DUPOND-MORETTI ET LA CORRIDA

Eric Dupond-Moretti et la corrida

Peu charitable mais informé, Médiapart titra, le 23 novembre dernier : « Procès des attentats de 2015 : la visio-conférence rejetée, le Ministre au tapis. » Développant : « Cette fois, Eric Dupond-Moretti a été mis au tapis dans l’enceinte d’une cour d’assises. Le Ministre de la Justice s’était implicitement invité au procès des coupables présumés des auteurs des attentats de janvier 2015. Il en a été éconduit vertement lors de l’audience. »

Le sumo de la justice mis à terre ? Celui qui, en ces temps jadis de flamboyance éructive, surnommé l’Ogre des prétoires, ou Acquitador, devenu par une malice confraternelle, Acquitator (acquitte-à-tort), celui-là même qui faisait trembler les magistrats, a donc goûté, vaincu, à l’âcreté   de la poussière.

Ce ne fut pas cependant la toute première fois, puisqu’il fut traité en son temps, par un magistrat courageux et isolé de « petit accusateur public . »

Ce fut le cas aussi à Rennes, au procès dénommé parfois Outreau III de Daniel Legrand fils. C’était en quelque sorte pour assurer le service-après-vente de Outreau I et II.

A Rennes, mêmes procédés, mêmes techniques, même surjeu. Tout ce qui avait fait le succès d’EDM depuis Outreau, et sa fortune, aussi boursoufflée que le personnage. Et puis, notre avocat aime bien défendre, entre Yvan Colonna, Nicola Karabatic, Bernard Tapie, Karim Benzema, Jérôme Cahuzac, Alexandre Djouhri, Abdelkader Merah, Georges Tron, Balkany ou Mohammed VI,  roi du Maroc, ou les pilotes d’ « Air Cocaïne » ; aime bien défendre « gracieusement », donc, des petites gens sans le sou. Loin des délices de la « blanche » dont il se défend, il dira préférer une bonne suée judiciaire sous afflux de testostrérone et montée d’adrénaline. Car il savoure avant tout la défense de rupture  des « innocents » injustement accusés des pires choses par une justice sans cœur et sans âme. Défendre des coupables doit être trop fatigant pour lui, même si, comme il l’affirma jadis avec son orgueil habituel, il aurait bien défendu Hitler en personne, si celui-ci, comme on le sait sans doute , n’était déjà mort. Il aurait suffi, Hitler vivant encore, de terroriser les témoins, les rescapés, les experts, la Cour, et de faire rigoler le public du prétoire avec quelques bons mots bien placés.

Une émission à sa gloire?

 Pour courant décembre de cette année, est programmée une émission organisée à restaurer ou consolider l’image de Dupond-Moretti. Ce serait dans Complément d’enquête sur France 2, animé par Julien Daguerre.

Ainsi, pour assurer tout de même un peu de contradictoire dans l’émission, plusieurs magistrats furent approchés. Tous se défilèrent, sauf un. Aucune envie d’avoir maille à partir avec leur désormais tout-puissant Révizor.

C’est dans ce cadre que Julien Daguerre contacta la psychologue Hélène Romano, qui avait rencontré quelques déboires avec Dupond. La psychologue accepta. L’équipe, composée de trois journalistes, se rendit chez elle, à Lyon, et enregistra durant une journée entière. Mais, une semaine plus tard, volte-face. Au montage, les propos d’Hélène Romano furent d’un coup jugés gênants pour Dupond. On fit état, également, de la possibilité pour celui-ci de se défendre en contre attaquant méchamment. Les mauvais esprits parleront de « pressions » sur des journalistes d’une chaîne publique. Et l’on apprend aussi, par ces mêmes journalistes, que certaines personnes tenant, par ailleurs, des blogs sur Médiapart figurent dorénavant sur une « liste rouge »…Interdit de chaîne publique : est-il seulement possible d’en survivre ?

Mais que reprochait-on ( autrefois !) à l’avocat pénaliste Eric Dupond-Moretti ?

Dans Le Point du 18/12/17, parut un article signé de la magistrate, maintenant décédée, Michèle Bernard-Requin, dont on se souvient des apparitions à la télévision. Elle écrivait ceci :

« Ce que je n’aime pas chez lui : 1) Les volte-face [suit un exemple].

               2)La violence verbale :

[…] Défense de rupture, pugnacité de la défense, volonté d’anéantir témoins et experts défavorables à sa thèse, au besoin en les maltraitant lorsqu’ils tentent de déposer […]. Des experts et des témoins malmenés raconteront peut-être un jour comment ils ont vécu cela en essayant simplement d’apporter leur concours à la justice […]. 

3) : La discourtoisie. [terme choisi dont on apprécie a contrario la valeur euphémique] »

 

Hélène Romano, docteur en psychopathologie et en sciences criminelles est également psychothérapeute, spécialisée dans le traitement des traumatismes psychologiques. Elle tient, par ailleurs, un blog sur Médiapart. Elle est donc convoquée comme experte à Rennes, en 2015,au procès de Daniel Legrand fils par les parties civiles.

A ce propos, plus tard, au moment de la nomination de Dupond, et sous le titre « Nomination d’un garde des sceaux showman des prétoires », elle écrivait notamment sur son blog(7/7/20) :

« Le premier à remonter les manches, au sens propre comme au figuré, est maître Dupond-Moretti, qui vient se planter juste en face de moi, me faisant bénéficier de son haleine putride et de ses postillons. Il s’agite, éructe, se fâche, brasse de l’air, devient tout rouge, transpire à grosses gouttes, a les yeux qui sortent des orbites, trépigne. Il présente une authenticité factice qui crée une confusion inévitable face à ceux soumis de l’écouter. Il impressionne mais, surtout, terrorise son auditoire, car il sait qu’il n’y a rien de plus efficace que la terreur pour créer la crainte, le doute et obtenir la soumission du public à sa cause […]. J’ai en face de moi un guignol pathétique […] mais, au final sans aucun argument. Il ne sait plus qu’invectiver, sûr d’être adoubé par le public. Mais il se trompe. Tout ceci n’est que du théâtre, car derrière ses propos, c’est le vide sidéral […]. Dès qu’il est face à des avis contradictoires, il lance des termes qui visent à sidérer et à interdire tout échange : ceux qui prêtent attention aux enfants ne sont que des négationnistes, révisionnistes ou des extrémistes. Lui seul détient la vérité. Il se comporte comme un prédateur prêt à tomber sur sa proie qu’il n’hésite pas à massacrer comme il l’a fait au cours des différents procès pour les enfants victimes et les témoins. »

Méchamment vexé donc, à l’époque de la scène,  EDM dut s’en plaindre à son influent copain du Figaro, Stéphane Durand-Souffland, ancien président de la très respectée Association des journalistes de la presse judiciaire, celui qui écrit les bouquins du Rodomon des assises en prenant des notes sur le coin d’une (bonne) table. Et Durand fut chargé courageusement de planter quelques banderilles acérées dans le dos de notre experte. En sortit un article à charge contre la psychologue sous le titre : « Le CV clinquant d’une psychologue médiatique. »

 « Sollicitée sans cesse par les médias, témoin lors du dernier procès d’Outreau, Hélène Romano enjolive ses états de service. » « Médiatique », la psychologue ? Tiens, tiens : son visage, pourtant plus avenant, reste beaucoup moins connu du grand public que celui du gracieux Acquitator. Peu importaient les contre-vérités soutenues dans l’article, le mal était fait… Et l’orgueil blessé de Dupond un peu consolé.

En tout cas, gare à qui s’en prend d’oser tenir tête à EDM. Et aujourd’hui, donc !

Voilà ! Ajoutons ce que j’écrivais déjà à son sujet, avant qu’il ne devienne Ministre, à la fin d’un billet Médiapart (8/7/20):

« Notre vaillant EDM veille donc au grain de la bonne santé démocratique et de nos libertés publiques. Mais, curieusement, depuis 2018 et notamment le mouvement des Gilets Jaunes , il est resté muet sur la question, sinon pour affirmer que ces gens-là sont des « imbéciles ».

Rien pour notre infatigable avocat si prompt habituellement à hausser le ton et s’insurger contre les injustices, rien. Rien sur les violences policières à l’encontre des manifestants, rien sur les blessés graves, sur les morts. Rien sur les restrictions au droit démocratique de manifester. Rien sur les journalistes empêchés de travailler ou arrêtés, voire frappés. Rien sur les garde-à-vue préventives, totalement illégales. Rien sur les jugements expéditifs des tribunaux, rien sur les condamnations disproportionnées. »

Concernant le projet de loi en débat dit « Sécurité globale » et ses différents articles, le désormais Ministre déclare (BFMTV, le 22/11/20) : « Ma position est très claire ! » Quand ça commence comme ça, il faudra s’attendre à du « en même temps ».  Qui arrive presto subito : « Il n’est pas question d’interdire aux journalistes de filmer et d’informer. Mais, par ailleurs, il est nécessaire de protéger les policiers. »

Quant à de possibles pressions exercées sur des émissions documentaires diffusées sur des chaînes publiques risquant d’écorner une image si laborieusement construite, il n’a rien dit.

Bref, personne ne croit plus trop aux histoires extraordinaires et aux fanfaronnades du Tartarin de la justice estampillé Chasse-Pêche-Nature et Traditions . Fini le bon temps jadis, celui où on gagnait, peu importaient les moyens rhétoriques, à tous les « coups ». Où est-il donc passé, le soldat Fanfaron, le « miles gloriosus » de la comédie latine atterri en plein XXI e siècle ?

L’homme-Matamor, qui aime volontiers citer Nietzsche parce-que-ça-fait-bien, cite aussi Voltaire, ou plutôt, l’assène constamment : « Mieux vaut 100 coupables en liberté qu’un seul innocent en prison. » Etait-ce une philosophie, une règle de conduite , ou un aveu ?

L’artiste aurait dû cependant réviser sa culture littéraire, car Voltaire, contrairement au bonhomme, était beaucoup trop fin pour se permettre d’affirmer une telle ineptie. Plus exactement, il écrivit, faisant parler ainsi un de ses personnages : « Mieux vaut se hasarder de libérer un coupable que de condamner un innocent. » C’est dans un conte philosophique : Zadig ou la Destinée. Entorse à la vérité donc chez Dupond, mais vénielle cette fois-ci.

En bout de course, il s’essaya au cinématographe, ne changeant guère, somme toute, ni de métier ni de  personnage. Il avait des dispositions. Il espéra aussi faire profiter de ses talents et de sa grosse voix, qui peut se faire de velours -c’est selon- les radios du pays. Puis, préférant au final le théâtre, terrain moins glissant sans doute ; la cire des planches remplaçant celle des parquets. Et puis,le théâtre et sa magie où ses talents de comédien-né  pourront, et enfin et sans contradictoire aucun, s’exprimer librement devant un public conquis d’avance et qui aura payé cette fois-ci pour ce spectacle-là. Cela ne se fit pas longtemps. EDM choisira de répondre enfin « présent » aux sirènes du brouhaha politique.

Lui qui aime tant la corrida, aura ainsi préféré cette arène-là. L’avenir nous dira, du torero ou du taureau, quel rôle exact il y aura joué.

 

 

 

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