LE DERNIER SONDAGE SUR LA CONNERIE HUMAINE.
(Interview)
. «-Monsieur Albert Ducond, bonjour. Merci à vous d'avoir accepté cet entretien...Vous êtes le Directeur associé de l'Institut international de recherches avancées Ducond & Ducont...Pouvez-vous, pour nos auditeurs, revenir sur la genèse de votre établissement?
-Très volontiers. Comme vous le savez sans doute, j'ai souffert pendant toute mon enfance et une grande partie de ma jeunesse de mon patronyme qui, il faut l'avouer, est difficile à porter. Ainsi, ai-je cultivé, par résilience très certainement, une forme particulièrement développée d'acharnement au travail et aux études, une appétence toute singulière pour la réussite, ce qui a rapidement fait de moi un étudiant brillant. Pourtant, ma vie n'a vraiment changé que lorsque j'ai fait la rencontre de celui qui deviendra mon ami, puis mon associé, Georges Ducont. Il avait connu les mêmes déboires et était devenu, lui aussi, un étudiant extrêmement talentueux, inventif et prometteur...Depuis, nous sommes comme deux frères, deux jumeaux unis par le hasard de la douleur patronymique passée...
-En effet, nous savons en partie cela. Mais rappelez-nous la fonction principale de votre Institut...
-Nous sommes parvenus à réunir, à force d'opiniâtreté, des fonds importants auprès de personnalités et d'organismes indépendants internationaux, qui nous ont permis d'entreprendre des recherches extrêmement poussées sur la connerie humaine, qui a toujours été, pour Georges et pour moi-même, notre «dada». Dans ce domaine très spécifique et, finalement, peu étudié, nous sommes à la pointe...Nos équipes de chercheurs, qui regroupent un nombre impressionnant de spécialités, sillonnent le monde à la recherche de nouvelles informations. Nous avons fait publier de multiples ouvrages, dont certains étaient destinés aux universitaires, et d'autres à un public plus large; une sorte de vulgarisation des travaux sur la connerie, somme toute...Peut-être en avez-vous lu quelques-uns?...
-Oui, j'ai parcouru le dernier, qui a remporté d'ailleurs un très large succès: Et si tout le monde était con?
-C'était l'avant-dernier, en fait...
-Ah, oui!...Mais pouvez-vous faire une rapide synthèse du résultat des recherches menées, je le rappelle pour nos auditeurs, depuis une dizaine d'années?...
-Eh! Bien, nous avons eu la confirmation absolue et scientifiquement irréfutable que la nature humaine était profondément conne. Autrement dit, que la connerie est tout bonnement consubstantielle à notre nature. Je sais bien que nombre de philosophes considèrent que la «nature» humaine n'existe pas, qu'il s'agirait tout au plus, d'une construction culturelle, idéologique, qui varie selon les lieux et les époques...En fait, nous avons trouvé, preuves à l'appui, que c'est justement la connerie qui constitue la base de notre «nature», le principe universel et unificateur, et je dirais même la caractéristique ontologique, le critère premier de l'«humanité». Les animaux, nos cousins, sont simplement bêtes ( et encore, on peut en discuter); l'homme, lui, est devenu de plus en plus con au fil des âges...Nous avons même proposé une nouvelle dénomination anthropologique:«Homo imbecillitas sapiens». En réalité, ce sont plutôt des sous-catégories de «Homo imbecillitas», puisque, comme nous le verrons sans doute, sans pour autant rentrer dans des considérations trop savantes, il y a également:«Homo imbecillitas ignorantes». Considérez bien qu'il s'agit là d'un premier paradoxe: plus l'homme «évolue», et se détache de sa nature première animale et un peu bête, plus il accède à une vitesse stupéfiante à un degré de plus en plus élevé de connerie! Le phénomène semble d'ailleurs s'emballer ces derniers temps...
-Avez-vous des exemples?...
-Dois-je les rappeler? Ils sont multiples et évidents...Au débotté: croire que les Etats vont rembourser une prétendue «dette», que la sempiternelle «crise» n'est pas le moyen commode et usé de faire plier les peuples pour servir les intérêts des puissants, que l'économie est une science dure plutôt qu'une philosophie,...Croire au «trou» de la Sécurité Sociale (j'en ris encore!). Que sais-je?...Que plus l'espérance de vie augmente, plus il faut travailler en période de chômage de masse !...Que les partis politiques d'extrême droite vont apporter la solution à tous nos problèmes... Que les promesses d'un candidat à une élection présidentielle vont être tenues, ...Que les politiques se soucient d'abord de l'intérêt général...Que les «acquittés» d'Outreau sont blancs comme neige et qu'il a suffit d'une bande de gamins facétieux et perturbés pour faire trembler à la fois les services sociaux d'un pays développé, la police, la gendarmerie, les experts, la Justice, et, au final, le Ministère lui-même, jusqu'au Premier Ministre et au Président de la République, dans une prétendue affaire d' «erreur judiciaire collective» comme on n'en avait jamais vue absolument nulle part...Bon, j'arrête là mon inventaire qui nous tiendrait jusqu'à plus d'heure!...
-Ce ne sont donc ni les outils, ni la bipédie, ni le langage articulé, ni la maîtrise du feu, ni l'art, ni le fait d'enterrer ses morts et d'adopter des rituels de type religieux, qui font que l'homme est homme...Si j'ai bien compris, c'est la connerie le critère principal...
- Exact! Principal et unique, je le précise. Il s'agit de l'invariant absolu, comme disent les ethnologues. Le ciment indestructible qui unit tous les hommes de cette planète, comme vous et moi...Et toutes les femmes aussi, bien entendu!
-Passionnant! Est-il possible d'oser une définition de la« connerie»?
-Oulala!...Je risquerais d'en rajouter à mon tour!...Je préfère paraphraser Descartes:«La connerie est la chose du monde la mieux partagée». et puis, après tout, chacun sait de quoi il retourne: il suffit de regarder autour de soi...De toute façon, un être humain qui détruit consciencieusement la planète sur laquelle il vit, c'est comme un type qui brûle sa maison avec toute sa famille dedans, femmes, enfants, petits-enfants et qui dit:«Mais non, c'est pas grave!...»
-Pouvez-vous, cher Professeur, dire deux mots sur le sondage que vous avez fait réaliser récemment à propos de la connerie humaine?...Comment avez-vous procédé?...
-De façon habituelle, et par nos propres moyens, car les instituts spécialisés dans ce domaine sont peu fiables. Nous avons procédé toutefois de manière orthodoxe, en intégrant bien entendu des marges d'erreurs dans nos calculs. Mais ici, une seule question a été posée à un échantillon représentatif de pas moins de 900 personnes. J'ajoute que ce sondage a été effectué dans dix pays différents, sur tous les continents. Et les résultats obtenus vont tous dans le même sens! C'est exceptionnel!!
-Mais vous parlez d'une seule question...Est-ce à dire que vous avez demandé aux sondés ce qu'ils pensaient de la connerie?...
-Ah, non, pas du tout! Cela aurait été une très mauvaise façon d'aborder le problème!...Nous leur avons simplement demandé:«Pensez-vous être con?»...Il y avait la possibilité de répondre:«Oui», «Non», ou« Sans opinion»...Je dois dire qu'il y eut très peu de «Sans opinion»...Première surprise! Bien entendu, il était possible d'affiner sa réponse: «Un peu», «beaucoup», «Passionnément», «A la folie»,etc.
-C'est éminemment intéressant!...Mais alors, les résultats?...
-Les résultats sont on ne peut plus surprenants. On peut dire, grosso modo, que la moitié des sondés estime qu'elle est conne et que l'autre moitié considère qu'elle ne l'est pas. La reconnaissance de sa propre connerie par le sondé a été pour nous une autre surprise, à vrai dire plutôt encourageante...
-Comment l'expliquer?
-Peut-être par l'humour et l'autodérision des sondés...C'est en tout cas une piste que nous explorons...L'humour, comme chacun sait, n'est pas enseigné...Un peu étudié, mais dans des ouvrages, il faut bien l'avouer, pas drôles du tout... Quoi qu'il en soi, nous nous sommes aperçus par exemple que nombre de personnes interrogées ne se prenaient guère au sérieux, pas plus qu'ils ne prenaient au sérieux notre question, encadrée pourtant de toute la rigueur scientifique à laquelle un tel exercice oblige. Le plus souvent, ils nous disaient:«Bien sûr que je suis con, puisque je prends la peine de répondre à votre question idiote»...Ceux-là, nous les avons appelés les «cons conscients».
-Et les autres?
-Les autres sont les cons qui s'ignorent, ou «cons inconscients». Sur l'échelle des valeurs, c'est plus grave, bien entendu... Mais nous imaginions au départ en trouver beaucoup plus. Des études très approfondies nous ont permis de découvrir que ces deux groupes distincts de cons se répartissaient dans toutes les classes sociales, tous les milieux, toutes les origines culturelles, ethniques, religieuses ou autres; tous les territoires géographiques de la planète, avec toutefois une légère prédominance de «cons inconscients» dans les zones les plus peuplées du globe. Cependant, les«cons inconscients» sont malgré tout plus représentés dans les franges dirigeantes des populations et, second paradoxe, davantage chez ceux et celles qui ont des responsabilités et prétendent détenir un capital culturel important -je prend «culture» dans son sens restreint-, car nous sommes tous d'accord pour dire que le comble de la connerie est de croire qu'on ne l'est pas... Ainsi, environ soixante pour cent des ouvriers et employés sont des «cons conscients», alors que la tendance s'inverse chez la maîtrise et les cadres: soixante pour cent d'entre eux sont des cons qui s'ignorent. Plus nous montons ainsi dans la hiérarchie, plus la proportion de «cons inconscients» va invariablement augmenter, jusqu'à atteindre le chiffre invraisemblable de près de quatre-vingt pour cent chez les responsables des grandes sociétés multinationales, de la distribution, des affaires, de la finance et des banques, des assurances, de l'industrie agro-alimentaire et chimique, de l'énergie, de l'information et de l'industrie du loisir, les grands dirigeants du sport de haut niveau, la haute hiérarchie religieuse, y compris chez les bouddhistes, etc. Et dans la classe politique dirigeante internationale!...Nous avons affaire là au gratin, le haut du panier, l'élite, l'aristocratie des cons« massifs», indéboulonnables, arrogants et endurcis, sincèrement convaincus de la supériorité de leur intelligence! Et généralement méchants (en plus!)...Ah! J'oubliais les économistes d'organismes comme le FMI ou la Banque Mondiale,... certains grands artistes, et même, bien entendu, des prix Nobel!
-Existe t-il, selon vous, des remèdes à la connerie généralisée?...Je parle de la «connerie inconsciente», bien sûr...
-Difficile à dire...Les choses sont trop largement avancées pour qu'un reflux de ce phénomène soit aujourd'hui envisageable...C'est en outre inscrit, je le rappelle, dans notre patrimoine génétique...Une sorte de paresse intellectuelle s'est emparée du monde contemporain, une léthargie neuronale mondialisée, d'apathie entretenue largement par les médias dominants, accompagnée d'une obéissance abrutie et d'un conformisme généralisé: il faut penser comme tout le monde...Évidemment, dans ce cas, il n'y a plus de «pensée» du tout. La nourriture frelatée, certains sodas, l'air vicié que nous respirons, la publicité, la télévision, les ondes des portables et autres appareils y sont peut-être pour quelque chose...Je précise tout de suite qu'il n'y a pas de complot derrière tout cela, car, qui dit complot, dit intention intelligente...Une chose est certaine: le basculement progressif de chacun vers davantage de conscience de sa propre connerie passera par l'éducation des enfants...Mais ce sera très lent, des dizaines de milliers d'années au moins: d'ici là, la planète a le temps d'être totalement invivable...Encore faudrait-il aussi que parents et enseignants soient tous des «cons conscients», ce qui est loin d'être le cas...et qu'ils aient de l'humour!...
- Il ne me reste plus qu'à vous remercier, Monsieur Ducond, de nous avoir accordé un peu de votre temps précieux pour répondre à toutes ces questions...
-Je vous en prie, c'est moi...»