LA BELLE AFFAIRE POLANSKI

Que les faits de viols et de violences sexuelles soient avérés ou non, là n'est plus aujourd'hui exactement la question dans la polémique Polanski homme et œuvre. Il est donc utile d'examiner les « arguments » avancés par celles et ceux qui défendent le cinéaste.

Que les faits de viols et de violences sexuelles soient avérés ou non, là n'est plus aujourd'hui exactement la question dans la polémique Polanski homme et œuvre.

Il est donc utile d'examiner les « arguments » avancés par celles et ceux qui défendent le cinéaste.

 

-C'était il y a fort longtemps. D'ailleurs, en France, ces crimes sont prescrits.

-C'était une « erreur de jeunesse. » (Bernard-Henri Lévy, à propose de Samantha Geimer).

-Polanski est très âgé, et l'on n'attaque pas un vieil homme.

-Polanski a connu, dans son enfance et son âge mûr, des horreurs sans nom.

-Il est d'origine juive: « Il y a une recrudescence de l'antisémitisme en Europe[...]. Il y a la jalousie envers quelqu'un qui a réussi alors que c'était un petit Polonais sorti du ghetto. »(Nadine Trintignant).

-C'est un excellent cinéaste, mondialement reconnu et célèbre. « Sa célébrité dessert Polanski. »(Bernard-henri Lévy). « Polanski est un immense artiste. » (Frédéric Mitterrand).

-Il est d'une « intelligence supérieure » (Nadine Trintignant).

-Polanski est une victime : « Il est victime d'un procédé totalitaire. » (Frédéric Mitterrand).

-Il a été considéré, par l'expertise psychologique demandée par la justice américaine, comme parfaitement conscient des interdits et des « valeurs morales ». C'est donc très bien.

-Les (présumées) victimes ont mis beaucoup beaucoup de temps à parler.

-Ce qu'il affirme, à savoir être innocent de tout et ne pas connaître les femmes qui l'accusent, ne peut être mis en doute. Un individu intelligent, célèbre et talentueux ne peut mentir. Il s'agit donc d'un citoyen au-dessus de tout soupçon.

-Polanski, c'est pas n'importe qui : «  Polanski n'est pas le violeur de l'Essonne. »(Alain Finkielkraut).

-Sur sa bonne mine, il ne peut être coupable : « Je le connais, c'est un homme extrèmement bon. » (Frédéric Mitterrand).

-Sa première victime n'était pas une enfant, donc Polanski n'est pas pédophile : « Agée de 13 ans, ce n'était pas une fillette, une petite fille, une enfant. » (Alain Finkielkraut).

-Il a épousé une très jolie femme, et n'a nul besoin d'aller voir ailleurs (Nadine Trintignant).

-On l'attaque par jalousie, parce qu'il a brillamment réussi sa vie et son œuvre (Frédéric Mitterrand, Jack Lang et tous les autres).

-On s'acharne contre lui : « La France est en proie à une véritable fureur de la persécution. » (Alain Finkielkraut). « C'est d'une violence inouïe. » (Catherine Deneuve).

-On l'attaque par pur populisme, parce qu'il appartient à une « élite » enviée : « L'art est comme un outrage à l'égalité, alors on adore voir les artistes tomber. » (Alain Finkielkraut).

-C'est un complot. A propos des accusations portées par la photographe britannique Charlotte Lewis : « Il ne faut pas se laisser gruger. Ce nouvel épisode renforce le sentiment de manipulation. » (Jack Lang).

-Il faut savoir « pardonner » (Costa-Gavras).

-Ce sont les féministes les plus énervées et les plus radicales qui l'attaquent. Elles l'attaquent en tant qu'homme, par haine des hommes. D'où la revendication de certaines femmes du « droit d'être importunées ». Cf. la pétition signée par Catherine Deneuve.

 

On ne voit là aucune sorte d'argument recevable, sinon de puissantes réactions de solidarité de caste. Et puis « pardonner », pour quoi faire s'il ne s'est rien passé ? On constate aussi que nombre de ces remarques confondent tranquillement l'homme et l'artiste, ce que ces mêmes défenseurs nous demandent de séparer. On ne trouve pas davantage un mot de compassion ou de sympathie pour toutes les victimes de viols, d'agressions et de harcèlement sexuel. Et, particulièrement, dans le milieu du cinéma. Sinon de répéter, un peu hypocritement : « Le viol, c'est pas bien. » Faut-il entendre un message subliminal : « Quand, jeune fille-ou même enfant-, on entre dans ces milieux du cinéma, de la photographie, du show-business, de la mode, du mannequinat, des médias télévisés, on sait à quoi s'attendre. » ? Bref, c'est le prix à payer pour qui veut réussir dans ces métiers. Subliminal ou pas, d'ailleurs : « Le désir est au cœur de plusieurs professions créatives comme le cinéma, la musique, ou la photographie de mode. » (Catherine Deneuve). C'est comme ça, c'est la Nature qui s'exprime : « Quand une jolie ou belle femme rentre dans une pièce, elle attire les gens. C'est injuste, mais c'est la vie. » (Catherine Deneuve). « Injuste » pour celles que personne ne remarque ?

 

Et tout cela va plus loin encore, puisque l'irrationnel s'invite dans l'affaire, sous la forme de la « croyance ». Frédéric Mitterand, parlant du témoignage récent de la photographe Valentine Monnier: « Je n'y crois pas. » Parlant de Polanski : « Tout le monde en parle, sans avoir les éléments pour juger. Moi, je le connais. »

La belle affaire ! Dans parole contre parole, pourquoi donc croire plus l'un que toutes les autres ? Et inversement, d'ailleurs ?

 

C'est donc comme ça, « ça » ne s'explique pas. On ne commence à croire timidement une victime que lorsqu'elle est plus célèbre que son agresseur présumé. C'est ce qui se passe avec le témoignage d'Adèle Haenel, qui est parfaitement consciente de la chose. De là à penser qu'un agresseur célèbre et protégé se sentira forcément plus écouté et plus crédible que sa victime, il n'y a qu'un pas.

 

C'est donc bien le pouvoir le véritable problème. Celui des plus en vue, des plus célèbres, des plus fortunés, sur tous les autres, renvoyés à leur nullité. Le peuple des « anonymes » comme disent bêtement les journalistes pour surdéterminer leur inexistence. Celles et ceux qui ne sont rien, ou pas grand chose.

Et peut-être bien le pouvoir des dominants sur les dominés. Les dominants sont crus; ils font autorité. Ils règnent. Ils parlent partout, haut et fort, se répandent dans les médias, dans tous les lieux où s'affichent sans complexe et sans remise en question leur superbe, leur mépris et leur puissance.

Les dominés se taisent, ou mettent beaucoup de temps à oser le faire, car ils savent très bien que personne ne les écoutera.

 

N'est-ce pas un peu cela, aussi, l'affaire Dreyfus ?

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