Fait divers: l'affaire Epstein.

FAITS DIVERS

« Si l'affaire Epstein n'avait pas existé, les complotistes l'auraient inventée ».

 

Ou si l'inverse était vrai aussi : « Si les complotistes n'avaient pas existé, l'affaire Epstein les aurait inventés ? »

 

On apprend le 28/08/19 par le site Breizh.info1 que le responsable permanent de la région Hauts-de-France en Grande-Bretagne, Jean-Paul Mulot, ami de trente ans de Xavier Bertrand (Président de la Région) et nommé par lui à ce poste, avait laissé ses coordonnées personnelles sur le fameux carnet de Jeffrey Epstein. Pas moins de six numéros de téléphone de Jean-Paul Mulot, ex-directeur du Figaro, et de sa femme, Anne Verdin, y figuraient.

Mulot, sollicité, expliquera que cette dernière, ayant fait ses études à Oxford, s'y était lié d'amitié avec la sympathique Ghislaine Maxwell, compagne d'Epstein et fille du célèbre magnat de la presse aux pratiques controversées Robert Maxwell, mort en mer après avoir chuté maladroitement de son yacht Le Ghislaine2. La fifille chérie et possiblement rabatteuse d'Epstein reste aujourd'hui totalement introuvable. Elle aurait disparu il y a quelques années après la publication par le site à scandales américain Gawken, puis par le tabloïd The Daily Mail U.S., du fac-similé de ce fameux carnet explosif. C'était en 2015.

Espérons en tout cas qu'il ne s'agit pas d'un début d' « emballement médiatique » que l'on regrettera plus tard, quand tout sera tassé : ça s'est déjà vu... Les médias deviennent, sur le coup, parfois imprudents de dire les choses comme elles sont. Comme, par exemple, Paris-Match du 23/7/19 : « Jeffrey Epstein est à l'ombre, dans l'un des établissements pénitentiaires les plus sécurisés du pays [...]. Il risque cette fois la prison à vie, à moins qu'il ne consente à faire des révélations concernant certains de ses puissants amis [...]. Le fait qu'Epstein soit aujourd'hui mis à l'isolement à la prison de Manhattan donne la mesure de la détermination des autorités judiciaires. Il s'agit de le faire craquer. Et de lui faire avouer ses crimes. Epstein est à terre, d'autres têtes vont tomber » (Du correspondant aux États-Unis Olivier O'Mahony). En attendant, c'est la tête d'Epstein qui est tombée3...

Le « carnet noir », qui compte plus de 600 noms et numéros de téléphone, avait été dérobé par le majordome d'Epstein, Alfredo Rodriguez, qui pensait de la sorte le revendre à des avocats des victimes (présumées) du financier millionnaire. Ce carnet comporte aussi 86 noms de Français, sans que l'on sache, bien entendu, la nature des liens que ces personnes entretenaient avec l'Américain4. Du polar cousu main. Si on voit ça au cinéma, on rigole : un véritable rêve de complotiste ! Sauf que si la réalité nourrit toujours la fiction, la fiction ne change jamais la réalité. Espérons, cependant, que des gilets jaunes mal intentionnés ne liront pas ce billet.

On y retrouve par exemple, dans ce carnet d'adresses, et n'importe qui de curieux peut le consulter sur Internet, le Duc Jacques de Crussol d'Uzès, l'actrice Hermine de Clermont-Tonnerre, l'homme d'affaires Jean-Yves Le Fur, ex de Stéphanie de Monaco, le Prince Louis-Albert de Broglie, le Prince Pierre d'Arenberg ; Betty Lagardère, ancienne mannequin d'Ungaro et veuve de Jean-Luc, Edmond de Rothschild, décédé en 1997 et membre du comité de direction du groupe Bilderberg, Philippe Junot, banquier et premier mari en 1978 de Caroline de Monaco5. On y trouve aussi les coordonnées de Caroline Lang, fille de Jack6. Et tout plein encore de beau monde, de la mode, de l'art, du design, des affaires et de la finance.

Du très beau linge donc, côté français aussi. Epstein savait s'entourer. C'était, parait-il, un joyeux compagnon, marrant, généreux et tout et tout. Même si Jean-Paul Mulot le trouve aujourd'hui, et tout bien pesé, pas si cool que ça et, à y voir de plus près encore et rétrospectivement, totalement insupportable. Comme il a cru devoir le signaler dans les médias quand on l'a interrogé là-dessus. Il est vrai que le temps a passé, que tout le monde a vieilli, que les mœurs, malheureusement, ont changé dans le mauvais sens, et qu'on ne sait plus s'amuser. Et qu'il n'est plus de très bon goût de dire, comme Donald Trump en son temps, qu'Epstein était un type « super sympa », avec lequel on buvait, dînait, et rigolait bien.

Mort, Epstein ne plaît plus trop, allez savoir pourquoi... Comme David Hamilton.

 

Sans oublier, sur ce carnet, que certains ont eu la bonne idée de ne pas confier tout de suite à la justice, les nombreuses coordonnées téléphoniques de Jean-Luc Brunel, directeur d'une agence de mannequins parisienne. On sait maintenant qu' Epstein et lui étaient très proches. Brunel, évaporé lui-aussi, après la mort en prison de son copain financier, même s' il aurait été entr'aperçu à Paris au mois d'août. Dans ce qui ressemble à une cavale, Brunel craint-il la justice ou craint-il plus grave encore ? C'est avec ce Brunel- là, oui, oui, que le chanteur Claude François avait été mis autrefois en contact. Cloclo, insatiable et toujours sur la brèche, voulait profiter de sa notoriété et de ses sous pour créer une agence de mannequins lui-aussi.

Brunel était chargé de lui trouver des filles, très jeunes de préférence. Le chanteur populaire se méfiait en effet des filles de plus de 17 ans . C'est après cet age-là que les ennuis sérieux commencent, disait-il. Et on peut s'interroger sur la nature exacte de ces « ennuis ». Au passage, Cloclo l'infatigable, qui s'était lancé également dans la photographie pour son magazine de charme Absolu qui présentait des jeunes filles nues de pas plus de quatorze ans parfois, était allé glaner des conseils avisés auprès d'un autre spécialiste des très jeunes filles et, accessoirement, de la photographie, David Léonard Hamilton, dont le tragique destin chagrina tant d'admirateurs de très jeunes nymphettes dénudées et, accessoirement, de photographie.

Décidément, entre cavales et morts subites, les temps sont durs pour les amateurs de chair fraîche.

Gageons que les personnes interrogées éventuellement par les services de police et de justice adopteront une stratégie prévisible. A défaut de dire : « Epstein, connais pas... », ce sera plutôt : « Oui, euh..., en effet, je l'ai rencontré une fois ou deux comme ça, chez des amis, presque par hasard, mais je le connais très très peu, Monsieur l'Inspecteur. Et je suis tombé littéralement de l'armoire quand j'ai appris les choses, Monsieur le Juge. Je n'avais jamais rien vu, rien entendu, rien soupçonné... Ah là là, quelle histoire ! J'espère que j'aurai pas d'embêtements... » Puis, si les choses devaient s'envenimer, nous verrons arriver un chœur courroucé et vociférant de « Ténors du Barreau », qui nous chanteront le respect de la présomption d'innocence et celui de la vie privée sur l'air de la calomnie : « C'est parce qu'ils sont riches et qu'ils ont réussi dans la vie que nos clients sont attaqués. Vous êtes tous des jaloux et des envieux ». Mauvais signal envoyé à la vérité que cette arrivée-là. Vérité toujours constamment planquée au fond de son puits, et qui n'en sort guère, de peur de constater l'état de la situation.

Il est donc à parier que pas mal de beau monde, jusque là bien propret et respectable, va commencer à sévèrement tirer la bobine et faire profil bas en attendant la suite des événements. Comme Xavier Bertrand lui-même qui, contacté par les médias, n'a pas souhaité s'exprimer à propos de son ami Mulot... Sans doute, n'a-t-il rien à dire d'intéressant.

Mais ce qui ressemble à une petite contre-offensive, ou à un contre-feu, ne tarde guère à arriver. Dans Le Monde du 11/9/19, ceci : « Jean-Paul Mulot n'en est toujours pas revenu […]. [Il a ] dû justifier par voie de presse la présence de ses coordonnées dans un carnet où il ne fait pas bon avoir son nom : le « petit livre noir » de Jeffrey Epstein […]. Le nom de Mulot avait été révélé durant l'été, par plusieurs sites complotistes ou proches de l'extrême droite. Puis l'une de ces mentions, sur Breizh Info, a fait l'objet d'une reprise par le quotidien 20 Minutes. M. Mulot est pourtant catégorique : il ne connaissait pas le sulfureux milliardaire américain, etc. »

Le problème, une fois de plus, est que cela est largement inexact. L'information avait été publiée il y a quelques années déjà, on l'a vu. A l'époque, elle n'avait pas retenu l'attention des Français. Ce ne sont donc pas des sites complotistes ou d'extrême droite qui ont révélé la chose cet été. D'autre part, l'information avait été reprise aussi par Le Courrier Picard, L'Aisne Nouvelle et La Voix du Nord, qui ne sont pas classés « complotistes » ou « extrême droite ».

Sans compter que l'article indique que les adversaires politiques de Xavier Bertrand vont tenter de se faufiler dans la brèche, notamment l'inévitable Rassemblement National qui, dans ces régions, est sur ses terres. Du pain bénit! Car l'impression générale qui est donnée sera que c'est l'extrême droite qui est à la manœuvre. Qu'il s'agit donc d'un règlement de compte politique visant à salir des gens intègres et honnêtes : être attaqué par l'extrême droite est toujours, politiquement, profitable. Les ennemis ont donc été tout trouvés, et sont toujours les mêmes quand on a plus d'arguments : les complotistes, les conspirationnistes, les antisémites, l'extrême droite fascisante... Et si, par malheur, ces vrais méchants n'existent pas dans l'affaire en question, il conviendra de les inventer, partant du principe qu'inventer des vrais méchants est une des techniques les plus rodées de la propagande.

L'article du Monde se garde bien, par ailleurs, de demander à Mulot pourquoi figure dans ce maudit carnet autant de numéros de téléphone de lui et de sa femme (six). Nul besoin d'être complotiste ou d'extrême droite pour se poser des questions légitimes. Après tout, l'affaire est grave.

 

Mais soyons justes : la contre-offensive avait déjà commencé avec deux articles de Causeur, l'un de l'avocat Régis de Castelnau (le 15/08/19), l'autre avec un papier de son copain psychiatre Paul Bensussan (le 17/08/19), grand militant de la thèse : les victimes disent que des âneries7. Causeur, dont même Le Monde.fr disait déjà : « Revue vendue à 10 000 exemplaires volontiers réactionnaire et ouvert aux infréquentables jusque dans son capital. » (12/12/13).

Nous y reviendrons.

1L'information sera reprise notamment par Le Courrier Picard, par L'Aisne Nouvelle et La Voix du Nord.

2On parla d'une noyade suspecte. D'une opération du Mossad, par exemple. Allez savoir...

3Puisqu'il est retrouvé mort dans sa cellule : son co-détenu avait été transféré, les caméras de surveillance étaient arrêtées et les surveillants faisaient leur pose Marlboro. Que des hasards malencontreux. Il s'est pendu avec des draps en papier (dont sont dotées les cellules anti-suicide) ou avec son pyjama « craquant ».

4On peut penser que ces gens-là seront, au moins, interrogés...

5Ils divorcèrent par la suite, et la nullité de leur mariage fut reconnue par le Vatican. Ça sert, les relations...

6Celui-ci a reconnu avoir rencontré Epstein à quelques reprises. Notamment à Paris, pour l'anniversaire de Woody Allen. C'était chez la Princesse Camilla de Bourbon-Sicile, un petit casse-croûte vite-fait entre copains qui s'apprécient, et qui aiment Paris, Saint-Tropez, la vie facile, la rigolade et plein d'autres trucs.

7Rengaine bien connue des négationnistes et autres révisionnistes.

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