentats et de la réaction des Français : « Le temps de cette formidable émotion n'a pas duré. » Sans doute, ne s'agit-il pas de la même émotion à chaque fois ? D'un côté, des règles « étouffantes », donc trop de règles ; de l'autre, on ne peut « s'affranchir des règles »... Sans doute, ne s'agit-il pas des mêmes « règles » (tout dépend sûrement à qui elles sont imposées) ?

 De l’aplomb avant toute chose

 Bref, avec EDM, c'est : comment s'arranger, d'une façon ou d'une autre, quel que soit le sujet abordé ou les circonstances, pour avoir toujours raison. C'est le travail d'un défenseur, certes, mais La Tribune n'est pas un prétoire. Et raison énoncée avec tout le naturel de l'évidence, par un avocat qui connaît parfaitement pourtant les sens des mots, sans aucune crainte de ses propres contradictions. De l'aplomb avant toute chose, et tant pis pour la cohérence et la logique: on n'est pas là pour ça. Et puis, on a bien le droit, quand on occupe une position de pouvoir comme la sienne, que l'on est influent, écouté, que l'on fréquente du beau monde, que tous les médias vous réclament, que les journaux, les radios, les plateaux de télévision vous sont ouverts... On a bien le droit, de temps en temps, de fustiger la « loi du plus fort ». D’autant plus aujourd’hui.

Chapeau, l'artiste !

 Moralité ?

 A l'époque, notre vaillant EDM veille donc au grain de la bonne santé démocratique et de nos libertés publiques. Mais, curieusement, depuis 2018 et, notamment, le mouvement des Gilets Jaunes, il est resté muet sur ces questions, si ce n'est pour dire que ces gens-là sont des imbéciles.
Rien, pour notre infatigable avocat si prompt habituellement à hausser le ton et s'insurger contre toutes les injustices, rien. Rien sur les violences policières à l'encontre des manifestants, rien sur les blessés graves, sur les morts. Rien sur les restrictions au droit démocratique de manifester. Rien sur les journalistes empêchés de faire leur travail ou arrêtés. Rien sur les garde-à-vue préventives, totalement illégales. Rien sur les jugements expéditifs des tribunaux, rien sur les condamnations disproportionnées. Rien sur l'impunité des forces de l'ordre, rien, etc.

Là, EDM, homme de principes mais toujours proche du Pouvoir, est aux abonnés absents.

 Sans doute, ne parle-t-on pas de la même démocratie et des mêmes libertés publiques ?

1On pourrait être, sur ce point, d'accord avec lui. Et il s'arrange pour dire les choses de telle façon pour que cela soit. C'est sans doute cela aussi qui fait sa force.

2Question : la « crédibilité » du client établissait-elle sa culpabilité ou son innocence? D'autre part, le lecteur aura compris une chose: si on est coupable, on a donc tout intérêt à choisir EDM comme défenseur.

3Les trois enfants Delay, présents à l'audience avec leurs avocats, s'étaient portés partie civile. Ce qu'ils attendaient de ce procès, c'était que la justice des Hommes passe et se fasse, mais Daniel Legrand, contre lequel ils ont réitérés leurs accusations, a été acquitté.

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