Affaire Outreau: Présumé réel (A propos du film Présumé coupable).

Mais de quoi donc est fait ce chef d'oeuvre pour provoquer un tel engouement à un aussi haut niveau ? Est-ce la consécration du retour à l'art officiel, à un nouveau jdanovisme comme aux temps regrettés du réalisme socialiste ?

Présumé réel: A propos du film Présumé Coupable.

Le retour de l'art officiel.

Ce 12 avril 2011, par une belle journée de printemps, sur invitation du producteur de cinéma Christophe Rossignon (La Haine, Welcome,...), le député André Vallini, ancien Président de la Commission d' Enquête Parlementaire sur les dysfonctionnements de l'affaire Outreau (CEP), se rend d'un pas alerte et tout guilleret au Club 13, salle de projection privée du quartier chic de l'avenue Hoche, dans le 8e arrondissement de Paris, accompagné de quelques membres de l'ancienne Commission. Il vient là pour visionner le film franco-belge de Vincent Garenq dont Rossignon est le producteur, inspiré du récit de l'huissier Alain Marécaux, Présumé Coupable, avec en vedette le comédien Philippe Torreton. Vallini sort de la séance totalement «emballé» et accepte alors de parrainer une avant-première de prestige à l'intention notamment de magistrats et de parlementaires. Cette avant-première exceptionnelle, qui réunit le gratin du tout-Paris de la politique, de la magistrature, du journalisme et du spectacle se déroule le 14 juin dans un grand cinéma des Champs-Elysées, le Gaumont Marignan, devant un parterre de 1200 spectateurs, dont l'équipe de tournage, le Ministre de la justice Michel Mercier et l'ancien Garde des Sceaux Pascal Clément.

Tout le monde en sort bouleversé et enchanté, les yeux rougis par toute l'émotion retenue: quel film !

Mais de quoi donc est fait ce chef d'oeuvre pour provoquer un tel engouement à un aussi haut niveau ? Est-ce la consécration du retour à l'art officiel, à un nouveau jdanovisme comme aux temps regrettés du réalisme socialiste ?

Quelques petites voix discordantes, comme celle du juge Eric Halphen, sans doute moins masochiste que les autres :«La vision des juges y est caricaturale(...). Par ailleurs, ce n'est pas le juge Fabrice Burgaud qui a transformé l'enfant de Marécaux en accusateur». Ou celle de Pascal Clément : «Ce film est extrêmement émouvant, mais dit-il la vérité?».

On se souviendra aussi de la petite polémique fabriquée de toutes pièces, et dont est friand le petit monde politico-journalistique. Invitée quelques temps plus tard à l'avant-première lilloise, Martine Aubry n'avait pas souhaité rejoindre ses petits camarades, et préféré assister à un spectacle nettement moins déprimant : la première de l'humoriste Djamel Debbouze. Mal lui en prit de ne pas faire comme tout le monde, car la presse se fâcha dès le lendemain quant à cet acte de dissidence anti-français. La Maire de Lille n'avait pas compris que sa présence citoyenne était obligatoire. Et l'on se met à songer à la fameuse scène d'Orange Mécanique (Stanley Kubrick, 1971), où le personnage principal subit une cure de rééducation psycho-médicale, arrimé à son fauteuil, les yeux maintenus ouverts par un blépharostat, obligé de visionner un documentaire concocté spécialement pour lui et destiné à lui remettre les idées en place.

En fut-il de même pour les collégiens et lycéens de France, tenus d'aller voir cette œuvre incontournable, puisque le film fut programmé par la suite dans de nombreux établissements scolaires ?

La réception du film.

A sa sortie nationale en salles, le 7 septembre, bien préparé par une campagne promotionnelle de grande envergure et des avant-premières un peu partout en France devant des milliers de gens, le film reçoit des critiques le plus souvent élogieuses, davantage pour la terrible histoire racontée que pour les qualités d'un style cinématographique efficace mais peu original. On salue bien entendu la performance des comédiens, dont celle «sidérante», très Actors Studio, de Torreton, Monsieur-moins-vingt-sept-kilos. La revue Positif, spécialisée dans le cinéma, déclarera que le film «évite toute ambiguïté sur le décalage entre fiction et réalité». Le magazine Elle évoquera le «corps souffrant» de Torreton-Marécaux. Le Monde parlera d'«immersion dans la souffrance et la peur», rappelant aussi l'assertion un peu facétieuse d'Alfred Hitchcock «Meilleur est le méchant, meilleur est le film», le méchant étant ici le Juge Burgaud. Paris-Match : «Du vrai et puissant cinéma» ; Le Figaro : «Un des meilleurs rôles de Torreton». De l'histoire de l'huissier Marécaux, «père tranquille» selon Télérama, on retiendra surtout sa «descente aux Enfers, son calvaire, sa tragédie», sur fond du sempiternel «fiasco judiciaire». Rien de bien neuf : tous ces vocables font désormais partie du paysage verbal et donc mental de l'affaire, et chacun peut les réciter à loisir en pensant à autre chose.

Perle au passage du site web Allociné  qui ose l'oximoron :«Une fiction sans fiction».

Deux ou trois petites notes dissonantes cependant dans ce concert unanimiste de dythirambes : Ondine Millot, de Libération, est presque gênée, mais son propos rassure un peu sur ce qui reste d'esprit critique au pays des droits de l'Homme: «Comment faire pour oser dire qu'on n'a pas aimé le film ? ». Oeuvre, par ailleurs, qui reste un «exercice périlleux de calque du réel qui amène souvent la caricature.». Ou encore, sous la plume de Benoît Smith (Critikat.com) :«On connaît la règle hollywoodienne qui fait dissoudre les faits réels dans la machine à raconter des histoires, de sorte que seule subsiste l'histoire, la petite, quitte à sacrifier la grande. Face à un tel système, la question du respect de la réalité des faits se trouve évidemment hors de propos(...). Or le cinéma français se montre moins habile sur ce point(...). Du coup, son traitement du réel, autrement dit la vision du monde qu'il entretient, s'expose à un jugement plus frontal, voire plus sévère». Cela étant dit, «le film se laisse tenter par une approche n'incitant pas vraiment à la profondeur du regard, a fortiori sur des faits réels : le manichéisme, plus globalement une tendance discriminatoire à mettre en scène des oppositions sur des critères rudimentaires, et qui trahit une vision du monde tout aussi simpliste». Et pour enfoncer un peu plus le clou : «Hélas, on n'a pas fini de ressentir l'absence de Claude Chabrol(...).L'esprit d'André Cayatte, lui, paraît malheureusement immortel».(Joachim Lepastier, Les Cahiers du Cinéma).

Un scénario à l'accouchement difficile.

Sur l'écran, les spectateurs déjà largement informés qu'ils s'apprêtent à voir du très grand Torreton, peuvent lire, en exergue du film : «Ce film est la fidèle adaptation du journal écrit en détention par Alain Marécaux, Présumé Coupable, paru en 2005 aux Editions Flammarion».

Fidèle, sans doute. Mais il fallut tout de même de très nombreux mois de labeur (un an) et une bonne douzaine de scénarios différents pour que Marécaux et son avocat personnel, le très réel Hubert Delarue, accordent leur «imprimatur». Marécaux est alors engagé (et l'on quitte la fiction) comme conseiller technique pendant toute la durée du tournage. En fait, retrouvant sans doute là ses habitudes professionnelles d'huissier, il devient plutôt une sorte de tout-puissant Revizor et de commissaire zélé de son propre politburo, chargé de constamment vérifier ce qui va se mettre quotidiennement dans la boite. Le producteur Christophe Rossignon lui a en effet concocté un très réel contrat aux petits oignons stipulant un droit de regard total sur le film, un droit de «vie et de mort» comme le dira lui-même Marécaux, avec une fierté mêlée d'une pointe d'arrogance. Contrat exceptionnel et mirobolant, que l'on réserve exceptionnellement aux acteurs de tout premier plan, comme Isabelle Huppert, actrice numéro un du cinéma français actuel. Rossignon : «Si la moindre chose ne lui convenait pas, Alain pouvait contractuellement dire stop au tournage» (le coût en aurait été de 5 millions d'euros). Quel producteur, quel réalisateur, peut aujourd'hui accepter de telles contraintes, et au nom de quoi ?

Réel et fiction.

Cette « fiction sans fiction » en est-elle une véritable ? Et on rentre là dans toute la difficulté du sujet.

Le scénario officialisé légalement adoube l'idée de base d'un point de vue unique, celui de l'huissier. Cette idée se défend parfaitement dans une fiction, mais reste plus difficile à défendre dans un film qui se veut «réaliste», basé sur des faits (présumés) réels, car il y a alors refus assumé du contradictoire et de l'intéressante complexité du réel. Ce qui est possible dans, par exemple, Le Procès d'Orson Welles, inspiré du roman de Kafka, dans la mesure où il s'agit de deux œuvres qui ne prétendent en rien au réalisme mais plutôt au voyage dans les méandres d'une conscience individuelle, ne l'est plus quand on prétend s'appuyer sur la réalité des faits.

Plus délicatement encore, le cinéma (et l'art en général) reste un artefact et ne propose jamais du réel, sinon sa possible tentative de représentation. Comme ce que produit la littérature est de la littérature, ce que produit le cinéma reste du cinéma. Autrement dit, la traduction par l'image, les dialogues, les choix scénaristiques, le jeu des comédiens, le style propre du réalisateur, ne peut produire, du fait du support artistique, qu'une œuvre de fiction. Le chemin tortueux qui mène du réel à la fiction passe en effet par une série de tamis, de sas et de bassins de décantation dans lesquels le réel lui-même va perdre à chaque étape un peu de sa substance primordiale. De la réalité vraie, que l'on nomme en littérature la «référence», on passera ainsi à la réalité vécue par Marécaux, réalité forcément subjectivée puisque forte de nombreux ressentis personnels, couchée d'abord sur le papier dans son livre Présumé Coupable, ce même livre étant ensuite mutilé sous l'oeil suspicieux de son surveillant général, disséqué et scénarisé, donc considérablement élagué (plus de 400 pages pour l'ouvrage). Le scénario est porté à l'écran, sous forme d'images fixes mises en mouvement (ben, oui), ultime médiation ou traduction. Le problème est que, dans cet art par nature le plus illusionniste qui soit qu'est le cinématographe, l'image magiquement animée par le procédé que l'on sait, acquiert pour le spectateur, du fait de ses qualités propres, le statut de réalité véritable. Autrement dit, même s'il sait bien qu'il voit du faux, le spectateur éprouvera des sensations et des sentiments bien réels, d'autant plus qu'il aura été prévenu que tout était vrai ici.

Une morale de l'image.

De ce point de vue, le film Le Grand Alibi (Stage Fright, 1950) d'Alfred Hitchcock, spécialiste des affaires criminelles (cf. Le Faux Coupable) est particulièrement parlant. Le film, qui relate l'histoire d'un assassinat, débute par un flash-back commenté en voix off par un personnage qui s'avérera être l'assassin lui-même . Mais les images montrées sont en fait trompeuses, car elles illustrent le propos du tueur et donnent foi aux paroles mensongères du méchant . Comme le spectateur voit cette version des faits, filmée, qui plus est, par le grand Hitch, il y croit (parce qu'il l'a vu de ses propres yeux). Un peu dans le même ordre d'idée, Chris Marker dans son documentaire Lettres de Sibérie, montrera plus tard comment un commentaire off peut faire dire exactement le contraire à la même image. Ce qui peut donc sembler de prime abord un formidable coup de génie de la part d'Hitchcock sur l'impact psychologique des images, sera ensuite amèrement regretté par l'auteur. C'est que Hitchcock, raisonne autrement : attention avec ce qui est montré sur l'écran...Si c'est faux, il y a risque de manipulation du spectateur. On peut mentir tant que l'on veut, mais pas avec les images, outils chéris du cinéaste, dont on doit respecter l'authenticité et éviter le potentiel pouvoir de nuisance. Quand, chez Hitchcock et bien d'autres, parmi les plus grands, l'esthétique rejoint l'éthique, pour reprendre la formule de Claude Lanzmann : une morale de l'image.

Les personnages.

Pourtant, tout fictionnel qu'il soit, le film de Garenq est un curieux film sans personnages, ce qui est normalement impossible dans une fiction, même si elle est autobiographique, car l'auteur y devient dans ce cas son propre personnage. Sans personnages, donc, parce qu'ils ont (sauf un), conservé les noms des personnes réelles, que l'acteur principal s'est identifié corps et âme avec Marécaux, et non à son personnage (Marécaux parlera du «miracle d'une gémellité réussie» avec Torreton). Que Torreton s'est identifié comme il s'identifia jadis à Jean Jaurès, dans la croyance, au sens religieux, d'une réalité subjective qui n'est pas la sienne mais qu'il adopte finalement dans sa totalité, au point de la vivre dans sa chair et dans son psychisme. Que la recherche, par ailleurs, de sosies parfois saisissants, devient troublante quant aux rapports devenus plus qu’ambigus entre réel et fiction.

Nous entrons alors dans la plus inextricable des confusions, d'autant plus si l'on écoute ce qu'en disent les protagonistes. Rossignon : «C'est du cinéma, c'est une recherche de l'émotion...Le sujet est fictionnel». Marécaux : «J'ai découvert un réalisateur qui avait compris une souffrance et qui savait que ce film ne pouvait pas être une fiction».

Il faudrait dès lors inventer un mot pour désigner ce type d'expression artistique hybride qui est fictionnel sans l'être, traduction fidèle d'une réalité de référence sans l'être non plus tout-à-fait. Une sorte d'objet filmique non identifié, pas vraiment un biopic, pas plus qu'un documentaire ou une autobiographie, ou un journal ; un tricotage compliqué et confusant de réel et d'invention, de subjectivité et d'objectivité impossible à démêler.

Il y avait au moins une certitude pour tout le monde, producteur, scénariste, réalisateur et comédiens : Alain Marécaux était innocent dans la réalité, ce qui autorisait donc moralement absolument tout. On pourrait ajouter : «Tant mieux pour lui, si c'est le cas !». Reconnaissons cependant que s'il avait été déclaré coupable, le film en aurait été beaucoup plus intéressant, comme dans Juste Cause d'Arne Glimcher avec Sean Connery (1995), ou encore Contre-Enquête de Franck Mancuso, avec Jean Dujardin (2006).

Ajoutons toutefois, sans en faire la liste exhaustive, qu'il fallut assumer quelques partis-pris scénaristiques gênants. La séquence de l'enfant interrogé durant le procès par l'avocat Delarue (interprété par Wladimir Yordanoff) reste fort éloignée de la réalité des faits pour quiconque connaît un peu la véritable histoire. L'enfant Delay a été mis sur le grill durant sept heures par dix-sept avocats qui se sont relayés, dans un indescriptible brouhaha. De même, l' histoire du box des accusés rempli d'accusés (ce qui n'était absolument pas le cas dans la réalité), invention bien trouvée de Florence Aubenas, coupable avérée de falsifications et de mensonges (La Méprise), est filmée sans vergogne : le box est plein de monde. Avec cette bizarrerie qu'aucun spécialiste du Droit ne pourrait expliquer : un box imaginaire rempli d'accusés, tandis que les autres accusés dans la même affaire se trouvent dispersés dans la salle d'audience, dont notre Torreton-Marécaux, sans doute pour ne pas trop contrarier les vagues souvenirs que le public avait des images montrées à l'époque par les télévisions, dont les gros plans fort visibles sur Badaoui et Delay, assis au premier rang du public. Marécaux et son avocat, qui étaient forcément présents sur place à ces moments-là, ont-ils, eux-aussi, été victimes de la terrible maladie des faux-souvenirs ?...Et «contractuellement», au moment de la rédaction du scénario ?

En règle générale d'ailleurs, dans son livre comme dans le film, les enfants sont absents et invisibilisés. Quand on songe à ce qu'ils ont vécu (dans leur vraie vie), on s'étonne qu'un fervent chrétien comme Marécaux qui fait sa prière tous les soirs, n'ait pas une petite pensée charitable de temps à autre pour ces gosses reconnus victimes, a fortiori s'il est innocent de tout. Cela se nomme la compassion, et qui n'a pas pour objectif unique de ne s'appliquer qu'à soi-même. A moins que Marécaux ne soit qu'un personnage inventé dont le créateur a omis de fabriquer quelques caractéristiques spécifiquement humaines, et que le livre de notre huissier ne soit qu'une fiction...

Quand, malgré tout, le réel s'invite...

Mais le réel peut venir concrètement s'inviter dans la fiction, parfois intentionnellement, parfois moins.

Ainsi, pour pousser encore plus le réalisme, les policiers en uniforme que l'on voit dans le film en sont des vrais de vrai. Le réalisateur leur demanda simplement de «faire comme ils ont l'habitude de faire». On peut espérer que cela ne posa pas trop de problèmes.

De même, les extraits des Journaux télévisés que l'on voit dans le film sont ceux de l'époque, ce qui prêcherait dans ce cas pour la catégorie «documentaire». En littérature, on parlerait d' «effet de réel».

S'il est normal, d'autre part, que le prénom des enfants ait été changé, il est étrange que prénoms et patronymes des autres aient pu être ainsi maintenus, malgré, par exemple, le désaccord formel du Juge Fabrice Burgaud et de ses avocats : fin de non-recevoir pour cette demande officielle plus que légitime, contrairement à celle d'Odile Polvèche, ex-femme de l'huissier, qui obtint de disparaître de l'écran, et de se voir remplacée par une Edith Vauchel qui n'existe nulle part. Il est fort probable que la douce et tendre a menacé d'aller en justice si son identité n'était pas illico modifiée : les histoires cinématographiques et télégéniques de son ex ne l'intéressent plus depuis longtemps.

Mais la réalité en vint encore à vouloir contrarier le réalisme revendiqué quant aux lieux-mêmes choisis pour le tournage. La prison de Beauvais où était incarcéré l'huissier refusa ainsi une visite de l'équipe pour un simple repérage. Les scènes de détention furent donc tournées dans une prison désaffectée que l'on dénicha en Belgique. En outre, les personnes travaillant sur le film furent jugées indésirables dans la Région du Nord, et ne purent accéder au tribunal de Saint-Omer où s'étaient déroulées les Assises. Les séquences furent donc filmées en Région parisienne. Par la force tranquille du réel, le tournage a été, en quelque sorte, «dépaysé»: dommage pour l'authenticité.

Et plus encore, si cela est possible. Le réel se mêla si insidieusement à la fiction que la seconde épouse de Marécaux, embauchée à son tour dans le film pour figurer une gentille infirmière, manqua de faire un malaise en découvrant le squelettique Torreton qu'elle prit, dans un instant d'oubli, pour son propre mari. Huissier de mari qui raconta aussi combien fut pénible pour lui le tournage de la scène où on lui apprenait la mort de sa mère. Comme lui fut difficile la présence intempestive du « clône » de Burgaud : « La ressemblance était telle, dit-il, que les fantômes d'Outreau revenaient me hanter ». Les deux sœurs de l'huissier, au moment d'une visite sur le plateau, crurent même reconnaître le (vrai) juge. On les rassura sans doute, comme on rassure des enfants : après tout, ce n'était que du cinéma...

Ajoutons, pour faire bonne mesure, que les deux fils Marécaux furent engagés comme stagiaires (C'est instructif de voir comment on fait un film), et que l'entreprise devint de la sorte quasi-familiale. L'avocat Hubert Delarue figurera, tout content et tout crinière blanche et léonine au vent, dans la fameuse scène finale de la descente de l'escalier, après la victoire de l'appel, au beau milieu de tous les figurants sosies de l'affaire. La séquence ne fut pas difficile à réaliser : elle avait déjà été jouée dans la réalité.

Interrogé par le journaliste Jacques Thomet, le juge Fabrice Burgaud confirmera de son côté n'avoir pas tout-à-fait le même ressenti que son client de circonstance Marécaux. Ainsi, il se souvient parfaitement de ne s'être jamais comporté comme l'indique le film, et que les policiers-enquêteurs n'ont jamais tutoyé un prévenu, en tout cas en sa présence, comme le montre néanmoins la séquence initiale. Quant à la mort de la mère de Marécaux, le film ne montre pas que ce juge pourtant diaboliquement inhumain autorisa l'huissier à assister aux obsèques, pas plus qu'il ne signala que madame Marécaux était déjà fort malade avant l'affaire ; et que les graves accusations de l'huissier à l'encontre du magistrat (« Le juge Burgaud a tué ma mère ») étaient donc totalement déplacées. On peut ajouter que le couple allait très mal, contrairement à ce que voit (ou ne voit pas) le spectateur ; qu'Odile Polvèche avait déjà fait plusieurs tentatives de suicide ; que les enfants fuguaient, que l'aîné frappait sa propre mère, etc. Petits faits réels qui auraient eu du mal à entrer dans la version filmée.

Ce film, pour quoi faire ?

On peut comprendre, dès lors, que ce film va acquérir peu à peu pour Marécaux une fonction thérapeutique de reviviscence salutaire pour lui (ce qui reste surprenant pour un traumatisé), ainsi qu'une fonction plus bassement idéologique : imposer à tous, au prix d'un investissement de 5 millions d'euros, sa vision personnelle de l'affaire, de l' «intérieur», comme on dit, quoi qu'il en coûte, et toujours contractuellement parlant. Au passage, il est plaisant d'imaginer que Fabrice Burgaud puisse, s'il en avait les moyens et l'entregent affûté de Marécaux, faire la même chose: un film sur lui-même.

Ce ne fut donc pas tant une création artistique genre «l'Art pour l'Art» ou «la beauté du geste» qu'une œuvre bien venue de bonne et intègre militance ; et de propagande, peut-être bien, le talent artistique étant toujours possible, et venant en sus, comme la fameuse cerise sur le gâteau : mais n'est pas Eisenstein qui veut.

Au fait, à partir de quel moment peut-on parler de propagande ? Les caractéristiques de cette bien vilaine chose pourraient être les suivantes :

-Effacer le plus possible la complexité et les dérangeantes aspérités du réel par la schématisation (qui doit rester légère : nous ne sommes pas en Corée du Nord).

-Imposer un manichéisme discret et de bon aloi entre le héros positif et le héros négatif.

-Noircir par conséquent un tant soit peu les méchants (flics, juge, médecin de la prison, Procureur) et embellir les gentils un tantinet, pour que l'on puisse s'y identifier aisément, souffrir avec eux, triompher avec eux.

-Utiliser avec doigté l'arsenal du pathétique et de la victimologie, en ayant présent à l'esprit que « trop de pathétique tue le pathétique ». Mais le principe de base reste inusable : le premier qui pleure est celui qui souffre le plus, et donc qui a raison (qui oserait vilipender quelqu'un qui pleure?).

-Utiliser aussi, de manière subtile si c'est possible, des références culturelles et idéologiques plus inconscientes, un peu comme quand Staline, au moment de l'invasion de l'URSS par les nazis, s'adressait aux Russes en disant non plus «Camarades», mais «Frères» (Habile!).Il faudra donc puiser dans cet espèce d'inconscient collectif propre à tous les peuples du monde. Chez nous, les religions, les mythes, le martyrologue des Saints, etc. Face au corps souffrant de Torreton-Marécaux qui vit sa Passion, le corps devra apparaître sacré, quasi christique, objet de cette compassion en gros-plan que l'huissier n'accordera à personne d'autre qu'à lui-même. Mais référence implicite sera obligatoirement faite aussi au corps décharné du concentrationnaire survivant des camps de la mort nazis. Exagéré ? Laissons Marécaux parler : «La vie, aujourd'hui, je la savoure tel un déporté revenu des camps, qui se jette sur la moindre miette» ( Préface à la réédition obligée pour cause de ventes à venir de son livre, en 2011).

-Réactiver le syndrome de Monte Cristo, fameux ressort dramatique toujours efficace depuis l'Odyssée et le «massacre des prétendants» («Le méchant Juge a tué maman, il a détruit mon couple, ma famille, mon bonheur et ma vie: je vais me venger salement»).

Enfin, une propagande vraiment réussie, quelle que soit la qualité intrinsèque de l’œuvre, devra avoir un effet immédiat dans le réel, la réponse finale (et la morale) en revenant naturellement au spectateur lui-même : a-t’il eu le sentiment d'avoir assisté à une histoire bien racontée et divertissante (comme chez Hitchcock), ou à une représentation la plus fidèle possible d'une réalité vraiment ainsi vécue ? Si le spectateur, pour une œuvre de pure fiction revendiquée, déclare : « C'est terrible, toutes ces horreurs ; j'en ai été bouleversé», cela va bien. Mais s'il ajoute ; «Quand on pense que tout cela est arrivé », alors il court le risque d'avoir été manipulé.

Les leçons d'Hitchcock n'ont pas été retenues.

Autre retour au réel et à ses épines.

Guidée par un louable souci de pédagogie, et au moment où elle entend parler du tournage de Présumé Coupable, la psychologue qui a expertisé les enfants d'Outreau dans la vraie vie, Marie-Christine Gryson-Dejehansart, envoie son ouvrage La Vérité Abusée, 12 enfants reconnus victimes au producteur Christophe Rossignon. Ce dernier ne souhaite pas lire l'ouvrage et le lui renvoie aimablement, accompagné d'une lettre dans laquelle il explique que son métier à lui, c'est le cinéma et non le Droit ou la psychologie infantile, etc. On peut tout de même s'interroger sur ce refus, dans la mesure où le réalisateur Vincent Garenq fait savoir, pour des motifs de sérieux professionnel, qu'il a consulté le dossier d'instruction, lu les différents témoignages et qu'il connaît donc bien l'affaire.

Même chose pour le cinéaste Bertrand Tavernier, auteur du Juge et l'Assassin, qui reçoit lui-aussi gracieusement le même livre, mais qui se contente de le renvoyer sèchement sans explication...Il faut dire, à sa décharge, que Tavernier a rencontré quelques soucis. Après avoir vu le film de Garenq, il avait en effet publiquement proféré des menaces de mort, dans une formule fleurie où l'on appréciera la dénégation : «Je ne suis pas pour la peine de mort, mais Fabrice Burgaud est une personne que l'on a envie d'exécuter». Tavernier, encore sans doute sous l'effet des images chocs de la déchéance d'un homme (son ami Torreton-Marécaux), en était tellement tout chamboulé qu'il a dit n'importe quoi. Pour se défendre, car l'affaire fut portée devant les tribunaux, il déclara solennellement qu'il parlait du «personnage» ! Ce personnage voué à la mort, on se mit en quête de le chercher partout, mais on ne le trouva nulle part. En conséquence, le cinéaste fut condamné bien réellement pour outrage à magistrat (jugement rendu le 3/12/13). Heureusement pour Tavernier, l'acteur incarnant Burgaud (Raphaël Ferret), n'a pas porté plainte à son tour pour menaces de mort. Quant à Torreton, toujours investi et réellement habité par tous ses rôles, devenu, pour l'avoir vécue, spécialiste de l'affaire Outreau sans avoir jamais rien lu sur le sujet, il se permettra, dans une émission sur Canal Plus, accompagné de l'avocat Franck Berton, de mettre en doute devant tout le monde la qualité du travail d'expertise de Madame Gryson qui aurait été soi-disant révoquée par la Cour, relayant ainsi, et une fois de plus, les très nombreux bobards et mensonges entourant l'affaire.

Yves Boisset.

En 2006, peu de temps après la fin de l'affaire, le réalisateur Yves Boisset songe sérieusement à porter l'histoire à l'écran, en s'inspirant du livre de Florence Aubenas. Boisset avait déjà eu bien des petits déboires de financement, ce qui est normal pour quelqu'un qui veut travailler librement. Il a ainsi raconté, comment un simple coup de téléphone de Jacques Attali, à l'époque où Mitterand était Président, a mis fin définitivement au projet du film Barracuda, qui abordait la question des ventes d'armes. De la même façon, le projet d'évoquer le suicide de Pierre Bérégovoy (auquel Boisset ne croit pas), avorte dans l'oeuf. Idem pour Les Disparues de L'Yonne...Sur deux cents projets aboutis, Yves Boisset reconnaît n' avoir pu en filmer qu'une cinquantaine.

Mais la question de la pédocriminalité, Boisset connaît : il s'est confronté à la question avec son film La Femme Flic, tourné en 1980 dans le Pas-de-Calais avec Mioumiou dans le rôle titre. Sans donc avoir encore acquis les droits du livre d'Aubenas, il trouve déjà un scénariste que l'histoire d'Outreau intéresse. C'est Hugues Pagan, un ancien inspecteur divisionnaire qui, écoeuré, a quitté la police et est devenu scénariste pour la télévision (Braquo,Un Flic,…). Il était même sérieusement question de Béatrice Dalle pour incarner le délicat rôle de Myriam Badaoui, et de Fabrice Luchini, que son prénom prédestinait sans doute à incarner le juge Burgaud, et même si Luchini incarne rarement les vrais méchants. Les choses étaient avancées, mais le projet ne verra jamais le jour.

Interviewé par Martine Delahaye du Monde en 2010, Yves Boisset, qui s'était rendu à la Tour du Renard à Outreau, dira : «Cette Tour, c'est vraiment une autre planète, une atmosphère terrifiante, sans plus aucune valeur morale. J'y ai rencontré les voisins(...). Pour eux, puisque c'étaient leurs gosses, les parents pouvaient en faire ce qu'ils voulaient ! J'en suis venu à me demander s'il n'y avait pas eu beaucoup plus d'abus que ce que l'on croit aujourd'hui».

On se met à rêver à ce qu'Yves Boisset, réalisateur engagé, intègre et soucieux de véracité, aurait pu faire dans son film du fameux box magique rempli imaginé par Aubenas, Marécaux, Delarue, Garenq, Rossignon et tous les autres... Cruel défaut d'argent semble-t'il pour aller plus loin...Peut-être Christophe Rossignon, qui doit s'y connaître dans les montages financiers « complexes », puisque c'est son métier, fera-t'il un geste en direction d'Yves Boisset, afin qu'un film honnête soit enfin réalisé sur le sujet ?

Note : Pour approfondir et préciser, on consultera ici même et avec profit les blogs de Marie-Christine Gryson-Dejehansart, de Caprouille, de Jacques Cuvillier, et de Frédéric Valandré. Le lecteur peut regarder aussi le film de Serge Garde: Outreau, l'Autre Vérité.

 

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