Face aux violences, éloge du courage.

FACE AUX VIOLENCES, ELOGE DU COURAGE.

La vraie mesure de la valeur d'un individu ne tient pas aux convictions qu'il met en avant, mais à ce qu'il est prêt à faire pour les défendre. Edward Snowden, cité par Glenn Greenwald (Nulle Part où se Cacher).

-Je suis victime.

-Aller en Justice.

-La question du Mal.

-Dommage et sanctions.

-Le mythe de la virilité.

-Viols, violences sexuelles et politique.

-Les «fronts secondaires».

-Comment lutter?

-Courage, absence de courage; combat individuel, combat collectif.

-Conclusion provisoire.

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Je suis victime.

Le plus souvent, la question de la «victime», dans une société de compétition comme celle qui est la nôtre, reste peu attractive et légèrement déprimante et donc, peu digne d'intérêt soutenu, en tout cas pour ceux qui se font encore des illusions sur ce que l'Homme est capable de faire à autrui.

Comme le souligne Hélène Romano, docteur en psychopathologie, être victime (cf. son ouvrage avec Boris Cyrulnik Etre Victime) finit par constituer, de façon dommageable, une identité et un statut enfermant durable. Statut éminemment piégeant, car on devient «objet» en perdant sa qualité de sujet libre et autonome (but recherché, d'ailleurs, par l'agresseur).

L'instrumentalisation contemporaine qui en est faite par les politiques conduit, en outre, à travers le compassionnel facile d'un côté et le spectre de la peur de l'autre, à promouvoir, dans l'indifférence générale, quand ce n'est pas le soutien, des lois répressives qui, sous couvert de protection et de sécurité publiques, restreignent dangereusement les libertés fondamentales, et vont, dans le cas du terrorisme, exactement dans le sens de ce qui est recherché par les bourreaux: mettre à l'épreuve nos fragiles démocraties.

De même, et de façon plus générale, la victime est, un temps, mise en scène et offerte en spectacle par les Médias qui vendent ainsi à bon marché de la souffrance autour d'un apitoiement d'occasion le plus souvent totalement inefficace. Sans compter, lorsqu'il s'agit d'autres atteintes graves particulière à la personne, comme le viol et les agressions sexuelles, la culpabilisation perverse de la «victime», la honte qui en découle et, par voie de conséquence, sa privation de parole.

C'est pour ces raisons qu'Hélène Romano préfère utiliser, quand il ne s'agit pas seulement de dommages physiologiques, le terme de «blessé psychique». On pourrait aussi penser à celui de «rescapé».

Le terme «victime» traîne, en effet, dans son sillage, à travers notamment l'inconscient linguistique, la passivité et la soumission, voire l'idée de sacrifice et de martyr, le terme dépassant singulièrement ce qu'il tente de désigner: c'est toujours le cas des mots fortement connotés. Lui-même issu du latin victima, il se retrouve dans la plupart des langues européennes (l' hébreu korbann a le même sens), et renvoie clairement à la victime animale ou humaine des sacrifices religieux offerts aux dieux de l'Antiquité. Mais cette origine est déjà un tantinet perverse...puisque victima est formé à partir du verbe latin vincere (remporter une victoire), les sacrifices se faisant aussi pour remercier les dieux après une bataille victorieuse...pas de victoire sans victime innocente, en quelque sorte.

Il y avait aussi un autre terme, du latin hostia, qui recouvrait à peu près la même chose. Le mot n'a été gardé que dans l'acception religieuse (souvenir du sacrifice du Christ).

Si la conservation du mot pourrait s'accepter pour désigner des petits enfants martyrisés, ce qui reste de sacré dans un monde privé de dieux, il se comprend moins bien quand il s'agit d'adultes libres, conscients, doués de raison, et qui ne sont en rien des martyrs (sinon pour servir les besoins d'une cause politique inavouable).

Aujourd'hui, en continuant à utiliser à tout bout de champs ce terme fortement connoté, et avec le succès que l'on sait, reconnaissons-nous donc avoir encore besoin de victimes sacrificielles et propitiatoires, et pour satisfaire quels dieux cruels?

Aller en justice.

Après une agression sexuelle, une violence sexuelle, un viol, un inceste, que cherche-t'on en allant en justice, quand on sait les autres épreuves qui attendent: longues, pénibles, douloureuses, décourageantes et onéreuses; et que seulement 1% des crimes et délits en la matière arriveront en jugement?

La réparation est impossible. Reste alors la sanction infligée à l'agresseur, sous forme de punition: amende, privation de liberté (quand c'est le cas...). L'agressé (le «blessé psychique») retire-t'il une maigre consolation de voir son agresseur (rarement) puni, et le plus souvent bien en dessous de la hauteur du mal commis? N'attend-il pas plutôt (ou aussi) que la Société et les Institutions, par l'application de la Loi, et à travers ses tribunaux démocratiques, se penchent enfin sur lui, non par compassion cette fois, mais parce qu'il présente un intérêt, et que l’État doit protection à tous les citoyens? Forme de reconnaissance sociale à la fois du dommage et des souffrances parfois infinies, et de leurs profondes et multiples conséquences?

Il est vrai qu'il est toujours utile de rappeler que la Justice dit le Droit; qu'elle est une sorte de régulateur social et politique sensible à l'air du temps, mais surtout à l'ordre public; qu'elle a peu à voir, par conséquent, avec la vertu qui porte le même nom qu'elle (et qu'elle a usurpé). Il est alors à constater, si l'on considère la légèreté des peines infligées, que ces questions de violences sexuelles graves ne semblent pas mettre en péril l'ordre public...A peine une paupière se soulève-t'elle de l'opinion publique assoupie, et de sa conscience endormie. A contrario, le sujet brûlant de la pédocriminalité institutionnelle reste sérieusement et sciemment occulté. S'il était dévoilé au grand public, il risquerait, en effet, de devenir dans l'immédiat politiquement explosif, comme ce fut le cas en Belgique au moment de l'affaire Dutroux, l'opinion étant, cette fois, particulièrement sensible aux enlèvements d'enfants, viols des petits, voire assassinats.

Ainsi, outre le peu d'empressement qui est mis à reconnaître les victimes, accepter leurs plaintes et considérer les signalements, les entendre, les protéger, et à punir les coupables, la mansuétude exemplaire et affichée accordée à des individus comme DSK, Roman Polanski, ou David Hamilton et tant d'autres, et dont tous les hommes dignes de ce nom devraient avoir honte, provoque, dans l'opinion, des dégâts absolument considérables. Comme si, au final, ces «élites» ou prétendues telles, et qui n'ont en réalité que l'argent, les relations, le pouvoir et la réussite sociale...et dont la situation reste fort éloignée de celles des élites véritables (chercheurs, scientifiques, savants, philosophes, artistes authentiques non médiatiques) qui continuent à travailler dans la discrétion et le sérieux pour le bien commun, sans se soucier de gloire et de carrière; comme si ces «élites», donc, ou plutôt ces «puissants», étaient épargnés par les lois communes.

Et si c'était l'indifférence coupable et la volontaire impéritie de la Justice des Hommes en ces matières qui constituait un «trouble grave à l'ordre public», poussant certaines «victimes» à faire justice elles-mêmes, comme ce fut le cas de Martine, cette femme belge (condamnée récemment à 9 ans de prison) qui tua l'homme responsable de son viol lorsqu'elle était enfant, celui-ci coulant des jours paisibles après avoir détruit une vie?

Ce qui revient à dire, à partir de ces cas lamentables, que la faute commise est banalisée et que la sanction qui va avec devient comme hors de portée, et quasi inutile. Il ne sert à rien, socialement politiquement, idéologiquement, juridiquement, moralement, de condamner un violeur ou un pédophile quelconque, si ces gens dont il est question plus haut, grâce à leur entregent et leur position sociale, restent intouchables et dégagés de tout impératif d'exemplarité. Voilà qui milite une fois de plus pour un traitement politique de ces questions.

La question du Mal.

Nous reprendrons ici les idées forces d'une conférence sur la banalité du mal et la banalité du bien du philosophe Michel Terestchenko, auteur notamment d'Un si fragile Vernis d'Humanité et de L'Age des Ténèbres).

Peut-être le Mal n'existe-t'il pas... Nombre de philosophes et d'anthropologues considèrent, en effet, que le concept n'est pas pertinent, sauf, bien entendu, lorsqu'il s'agit des religions. A la fois trop massif et trop flou, le Mal demeure dans ses origines anthropologiques et philosophiques profondes, totalement inexplicable. Le Mal resterait donc impossible à définir, à cerner, car le définir, ce serait le circonscrire et, donc, le maîtriser.

Seules en existent, et personne ne peut dire le contraire tant elles sont nombreuses, que les manifestations. Autrement dit, le Mal n'existe que quand il se montre, quand il occasionne de la souffrance chez autrui (et, parfois, sur soi-même); souffrance contre la santé physique, psychologique et même morale. Acte toujours commis contre la vie, à travers, par exemple, l'accouplement forcé et violent dans un viol, accouplement qui ne devrait pourtant avoir pour finalités, dans le consentement absolu et sans hypocrisie, que le plaisir ou la reproduction (c'est d'ailleurs pour cette dernière raison que le viol d'un enfant est considéré, au même titre que la zoophilie, comme une perversion). Acte violent qui n'a pour objectif que de donner la mort par la violence et l'emprise (ne serait-ce que la «mort psychique»). Viol: emprise brutale sur le corps et l'esprit.

En outre et, comme chacun le sait, le mal, en matière de viols et d'agressions sexuelles, a du «mal» à son tour à être admis, reconnu, et placé à sa juste place. Il est minoré, voire nié, par l'opération de protection individuelle et collective du déni.

Les «pics» extrêmes des manifestations du Mal, longtemps inimaginables pour un esprit humain normalement constitué, sont, historiquement, Auschwitz et la Shoah. En quelque sorte l'étalon du Mal absolu. Mais il existe, à notre sens, un autre Mal absolu, beaucoup plus caché: le viol d'un bébé. Entre ces deux absolus, et que l'on doit considérer comme tels, l'un massif et désormais connu, l'autre anthropologique et moins connu, il reste pourtant une vaste place; et il ne faudrait pas, en effet, que ces acmés barbares occultent l'ordinarité du mal commis pas les Hommes, notamment tous les autres crimes et violences sexuels (sans compter crimes de guerre et tortures, sur lesquels nous reviendrons). Mais il est vrai que le viol, la pédocriminalité et leurs conséquences gravissimes sont encore singulièrement absents de l'imaginaire et des représentations collectifs.

Alors, bien entendu, de façon manichéenne, on opposera le Bien au Mal. Et nous nous retrouverons face aux mêmes déconvenues. Le Bien n'existe que dans ses manifestations et, sans doute, faudrait-il lui préférer, à la suite de Michel Terestchenko, les termes de: justice, justesse, responsabilité, honnêteté, courage et, certainement, tout cela à la fois.

Dommages et sanctions.

Il ne peut y avoir de hiérarchie des traumas d'origine sexuelle, même si l'inceste reste le plus grave et le plus définitif. Le parent devant être un solide protecteur, c'est le monde de l'enfant (le monde entier) qui s'effondre dans la confusion et la douleur, le chaos et le désarroi le plus extrême, et très durablement. Ce qui a donné la vie et devait la protéger jalousement, sème désormais la mort et la désolation psychique.

Ces hiérarchies, si elles existent néanmoins, sont en fait des catégories juridiques visant à établir une échelle des sanctions (harcèlement, agressions sexuelles, violences sexuelles, viols, corruption de mineur, attentat à la pudeur,...). Sanctions: quand il y en a.

Par ailleurs, les symptômes de traumas, qui sont multiples et connus (amnésie post-traumatique, confusion, dépressions, apparentes incohérences dans la relation des faits, détachement dans le témoignage, etc.), sont considérés en matière sexuelle, au lieu de manifestations sûres d'un trauma, comme des éléments affaiblissant la parole du blessé psychologique et discréditant, du même coup, l'ensemble de son témoignage.

Et, last but not least, cet autre (apparent) paradoxe, qui en dit long sur l'état d'esprit et les priorités des Institutions et des Tribunaux: s'attaquer à plus faible, dans le cas d'un inceste ou d'un viol, reste peu sanctionné, souvent assorti de sursis. S'attaquer à plus fort (cambrioler les coffres- forts d'une banque) est puni, à tous coups, d'une peine significative de prison ferme, pour ne pas évoquer le vol d'une boite de conserve dans un hypermarché, ou de la protection apportée à des migrants maltraités par la politique d'un État...

Une approche optimiste du mal et de ses manifestations multiples laisserait à penser qu'Auschwitz est aujourd'hui inenvisageable dans les conditions historiques, culturelles et informationnelles présentes. Admettons. Mais alors, pourquoi le viol d'un bébé, autre expression d'une hyperviolence mortifère et d'une absolue barbarie, continue-t'il à se pratiquer, comme les personnes informées ne l'ignorent pas, sans que la majorité le sache et l'accepte, tant la chose est «invraisemblablisée» par un déni collectif précautionneusement entretenu? Finalement, c'est l'énormité de ce crime impensable qui assure son impunité par sa «déréalisation» et le rend quasi abstrait.

Par ailleurs, pas de puissance affirmée sans contrôle sur Autrui, d'où la citation de Snowden en exergue de ce texte.

Si nous ne sommes pas capables de protéger les plus faibles parmi les plus faibles, et de nous révolter par rapport à ces crimes contre l'Humanité des enfants, nos vies n'ont aucun sens, sinon la seule préoccupation frileuse de nous-mêmes et la sauvegarde mesquine de nos petits intérêts.

Le mythe de la virilité.

Olivia Gazalé vient de publier un passionnant ouvrage, Le Mythe de la Virilité, un piège pour les deux sexes.

Elle y rappelle la supériorité qu'induit le Vir latin, qui a donné le terme Virilité, et qui correspond, depuis l'Antiquité grecque et romaine, à une image de force, d'excellence, de supériorité quasi guerrière et de contriction des sentiments, et dont il n'existe aucun équivalent pour les femmes, sinon celui de féminité, qui reste plutôt le pendant de la masculinité. Il s'agit, selon l'auteur, d'une construction mentale, sociale, donc idéologique, impliquant une forte hiérarchisation entre les deux sexes. Autrement dit, quand la verge, accordée à l'homme par la bienveillante Nature, et essentiellement destinée à la reproduction et au plaisir, devient phallus, c'est-à-dire instrument fantasmé de puissance et de domination sur Autrui.

En extrapolant, on pourrait donc considérer que les violences commises par les hommes constituent d'abord la manifestation d'une puissance cherchant désespérément à s'affirmer dans les extrêmes (coups, viols, pédophilie, crimes de guerre...). Une puissance qui ne pourrait exister fondamentalement que si elle s'affirme dans l'ostentation et au risque même de la morale et de l'illégalité. Et, en creux, l'expression pour l'homme de la terreur identitaire d'une impuissance redoutée.

Or, une puissance qui cherche de la sorte à exister dans la violence et le dommage grave infligé à Autrui, n'est que l'expression éminemment paradoxale, sinon d'un manque évident de courage, au moins d'une grande faiblesse et de non moins grandes défaillances.

Car, en abîmant l'Autre, considéré, un temps, comme plus faible selon les circonstances et les situations, le sujet «homme», pensant asseoir ainsi, et confirmer, sa supposée supériorité dans une violence brutale qui se voudrait guidée par des pulsions indomptables puisant leur légitimité dans une «Nature», ne fait que se détériorer davantage et scelle, de la sorte, son propre esclavage et sa propre soumission au mythe idéologiquement construit d'une prétendue virilité et des caractéristiques y afférent.

Où, finalement, dans les viols et les crimes dont il est question ici, les blessés psychiques deviennent, en effet, les victimes au sens propre, expiatoires cette fois, d'un système général de Domination. La Domination; voilà donc bien dévoilé le dieu moderne insatiable à mettre à bas de son piédestal.

Dans le récent scandale de l'affaire Weinstein, qui risque de s'éteindre si l'on n'y prend garde, celles et ceux qui, parmi les célébrités pensant avoir réussi leur vie, et qui se sont longtemps tus, ont accepté sciemment de porter le joug pesant des rapports consentis de domination qui régissent tout. Lorsqu'il s'agit d'adultes, il n'y a en effet de dominants que si les dominés le tolèrent et acceptent de le rester, espérant sottement récolter les miettes de pouvoir tombées de la table de plus puissant qu'eux. Et bénéficier de la complaisance des fausses divinités compensatoires que sont: argent, réussite sociale, applaudissements et strass, confort, honneurs et reconnaissance médiatique... 

Viols, violences sexuelles et politique.

Ainsi, la responsabilité de toutes ces choses ne repose-t'elle pas uniquement sur l'agresseur. Les violences sexuelles, c'est donc une question plus générale de domination et de pouvoir qui traverse l'ensemble de nos sociétés. Agresser, violer, battre plus faible que soi ou supposé tel, c'est chercher la preuve de sa domination dans le passage à l'acte; et imaginer de la sorte renforcer et raffermir son propre «sujet» en faisant intentionnellement d'autrui un «objet». Dans le viol, violence intime et superlative assimilable à une torture, la violence de nos sociétés est comme surdéterminée, et montre alors le vrai visage de toute violence exercée sur plus faible: celui de la lâcheté.

Car il aisé toujours de trouver plus faible que soi: de l'enfant martyrisant un animal au dictateur opprimant son peuple, en passant par le père qui bat sa femme et ses enfants. La faiblesse d'autrui devenant une garantie: affirmer son pouvoir sans risque aucun. Qu'il est alors facile de dissocier pouvoir et responsabilité!

Et domination, toujours: du sexe, du plus puissant, du plus fort, etc. Celle, par exemple, du colon mâle blanc et d'age mûr sur la colonisée femme, jeune et indigène, comme le film Gauguin d’Édouard Deluc avec Vincent Cassel ne le montre pas, préférant se focaliser sur l'Exotisme et les affres du Génie...Il est peut-être, en effet, risqué de s'engager, et l'Art contemporain a appris, depuis longtemps, à être prudent en la matière.

Ce fut donc un symptomatique et ironique paradoxe que de constater l'existence d'agressions sexuelles perpétrées sur des femmes dans un parti politique qui revendique clairement (et fièrement?) son féminisme. Nous voulons parler d'Europe Écologie Les Verts (EELV).

Il sera donc nécessaire aujourd'hui que le politique prenne sérieusement en compte toutes ces choses (prescriptions, consentement, traitement policier et judiciaire, avec les moyens afférents, protection des signalements, sérieux -enfin- accordé aux témoignages des blessés psychiques, comme on le fait, un peu pour la galerie, quand il s'agit d'attentats ou d'accidents graves, etc.). Question de Santé Publique, quand on sait les dégâts qui s'en suivront. Donc problème politique.

A vouloir à tout prix évacuer le politique de ces questions, comme le font tous les Partis en France, celui-là revient obstinément par la fenêtre, et il est très imprudent, pour ne pas dire irresponsable, de laisser le terrain de ces problèmes en friche, pour qu'y poussent les fleurs mortelles de l'extrême droite ou des mouvances soraliennes néo-nazies...

Les «fronts secondaires».

Car ces affaires ont aussi une histoire. Outre la répugnance, pour une bonne partie de la Gauche, à se préoccuper des questions morales et privées, voire des questions de mœurs, où elle reste fort mal à l'aise, il existait, autrefois, le principe des «fronts secondaires».

Voilà, brièvement, la chose:

Dans la théorie marxiste(qui s'est répandue peu ou prou dans toute la gauche), il y a le «front principal» des luttes à mener: transformer radicalement les rapports de production (Capital vs Travail), les rapports sociaux, car «l'existence sociale détermine la conscience» (Marx). Ce sont les «infrastructures», économiques principalement, qui sont là visées.

Puis, quand le front principal du combat aura été enfoncé, s'attaquer au reste, c'est-à-dire aux «fronts secondaires» (questions dites «sociétales», questions environnementales, santé publique, consommation, questions concernant les femmes, l'Art, la Morale, etc.). Ce sont les «superstructures». Et en pensant secrètement que, dans une belle logique proprement déterministe, voire mécaniste, que tout ira en s'arrangeant dans, par exemple, les rapports de domination entre les hommes et les femmes, à partir du moment où l’État Prolétarien aura remplacé l’État bourgeois. L'implantation du socialisme véritable, l'abolition des classes sociales qui va avec, permettront la fin des rapports d'exploitations et de dominations entre les Hommes et, du même coup, la «libération» des femmes de la domination masculine. Par conséquent, si l'on extrapole, la fin définitive du viol et des femmes battues (Bon, la pédocriminalité, personne n'en a jamais parlé...).

Pour l'anecdote, à l'époque de Marx le sentiment écologique manquant un peu, on s'est interrogé récemment et sérieusement sur le fait de savoir si le grand Karl était écolo avant la lettre... en tout cas, sans doute le serait-il aujourd'hui, mais il lui aurait fallu alors expliquer à ses apôtres léninistes et staliniens ce qu'était le productivisme.

Quant à savoir si Marx serait féministe...il faudrait demander à Jenny, sa femme, ce qu'elle en penserait...Mais soyons juste: après la mort de Karl, son camarade Engels abordera davantage ces questions dans L'Origine de la Famille, de la Propriété Privée et de l’État. A propos du viol, il parlera ainsi de la femme devenue pour l'homme l' «esclave de la luxure(…) livrée sans condition au pouvoir du mari». Engels ajoutera notamment: «Si ce dernier la tue, il ne fait qu'exercer ses droits».

En tout cas, pour dire que, au moins dans les théories politiques qui ont construit les gauches, reste l'idée que certains problèmes ne sont pas immédiatement prioritaires et, en tout cas, pas très politiques...et que les questions dites «sociétales» (dont, par exemple, le droit de mourir dans la dignité) sont traitées, surtout par la gauche, comme des questions secondaires...qui passent, en tout cas, largement après l'économie, la crise, la dette des États, le chômage(contre lequel on ne fait pourtant rien), et tutti quanti...

Comment lutter?

Il est, évidemment, absolument indécent et déplacé de vouloir donner, comme cela, installé tranquillement, des conseils aux victimes psychiques. Et puis, chacun son rôle.

Ceci étant, plusieurs choses sont à considérer. Ainsi, comment sortir de la spirale provoquée par les multiples manifestations du mal et des pauvres remèdes que nous imaginons pouvoir y apporter?

Car il existe bien un risque: celui d'alimenter le mal par le mal, en le répétant indéfiniment, et là, de façon générale. On ne combat, dans nos sociétés de Droit encore démocratiques le mal que par la Loi et les Institutions. Que faire lorsque celles-ci sont gangrenées et que, par exemple, les crimes et violences sexuelles sont constamment et consciencieusement minorés, voire niés et, en tout cas, très peu sanctionnés?

S'il faut, bien entendu, se méfier des solutions binaires et manichéennes, il convient de rappeler que le mal se manifeste au grand jour, et quasi légalement, dans des sociétés qui se targuent d'être les plus libres, les plus évoluées, et se proposent en exemple au monde entier: tortures, conflits dans lesquels les civils sont tués en masse, viols durant les conflits, guerres préventives, crimes de guerres jamais jugés, etc.

En arrivent ainsi de sévères déconvenues historiques et plus contemporaines. Nuremberg et les Procès de Tokyo ont bien eu lieu après guerre. Mais les bombardements au phosphore par les Alliés sur Dresde, Hambourg, Pforzeim, Wurzburg... sont passés à la trappe de l'Histoire. De même que les viols commis par les libérateurs, américains (bien peu de sanctions) et, surtout, soviétiques, particulièrement en Allemagne. Hiroshima et Nagasaki, dont on sait, aujourd'hui qu'ils n'ont en rien, contrairement à la doxa, accéléré la reddition du Japon, puisque celui-ci savait bien que la guerre était perdue et tentait de négocier une sortie honorable du conflit. Sans compter les bombardements de Tokyo dès février 1945: 334 bombardiers B.29 remplis jusqu'à la gueule de 496 000 bombes incendiaires au phosphore, magnésium et napalm, déversées sur un objectif purement civil. La capitale nippone fut transformée en un gigantesque brasier, enveloppée d'immenses tempêtes de feu; civils carbonisés et réduits en cendres, tous hommes, femmes, vieillards, enfants, etc. Et l'on se prend à rêver quand on relit les Règles militaires du bombardement aérien anglais (1921): «On peut estimer préférable, au vu des allégations de «barbarie» des attaques aériennes, de sauver les apparences (nous soulignons) en formulant des règles moins rigoureuses et en limitant encore en principe (idem) le bombardement à des cibles qui sont de caractère strictement militaire» (Cité par Eric J. Hobsbawm dans L'Age des Ténèbres). On sait ce qu'il advint par la suite de ces sages conseils.

Ces crimes de guerre flagrants, délibérés et massifs, pas davantage que ceux commis au Vietnam, au Laos et au Cambodge par l'armée américaine à partir de 1961 («Agent Orange», provoquant des cancers et des malformations chez les nourrissons de nombreuses années après: Opération Ranch Hand); tous ces crimes, et dont la liste est proprement interminable, n'ont jamais été jugés.

Mais pas plus que, récemment, les crimes de guerre de l'Administration Bush autour de la guerre en Irak, dont les prisons illégales de Guantanamo et d'Abou Ghraib, lorsque l'on sait les tortures qui s'y déroulaient dans la plus totale impunité. La mise en œuvre du programme «Enhanded Interpretation Techniques» par la CIA, autrement, et pudiquement dit: les «Techniques d'Interrogations poussées». Les viols et les sévices sexuels y étant considérés comme des tortures, des méthodes d'humiliation visant à faire craquer les détenus... Sans évoquer directement les graves accusations de viol commis sur femmes et enfants en Centrafrique, au Mali, au Burundi, en Haïti par nos militaires, tous de braves garçons, à partir des années 2000...

Si ces crimes odieux viennent des vaincus, ils sont horribles, inimaginables et sévèrement sanctionnés à grand renfort de publicité. S'ils sont le fait des vainqueurs, ce sont des « Dégâts collatéraux», les «Malheurs de la guerre, et c'est bien triste tout ça», les «On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs» ou, encore, «Un mal regrettable, mais nécessaire».

Courage, absence de courage; combat individuel, combat collectif.

Pour terminer, le mieux serait de donner la parole à un autre philosophe, Cynthia Fleury (auteur notamment de La Fin du Courage), qui s'exprimait ici lors d'une récente conférence autour de ce dernier thème. Extraits:

«Classiquement, le courage est considéré comme un outil de leadership. Mais il est aussi un outil de régulation sociale. Je veux ici parler du courage quotidien, du courage ordinaire; à savoir: faire une action dans les principes auxquels on croit. Le courage, contrairement à ce que l'on imagine couramment, protège en fait le sujet. Il le protège de l'érosion du sujet. Et le prix à payer du courage est beaucoup moins élevé pour le sujet que l'absence de courage(...).»

«Protéger le sujet: il n'y a qu'une seule et unique manière de le faire, c'est justement «faire sujet»; être l'agent de sa vie, ne pas renier ses principes, ne pas déléguer à autrui ce que l'on doit faire soi-même; donc, se protéger. Il y a une vérité de l'auto-conservation à travers le courage».

«Il existe malgré tout un paradoxe à tout ceci: il n'y a d'éthique qu'individuelle du courage. Nous avons tous éprouvé à quel point nous sommes visibles et seuls à ce moment-là. Il n'y a donc de courage durable que collectivement, sinon, on ne fabriquera que des martyrs, des sacrifiés, des gens qui vont seuls au front et se font dégommer, cela envoyant un signal plutôt contre-productif par rapport à ce que l'on tente de défendre».

«Je propose donc l'idée que le courage est un outil de régulation pour nos sociétés, notamment pour les démocraties. En outre, le courage s'apprend, contrairement à ce que l'on imagine souvent. Il s'apprend en renvoyant donc à l'éducation, à de la mimétique, à de l'exemplarité: c'est un grand continuum».

«La régulation, au risque de l'anachronisme puisque c'est un terme contemporain, est une des questions sur laquelle les philosophies politiques se sont toujours interrogées, à savoir: Comment tiennent nos sociétés, et sur quels principes s'organisent-elles? Nous qui avons une tradition républicaine assez forte, républicaine et révolutionnaire de surcroît, la République se tient autour de la Vertu: la Politique ne doit pas se découpler de la Morale. Il y a une probité publique qui est un élément très régulateur. Et ce grand rêve qui est que la République s'édifie autour de la Raison, de l'Homme (grand R, grand H). Or, nous savons, aujourd'hui, que la régulation par la Vertu est mortifère(...)».(Cynthia Fleury entend par là que la Vertu ne peut jamais être un principe imposé à la collectivité, et que cela doit rester d'abord un acte de liberté et de choix personnel).

«L'autre tradition, libérale celle-là, considère que les Hommes dysfonctionnent et ne sont pas raisonnables, et qu'il est donc préférable d'avoir une société qui marche sans la Raison des Hommes (plus conforme à leur «nature», donc) mais avec leurs Passions. Que la régulation ne peut donc se faire qu'autour de l'Intérêt. Or, si réguler par la Vertu est improbable et pas souhaitable, réguler par l'Intérêt est inefficace».

«Restait donc la question: le courage est-il une valeur à restaurer, et peut-il être cet effort, cette exigence de soi, qui nous rappelle quelque chose de la Vertu, et, en même temps, cette vérité de vouloir, à un moment donné, dépasser? Parce que le courage a aussi quelque chose à voir avec le désintéressement; quelque chose de plus fraternel».

«Le courage, en effet, c'est:

-Du lien avec du sens: je ne renonce pas au sens; je ne construis pas une action en faisant le deuil du sens.

-Du lien avec les autres. Acte de résistance parfois, mais toujours pour préserver un lien de meilleure qualité avec Autrui.

-Du lien avec l'avenir, lien fondamentalement d'espérance. Il y a toujours cet affect extrêmement régulateur que l'espérance dans le courage.

Donc: impératif de résistance et impératif d'invention. Et les deux à la fois».

Enfin: «L'expérience de la fin du courage et le découragement sont, très souvent, le premier pas vers une reconquête du courage».

Conclusion provisoire.

Et pourtant est-il bien facile d'évoquer, comme nous le faisons ici, le courage individuel et collectif pour en vanter les indéniables mérites. Ces courages-là, qui restaurent en partie le sujet et lui permettent de tenir un temps, ne suffisent en rien.

Il faudrait en effet y adjoindre le courage des citoyens et de la collectivité entière, le courage des Médias, le courage des dirigeants, le courage des Institutions... Institutions qui font encore trop de ceux qui luttent pour la dignité et le Droit leurs premiers adversaires...

Beaucoup de chemin, donc, à parcourir ensemble.

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