Fiction: attentat à" Mustafa Hebdo".

Attentat terroriste contre «Mustafa Hebdo».(FICTION).

Nous ne reviendrons que brièvement sur les tragiques événements survenus dans les locaux du journal satirique «Mustafa Hebdo»: deux terroristes cagoulés et lourdement armés ont froidement assassiné douze personnes dont huit journalistes, deux employés et deux policiers aux cris de: «Dieu est grand! Christ a été vengé!»

On se souvient que des polémiques avaient agité le pays il y a quelques années. «Mustafa Hebdo» avait créé le scandale en publiant des caricatures de Dieu, du Christ et du Pape jugées par certains chrétiens gravement blessantes et blasphématoires (Dans un dessin, le Christ, sodomisé par le Pape, y était notamment traité par ce dernier de «sale youpin masochiste»).

Il est à préciser que, parmi les journalistes et employés du journal, tous plus ou moins d'origine ou de culture musulmane mais pour la plupart athées, il y avait aussi un salarié et un policier catholiques pratiquants. L'identité des terroristes a été révélée par les autorités: il s'agirait de deux jeunes intégristes totalement dépourvus d'humour, Jean et Gérard S., connus pour leur activisme christianiste radical. Selon des sources dignes de foi, ils appartiendraient à une mouvance fondamentaliste proche des milieux identitaires aryens qui appelle régulièrement à des croisades contre les musulmans, les «Brigades Armées du Christ Vengeur»(«BACV pour l'Europe occidentale»), elles-mêmes branches dissidentes du mouvement«14 septembre 82 canal historique»( date, comme chacun sait, de l'assassinat de Bachir Gemayel au Liban). Surveillés depuis plusieurs années par les services de Renseignements, ils étaient interdits de séjour en Italie et en Espagne. Profondément triste mais serein, un des rescapés de la fusillade a déclaré:« Nous continuerons notre humour à la gomme, et face aux maux des croisés, nous répondrons par des mots croisés.»

Plusieurs voix s'élèvent bruyamment pour réclamer aux catholiques de se désolidariser de ces actes terroristes abjects, afin d'éviter tout amalgame entre christianisme modéré et ces fanatiques «fous du Christ» pour lesquels la vie humaine ne compte pas. Nombre de chrétiens estiment, toutefois, qu'ils n'ont pas de gages à donner, et que leur dégoût de citoyens devant ce crime odieux devrait être une évidence pour tout le monde.

Ajoutons qu'un certain nombre d'églises catholiques et de commerces chrétiens ont été la cible d'actes graves de malveillance la nuit qui a suivi les assassinats.

L'Archevêque catholique de la capitale a déclaré: «Nous n'avons rien à voir avec ces hallucinés, qui se réclament honteusement du catholicisme, et qui font une lecture erronée et trop littérale du Nouveau Testament. Le catholicisme est une religion de paix.» (Référence sans doute à la phrase de Jésus:« Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive».)

La communauté chrétienne du pays craint cependant d'être une fois de plus stigmatisée, et tous les hauts responsables religieux chrétiens confondus, catholiques, orthodoxes, protestants et même baptistes, ont publié un communiqué commun: «Ces individus veulent une guerre de civilisations. Ils salissent la religion qu'ils s'imaginent défendre. Ils veulent une guerre civile, une guerre entre Chrétiens et Musulmans».

De son côté, le CRIA(Conseil Représentatif des Institutions Athées) indique:«Tout ça, c'est des conneries de bigots. Le problème n'est pas religieux. Il nous concerne tous: c'est la liberté qui est en jeu».

Des manifestations de solidarité avec le journal satirique se sont déroulées un peu partout dans le pays, avec des pancartes «Je suis Mustafa». On ne peut désormais se déplacer nulle part sans rencontrer ce slogan. Certains esprits chagrins dénoncent pourtant ce qu'ils nomment un «politiquement correct, unanimiste et hypocrite» et proposent pour la prochaine une du journal: «Bal tragique de faux-culs pour Mustafa Hebdo: aucun survivant». Quant aux nombre des manifestants, les chiffres des organisateurs et ceux de la police correspondent parfaitement. Un participant, désabusé:«Il aura fallu des morts pour que tout le monde sache compter correctement».

Le Président de la République a rappelé:«Toutes les religions ont leur place dans la République. Le droit à l'expression libre et à la caricature est constitutionnel».

Il est à regretter, toutefois, une récupération commerciale inepte de ces terribles événements: vente de gommes, de stylos, de tee-shirts, de slips et de caleçons, de ballons gonflables, tous avec le slogan désormais consacré «Je suis Mustafa». On a même vu des crayons en forme de sexe mâle surmontés d'un petit fanion ou encore des préservatifs décorés de dessins satiriques...Le dernier numéro de «Mustafa Hebdo» publié juste avant les assassinats se retrouve sur des sites d'enchères en ligne, proposé à des prix exorbitants. On trouve aussi, sur Internet, des tee-shirts en vente avec le slogan:«Ich bin Gérard», référence au prénom de l'un des assassins, écrit en caractères gothiques.

Majoritairement, l'état d'esprit du pays reste malgré tout au recueillement, à la peine, à la solidarité et à la résistance, même si certains partis politiques panarabistes ultranationalistes montrent du doigt la communauté chrétienne dans son ensemble:«Nous ne nous laisserons pas faire et répondrons coup par coup. Le pays est musulman et le restera. C'est un fait historique. Ce sont nos valeurs qui sont attaquées. Nous devons contrôler l'immigration chrétienne et rétablir la peine de mort».

Nous apprenons également qu'un troisième individu, Désiré C., catholique extrémiste d'origine africaine et se revendiquant en partie de la même mouvance christianiste radicale, a exécuté froidement une jeune policière, noire comme lui et catholique de surcroît, comme ça, en pleine rue, parce qu'elle se trouvait là et parce qu'elle était flic...

Jean et Gérard S., toujours armés et extrêmement dangereux, se sont ensuite déplacés à une cinquantaine de kilomètres de la capitale. Ils se sont retranchés à l'intérieur d'une imprimerie halal. Après plusieurs heures de confrontation extrêmement tendue, ils ont voulu opérer une sortie mais se sont faits abattre par les forces de police et de gendarmerie. Plusieurs policiers ont été blessés. La plupart sont musulmans d'origine, d'autres chrétiens. Selon nos informations, un policier atteint est athée.

Enfin, le tueur de la policière, Désiré C. a, dans le même temps, réalisé une prise d'otages dans un magasin casher situé aux portes de la capitale. Il a finalement été neutralisé. Il est cependant à déplorer la mort de quatre otages, trois d'origine juive( c'était un jour de shabbat, et ils faisaient tranquillement leurs courses), mais pas tous pratiquants réguliers, d'après nos renseignements. L'acte antisémite a été revendiqué. Pourtant, le quatrième otage décédé était musulman, et se trouvait là parce que sa boucherie halal était fermée pour cause de travaux.

Bref, comme on le voit, règne dans le pays la plus grande confusion.

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