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Billet de blog 16 mai 2022

A Outreau, dans ces années-là.

Jacques DELIVRé
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POSSIBLE… OU IMPOSSIBLE ?

En matière criminelle, qui décide de savoir si des faits sont possibles ou s’ils ne le sont pas ?De ce qui est vraisemblable ? De ce qui ne l’est pas ? Les enquêteurs ? Les magistrats ? Les journalistes ? Le public ?L’histoire des Hommes n’a donc rien appris aux Hommes.

« La réalité dépasse la fiction, car la fiction doit contenir la vraisemblance mais non pas de la réalité. »

Mark Twain.

Dans un billet de son blog Médiapart, intitulé Meurtre à Outreau, vérité ou légende? (30/10/12), Frédéric Valandré écrit :

« Il est intéressant d’apprendre que, si les Legrand père et fils ont été mis en examen dans le dossier d’Outreau, ils ont également été inquiétés dans une autre enquête, ouverte par le commissariat de Boulogne-sur-Mer le 1/10/01 : les accusations d’agressions sexuelles lancées par le jeune Jacky, âgé de 8 ans (il est né le 3 mai 1993) contre trois cousins, dont Daniel Legrand fils, et son oncle, Daniel Legrand père (Jacky est le fils de Laurence L., belle-sœur de Daniel Legrand père) […]. L’enquête a abouti à une ouverture d’information le 5 juin 2002.

Au terme de l’instruction, menée non par Fabrice Burgaud mais par un autre magistrat, clôturée par un non-lieu le 11 juin 2003, il en est ressorti les éléments suivants :

Extrait de l’ordonnance de non-lieu: 

«  Les enfants [de Laurence L., au nombre de trois] faisaient état d’un enfant mort à la naissance et enterré par leur mère après que cette dernière ait vérifié le sexe de l’enfant avec une fourchette. La mère, Laurence L., ne niait pas l’existence d’un fausse couche qui l’avait amenée à montrer le fœtus à ses autres enfants, à en vérifier le sexe , avant de l’enterrer dans le terrain situé en face de chez elle. Ces déclarations de la mère permettent de conforter les discours des enfants qui n’exagéraient rien dans l’expression de leur vécu . »

Aussi « invraisemblable » que soit ce vécu, serait-on tenté d’ajouter…

Au passage, qu’en est-il de l’image médiatique laborieusement construite par beaucoup de la famille Legrand ? Et de ce « simple ouvrier à la vie régulière et à la dignité éteinte » que serait le père Legrand, selon l’expression presque admirative de Dominique Inschauspé1 ? Qui aurait dû plutôt écrire : vie « présumée » régulière et dignité « présumée » aussi .Inschauspé, il est vrai, comparait aussi Sandrine Lavier à Jeanne d’Arc (mais qui fut condamnée pour violences sur ses enfants et incitations de mineurs à la débauche en 2012 !…). La béatification attendra bien un peu. De toute façon, le storytelling réussi des personnages de l’affaire en fera des « légendes », chacun, chacune de nous se croyant libre d’y croire ou pas. Chacun, chacune y a cependant cru, à force de violent matraquage et d’unanimité.

La plupart du temps, il faut bien reconnaître que les commentateurs de ces sordides affaires, et notamment les journalistes, s’en tiennent au seul critère prétendument objectif et universel de la « vraisemblance ». C’est bien ce que Florence Aubenas, qu’Antoine Perraud cite dans son livre2, veut nous faire comprendre : « A partir d’un certain moment, dans l’affaire d’Outreau, l’argument que les choses soient impossibles dans la réalité n’a plus fait le moindre poids face au fait qu’elles pouvaient être vraies dans le dossier.3 » Cela est au moins joliment tourné et la pensée paraît profonde. A défaut cependant d’être fondé. Tout est comme ça dans son livre : bien torché, mais faux. Car que signifie exactement « vraies dans le dossier » ? Ce qui est couché dans le dossier d’instruction est ce qui est couché dans le dossier. Il faut donc prendre le dossier comme il est, même si certains déclarations et témoignages semblent pour le moins bizarres. Et que ce n’est pas une raison pour ce croire autorisé à les falsifier, comme pourtant Florence Aubenas sera une des premières à le faire.

L’objectif d’une instruction de cette envergure n’est pas de juger. Cela se fera plus tard. L’objectif est d’enquêter, en évitant justement d’avoir recours à ces critères affectionnés par la raison commune et ordinaire du « possible » ou de l’« impossible ». Ou de se laisser porter par une émotion, peut-être au départ légitime, mais qui n’a pas sa place ici. Tout doit être entendu, reçu, écrit, questionné, recoupé. C’est un travail de technicien.

D’ailleurs, Fabrice Burgaud n’avait-il pas reçu, durant son instruction, ce genre de courrier manuscrit, non daté et non signé nominativement :

« Monsieur le juge, je vous écris ces quelques lignes pour vous dire que je pense que le corps de la petite est enterré dans le cimetière où Thierry Delay le compagnon de Myriam B. avait pour habitude de voler des cranes de morts dans le cimetière. C’est des malades. Il ne faut leur laisser aucune chance. Fouillez les cimetières, je pense que c’est une piste ! Je suis foraine et fais partie de la foire d’été de Boulogne-sur-Mer. »

Thierry Delay collectionnait bien les cranes et les ossements humains. On en retrouva chez lui.

En matière criminelle, qui décide du « possible » ou de l’« impossible », du « vraisemblable » ou de l’« invraisemblable » ? Ne sait-on pas ce que l’Homme peut faire à l’Homme, pour reprendre la formule terrible de Primo Levi ?

Ainsi, pour remettre ces choses dans une perspective quasi anthropologique, beaucoup plus vaste, et de façon sans doute un peu présomptueuse de notre part, ce qui fut découvert dans les camps de concentration et d’extermination nazis fut proprement invraisemblable : expériences pseudo-scientifiques barbares et absurdes sur des cobayes humains vivants, viols de détenu(e)s, y compris par des chiens, gazage de masse, y compris des enfants, des vieillards, des familles entières ; corps humains brûlés dans des incinérateurs conçus exprès, sorte d’industrialisation de la disparition ; des tonnes de cendres humaines qui serviront-on ne sait plus qu’en faire- d’engrais pour les champs. Des montagnes de cheveux de femmes avec lesquels on fabriquera des couvertures. La graisse des détenues expérimentée pour fabriquer du savon ; des peaux humaines tatouées prélevées pour confectionner des abats-jour, ou autres objets décoratifs. Nourrissons aux cranes fracassés contre les murs, dans les ghettos ou ailleurs… par des hommes en apparence ordinaires, bons maris peut-être, bons pères sans doute, bons fils à n’en pas douter.

La liste de ces invraisemblables horreurs est proprement interminable. Et chacun connaît ces choses : pourquoi faut-il donc constamment les rappeler ?

Pourtant, certains esprits tristement révisionnistes décident, aujourd’hui encore, et pour de basses raisons idéologiques, de dénier ces crimes, de les minorer ; décident de ne pas adhérer au récit historique pourtant très précisément documenté, et surtout pas écrit sous le coup d’une émotion que la science historique interdit elle aussi. On nous objectera le plus souvent que tout cela se réalisa dans un contexte de violence débridée, liée à la guerre. Sans doute. Mais si cette violence « débridée »n’existait qu’en temps de guerre, cela se saurait. Il est plutôt à craindre qu’elle soit inhérente à une certaine nature4 de l’Homme.

Alors ? Faut-il encore s’étonner que, dans un pays pourtant en paix comme le nôtre, des faits atroces, inhumains, stupéfiants et proprement invraisemblables à première vue, se déroulent : viols de bébés de quelques mois, viols d’enfants de tous ages, y compris par des chiens ; meurtres d’enfants, petits corps jetés à la décharge, quand ce n’est pas dévorés par des animaux ; enfants vendus par leurs parents à qui veut payer… Oui, tout cela est. Et pas uniquement dans le sous prolétariat. Nous préférons détourner les yeux et considérer, nous qui en fait n’y connaissons rien, que c’est « impossible » ou « invraisemblable ». Plus rassurant.

Celles et ceux qui déclarent encore aujourd’hui que les enfants d’Outreau ont menti et raconté des invraisemblances se rendent-ils compte qu’ils risquent ainsi de se comporter à leur tour comme les révisionnistes, voire les négationnistes de la grande Histoire ?

1Dominique Inchauspé esr une sommité de Droit, qui écrivit (aussi) sur l’affaire d’Outreau : L’Erreur judiciaire, PUF.

2La Barbarie journalistique, Flammarion.

3La Méprise, sur l’affaire d’Outreau, 2005.

4Terme trop vague, ambivalent, d’emploi discutable. Mais le lecteur aura saisi l’idée.

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