Zola aurait-il défendu Polanski?

La question semble à la fois absurde et anachronique. Pourtant, évoquant l'affaire Dreyfus, Polanski déclara : « Dans cette histoire, j'ai retrouvé des moments que j'avais parfois vécus moi-même. Je peux voir la même détermination pour nier les faits, et me condamner pour des choses que je n'ai pas faites. Je connais bon nombre de mécanismes de persécution qui sont à l’œuvre dans ce film. »

Les défenseurs de Roman Polanski nous enjoignent-plus ou moins aimablement- de bien vouloir séparer l'homme de son œuvre. Œuvre importante et reconnue d'un artiste cinéaste mondialement célébré. Mais dans l'artiste, qui n'est pas qu'un pur esprit descendu des cieux pour nous enchanter, il y a l'homme. L'homme c'est-à-dire un type parfois emporté par ses petites-et ses grandes-faiblesses. Par des « erreurs de jeunesse », comme le disait sans grande originalité Bernard-Henri Lévy. Des « erreurs » au demeurant, qui se sont présumément répétées un trop bon nombre de fois pour pouvoir continuer à en porter le nom.

Et, curieusement, s'il faut absolument séparer un homme de son œuvre d'artiste, ce n'est pas du tout ce qui se passe en ce moment. On défend, en effet, un homme Polanski caparaçonné derrière son œuvre et son génie présumé, boucliers commodes censés parer tous les coups. C'est ainsi que le mythique « J'accuse » de Zola devient rapidement, comme en filigrane, le très actuel « J'accuse » de Polanski lui-même : « J'accuse la justice américaine de m'avoir contraint à l'exil. J'accuse la justice suisse de me chercher des noises. Et la justice polonaise par dessus le marché. J'accuse toutes ces femmes de mentir, d'inventer, de me harceler depuis un demi-siècle. J'accuse toutes ces femmes de vouloir salir ma réputation de grand artiste. De faire de moi un pestiféré, livré à la vindicte populaire. J'accuse tous ces gens de m'accuser. Car je n'ai rien fait de mal. Car je suis innocent de tout. Car je suis la victime, ne l'oublions pas. Après tout ce que j'ai vécu de terrible dans ma vie, c'est pas charitable du tout de m'embêter comme ça, etc. »

Mais peut-on être tout à la fois Zola et Dreyfus réunis ? L'accusé, la victime, et son défenseur ?

 

Si Polanski, de toute évidence, se projette dans l'affaire évoquée par son tout récent film, hormis des origines juives communes, le malheureux capitaine, inconnu au départ du grand public de l'époque et soutenu par presque personne, n'a jamais été accusé de viols sur des très jeunes filles. Et l'accusation semblerait, aujourd'hui et pour le coup, totalement grotesque. Polanski qui, soit dit en passant, n'a jamais à aucun moment risqué le bagne. Car, protégé en France par les hauts-murs d'une prescription toujours en vigueur, Polanski ne risque rien. Rien, sinon voir son image d'homme célèbre écornée. Écornée ? Pour le viol présumée-car il s'agit, entre autres, de cela- d'une fillette de 10 ans sous emprise ? C'était Marianne Barnard, en 1975. Il avait 42 ans... Un homme qui se trouve sur le devant de la scène en raison de son art depuis si longtemps, peut-il impunément se comporter de la sorte ? Il n'est pas bien surprenant, dès lors, que ces crimes nous horrifient davantage, venant d'un homme mûr, cultivé, informé des interdits élémentaires. Bien plus, en tout cas, que venant d'un père incestueux d'une famille incestueuse d'un quart-monde déshérité. De la part du cinéaste, que de bien incompréhensibles turpitudes privées ! Que se passa-t-il dans l'esprit de Polanski ? Et que furent donc prises de bien curieuses habitudes : « habitudes d' Ancien Régime » pourrait-on dire. Décidément, la grandeur n'empêche pas la bassesse.

 

Car il y a confusion entretenue sur de très nombreux points. L'artiste commet une œuvre, talentueuse ou pas. L'homme commet des actes dont il est, en tant qu'homme sain de corps et d'esprit, totalement responsable. L’œuvre et les actions commises sont donc deux choses fort différentes, et il est fatigant de devoir constamment le rappeler. Polanski n'a jamais été accusé de quoi que ce soit pour son œuvre . C'est pour cela qu'il est indispensable que la plus grande liberté de création soit, d'une part, laissée au créateur, même si son œuvre n'est pas toujours conforme aux bienséances du moment : autant interdire Sade, Bukowski et Nabokov. Mais que, d'autre part, l'homme doive se plier aux lois communes comme tous les autres hommes, célèbres ou non, talentueux ou non. S'il faut séparer, c'est d'abord l'homme et l'artiste. L'artiste est responsable de son œuvre, l'homme de ses actes. L'artiste doit rester entièrement libre, l'homme doit impérativement se soumettre.

 

Dans ces crimes que leur invisibilité protège, pourquoi ce long silence de la plupart de ces femmes ? Que l'on conçoive, un seul instant, que s'attaquer à un homme puissant n'est pas si aisé. Et pour que les bouches s'ouvrent, il faut des oreilles disposées à entendre. Qu'être écoutées, enfin, est un bien piètre réconfort, sinon qu'il faut que cela serve à quelque chose. Que cela serve à d'autres victimes potentielles, victimes passées et à venir de ces crimes sexuels dont le grand public ne mesure pas toujours la puissance destructrice et mortifère.

 

Une dernière distinction, enfin, est à faire entre l'artiste vivant et l'artiste disparu, sur lequel on finira bien par apprendre quelques petites choses pas reluisantes si c'est le cas, à l'instar d'un Picasso et de bien d'autres. L'artiste vivant, quant à lui, ne peut échapper à ses responsabilités d'homme (ou de femme, bien entendu) en se retranchant derrière son supposé « génie », car cela reviendrait à absoudre tous ceux qui appartiennent à une « élite ». Couper le lien entre pouvoir et responsabilité. On n'ose imaginer que cela puisse être le cas...

Alors, au final, dans toutes ces promotions, toutes ces récompenses, ces prix, ces rétrospectives, ces éloges, on célèbre qui ? L'artiste ou l'homme ?

 

Avant de défendre Dreyfus, Zola hésita longtemps. Il voulait être absolument convaincu de l'innocence du militaire. Il le défendit ensuite de la façon que l'on sait, mais le paya fort cher, car il dut s'exiler en Angleterre... Zola n'avait fait que défendre courageusement un innocent que beaucoup pensaient coupable. Polanski défend qui, sinon lui-même ?

 

Pour voler au secours du cinéaste, le prochain Zola, s'il existe, devra faire montre d'une autre sorte de courage particulier à ces choses, et de beaucoup d'imagination. Car sa condamnation en 1977 aux États-Unis dans l'affaire Samantha Gailey (devenus Geimer par son mariage) ne plaide guère en sa faveur, pas plus que les autres accusations qui se sont accumulées depuis. Il lui faudra trouver, à ce défenseur putatif, des raisons plus conséquentes que le talent, la notoriété, l'argent, le pouvoir, l'intelligence qu'on dit supérieure, les erreurs de jeunesse, l'antisémitisme... Et les relations.

 

 

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