LE PANIER DE CRABES, SUITE

Gabriel Matzneff (GM) fut tout de même invité autour de cinq fois par Bernard Pivot. Si ce n’est pas de la complaisance, ça y ressemble. Quand on se souvient des vertus promotionnelles de Ouvrez les Guillemets, puis d’Apostrophes dans ces années-là (années 70).

Gabriel Matzneff (GM) fut tout de même invité autour de cinq fois par Bernard Pivot. Si ce n’est pas de la complaisance, ça y ressemble. Quand on se souvient des vertus promotionnelles de Ouvrez les Guillemets, puis d’Apostrophes dans ces années-là (années 70). Mais comme il fallait bien pimenter un peu ces émissions littéraires, Pivot ouvrait aussi ses portes au fringant GM, et c’était vendeur, un peu scandaleux, et sulfureux. Voilà que ça s’émoustillait et pouffait sans arrière-pensée dans les chaumières et sur le plateau. On se livrait alors, sans risque aucun, aux délices sans pareil de la transgression, à l’exotisme de récits de viols réels auxquels on participait par procuration pour les pédosexuels téléspectateurs, ou au voyeurisme malsain pour celles et ceux qui ne goûtaient pas les tendres chairs enfantines.

 

Il y a peu (29/03/18), BHL écrivait encore à propos de GM: « J’ai toujours eu un faible pour sa façon d’écrire ce qu’il vit et de vivre ce qu’il écrit (=pédocriminalité). Il y a toujours ce côté pestiféré, bouc-émissaire des ligues de vertu, des pétitions en ligne quand on lui donne un prix littéraire, prince des lettres au nom devenu imprononçable[…], irrésistiblement sympathique. » Comme tout cela est donc délicieux, ces frissons-là de l’interdit frôlé. Très upper class .

 

Alors aujourd’hui, on crie « haro » sur le baudet, moins innocent il est vrai que celui de la fable.

 

Et les vestes se retournèrent

 

S’attaquer au vieil homme, quel courage faut-il donc ? Aucun, semble-t-il, car c’est fastoche. A l’instar de Léonard David Hamilton en son temps, le bonhomme n’est plus soutenu par grand monde. On va donc faire comme les autres. Tout le monde le soutenait autrefois (mais pas tout le monde, en fait : il y avait des voix inaudibles) ; tout le monde lui tombe dessus aujourd’hui. C’est bien de faire comme tout le monde. On se sent moins seul, tous ces esclaves de leur image et de leur réputation, à défaut d’être plus libres et originaux. Mais je veux parler d’abord du soutien du « milieu », non pas exactement de la pègre, mais de celle en tout cas qui se veut littéraire. A l’époque, c’était chic. Maintenant c’est choc. L’écrivain tombe-t-il en disgrâce, ou est-ce plutôt un lâchage opportun ?

 

Dans Valeurs Actuelles (14/01/20), c’est Christine Angot qui se lance sur la piste du bal des hypocrites, elle qui écrivit en 1990 à propos de Denise Bombardier : « Cette femme lui reproche d’être un écrivain, c’est ça qui la dérange. » Virage à 180° dit l’hebdo très à droite. L’Angot vole maintenant au secours d’une des victimes de GM, qui a grandi (comme on peut s’y attendre) et qui écrit Le Consentement, Vanessa Springora. Merdre ! Avec talent de vivisection des sentiments, des stratégies et des émotions. Elle est directrice de Julliard, donc du « milieu » elle aussi. Et elle s’en sert avec intelligence. Merci à elle.

Décidément GM était beaucoup plus peinard avec les gamins pauvres des faubourgs de Manille.

 

Donc : Tous aux abris, d’autant plus qu’une enquête a été ouverte par le Parquet pour viol sur mineurs de 15 ans (=de moins de quinze ans, ça veut dire).

 

Et chacun entre sur la piste.

 

Laurent Joffrin, directeur de la publication de Libération : « C’est un fait que Libération accueillait en son sein un certain nombre de militants qui revendiquaient leur goût pour les relations sexuelles avec des enfants et tenaient qu’il fallait dépénaliser les comportements au nom de la libération sexuelle. » Joffrin dénonce des plaidoyers qui « promouvaient parfois des excès fort condamnables [ bien vu, Laurent!]comme l’apologie intermittente [?] de la pédophilie que le journal a mis un certain temps [sic] à bannir. » Quand Joffrin s’engage à fond, ça fait mal. Il parle « d’ébats avec des enfants », expression dont on saisit toute la férocité, puis de « pédophilie », alors qu’il s’agit de pédocriminalité, puisque c’est interdit, Laurent, et même à l’époque aussi figure-toi. Laurent doit vouloir qu’on lui pardonne.

 

 

Ici même, sur Médiapart, Antoine Perraud reconnaît récemment (Mes quarante ans d’aveuglement volontaire) s’être fait avoir par GM lui-aussi. Ahlala, ce qu’on peut être bête quand on est jeune : « Je ne voulais rien entendre. J’étais prêt à l’admirer autant que peut être un petit maître crucial : il exigeait la dévotion due aux géants des lettres[…]. J’ai fini par deviner ce que permet de comprendre, en 2020, le récit de Vanessa Springora […]. Ainsi revenu de quarante ans d’errances, etc.etc. » Arrête, Antoine, tu te fais du mal. Antoine Perraud est-il sincère ? On peut le penser. Autant sans doute que lorsqu’il écrivait à mon égard : « Plus ce J.D. s’exprime, plus il s’enfonce et déconsidère la cause pitoyable qu’il prétend défendre. » J’en fus un peu mécontent. C’était un de ses commentaires, suite à un article à propos du procès de Daniel Legrand à Rennes en 2015, La Mascarade d’Outreau continue. Et la cause « pitoyable » était la défense des victimes et la recherche de la vérité dans cette affaire. Sans doute, Antoine Perraud était-il sincère aussi quand il dépublia pas moins de cinq de mes commentaires à son billet, alors que la Charte Médiapart restait scrupuleusement respectée ? A l’époque, nous étions des complotistes réactionnaires quand nous évoquions des cas comme celui de Matzneff. Perraud fait aujourd’hui amende honorable.

Bon ! Accorderons-nous l’absolution à Antoine, après la confession de ses « errances »?

 

Frédéric Mitterand le Magnifique ne condamne pas nettement GM et tortille du derrière. Toutes ces choses sont si complexes. Celui qui écrivait tranquillement dans La mauvaise Vie : « La profusion de jeunes garçons très attrayants et immédiatement disponibles [sic] me met dans un état de désir que je n’ai plus besoin de réfréner ou d’occulter. » C’est très bien, Fred, t’as raison : il faut un peu se laisser aller à ses petites envies. Après tout, se faire du bien ne fait de mal à personne, surtout si on paye . Celui-ci donc, déclarait il y a peu sur RMC à propos de GM: « Tout est terrible dans cette histoire. Ce qu’il a fait, la manière dont il s’en félicite, la manière dont pendant trente ans personne n’a rien dit [sic], la manière dont maintenant tout se retourne. » Terrible, terrible… En effet, c’est le mot. De plus en plus difficile de faire son marché tranquillement dans ces pays, même lointains… Mais terrible aussi de devoir demander à Fred, qui est si sensible, ce qu’il pense de tout ça. En fait, « je me méfie de la meute », dit-il. Tout dépend de quelle « meute » il s’agit. Et, en réalité et finalement, il ne sait plus quoi penser du tout.

Mais c’était quand même mieux avant, non ?

 

Frédéric Beigbeder, juré de l’édition 2013 du prix Renaudot qui fut accordé à GM (Le Parisien, janvier 2020) : « Nous tous, dans le milieu littéraire, nous sommes coupables de non-assistance à personne en danger ». Le pauvre se sent tout « morveux » (comme un gosse, quoi).

 

Bernard Pivot fait état de ses « regrets » (JDD, 30/12/19). C’est dur pour lui (sniff). « Il m’aurait fallu beaucoup de lucidité et une grande force de caractère pour me soustraire aux dérives d’une liberté dont s’accommodaient tout autant mes confrères de la presse écrite et des médias. » Si tu avais possédé ces qualités qui te font défaut, aurais-tu fait la même carrière, Bernard ?

 

Le journaliste Pascal Praud (mais est-un journaliste?), déclarait dans Le Point (décembre 2018) : « J’aime beaucoup Gabriel Matzneff et je crois avoir lu tous ses livres. J’aime beaucoup ce qu’il dit et comment il le dit. » Mais le 10/01/20, rapporté par le Huffpost : « On est horrifié, scandalisé quand il [GM] raconte ses aventures sexuelles. » Pascal Praud, qui avait tout lu, aura donc mal lu. Et il lui faudra relire. Peut-être aussi, n’avait-il pas tout compris. C’est pas toujours facile, la littérature contemporaine. En tout cas, le politiquement correct est à géométrie variable. Tout ça dépend du climat, de l’air du temps, du vent qu’il y a… C’est beau, les convictions !

 

La palme de la tartufferie reste à décerner (pour le moment) à son éditeur, le fils de famille Antoine Gallimard et patron de la petit entreprise : « Je sentais bien que le lien, la tension entre ses écrits et la vie réelle devenait de plus en plus problématique et que l’esprit de transgression ne pouvait seul en justifier la programmation […]. Je le considère comme un écrivain, mais j’ai toujours été gêné que le Journal fasse état de faits réels concernant des personnes vivantes. » Si elles avaient été mortes, aurait-ce été différent ? « Bien sûr que j’ai eu des doutes [pendant 40 ans, donc]. » Et le perspicace mais un peu long à la détente éditeur parisien ajoute : « J’ai été très touché par la lecture du livre de Vanessa Springora. Elle m’a fait prendre la mesure des effets dévastateurs de la manipulation d’un adulte sur une très jeune fille […]. Dans le Journal de Gabriel Matzneff, il y avait une part manquante : la victime. » Ah ouais, c’est bête, il avait pas vu. Pourtant GM ne parle que de ses victimes : c’est même son fond de commerce, dans son Journal. Et, en plus, re-merdre : voilà-t-il pas que le bouquin de Vanessa se vend super bien, mieux que ceux de Matzneff.

Résultat des courses : Gallimard ne publie plus le Journal, ni les éditions Léo Scheer, ni La table Ronde, ni Stock, etc. Censure, prudence, ou pétoche ? C’est tout de même genre : Sauf-qui-peut ! Les rats quittent-ils le navire ? A quand le grand naufrage style Titanic ? Sont-ce les moins chanceux qui se verrons noyés les premiers ?

 

Seul ou à peu près, Finkielkraut s’accroche au bastingage, mais patauge déjà les pieds dans l’eau. Le philosophe, qui a toujours un truc intelligent à dire sur tout et n’importe quoi, à propos du livre de Springora, entonne sa sempiternelle rengaine déjà servie à propos de Polanski : « Un adolescent et un enfant, ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas de la pédophilie. Il y a juste détournement mineur. » Finkielkraut le philosophe, n’aime pas certains mots. Lui, c’est surtout les mots qui le gênent. Quant à l’emprise d’un homme cultivé, pervers, âgé de 50 ans sur une adolescente de 14, Finky n’ a aucune idée de quoi il s’agit, même s’il a dû enseigner dans sa vie. Il n’avait rien remarqué de ce genre de choses.

 

O tempora o mores

 

Il est donc faux de dire qu’à l’époque, personne ne s’était ému de la situation . Bien avant Denise Bombardier, par la suite rapidement ostracisée, il y eut, à l’émission de Pivot Ouvrez les Guillemets, une enseignante, par ailleurs essayiste, qui intervint sur le plateau. C’était en 1975. Et elle s’appelle Jeanne Delais. Elle contesta fermement mais très poliment les thèses de Matzneff en sa présence et lui reprocha de ne pas respecter les enfants en parlant d’ « attentat à la dignité de l’enfant ». Mais elle resta inaudible. GM écrivait si bien !

 

On nous ressortira l’argument usé du « c’était les mœurs libertaires de ces années-là ». « Libertaires » ? Mais la liberté de qui ? Celle du renard libre lâché dans le poulailler libre ? Comme dit l’autre, entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui protège. Car si les choses se passaient ainsi, dans ces milieux qui s’affichaient libérés de toute contrainte uniquement bonne pour les autres, la valetaille que nous sommes, c’est d’abord parce qu’il y avait de solides appuis, de Philippe Sollers par exemple, sorte de caïd qui régnait sans partage sur le « milieu », à Josyane Savigneau, la tsarine du Monde des Livres. Mais aussi, et c’est plus grave, des accointances, pour ne pas dire des complaisances au plus haut niveau des instances politiques. Entendons-nous bien : Matzneff n’aurait pas existé comme cela sans toutes ces complicités et sans soutien politique, à bas bruit, bien entendu.

A propos, il est où ce Ministre pédophile (pédocriminel) dont parlait, il y a quelques années, un Luc Ferry très sûr de lui et de ses sources ? Ben nous, on sait pas trop… Ou plutôt on hésite. La France, pour paraphraser un humoriste, c’est ce pays où quand on parle d’une personnalité politique pédocriminelle, chacun se demande : « Oui, on sait. Mais laquelle ? » Un membre donc d’une prétendue élite intouchable.

Ah ! Qu’il était doux le temps passé. Que reste-t-il de nos amours ? Que reste-t-il de ces beaux jours ? Que reste-t-il de ces moments de grâce ineffable où un artiste aussi délicieux que GM enchantait les salons mondains avec ses frasques si pittoresques et sa culture gréco-latine ? Où il pouvait entonner, lui qui se croyait devenu le personnage flamboyant de son propre théâtre fantasmé, la tirade de Dom Juan : « On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui peine à rendre les armes, à forcer pied à pied les petites résistances qu’on nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter» ?

 

Mais le règne de tous ces gens est finissant et pourrit sur pied.

 

Le crépuscule de dieux

 

L’expression est un peu exagérée certes, mais ils se prenaient bien pour de dieux descendus de l’Olympe des Lettres, de la Kultur, des Médias, de la Politique. Nous nous trompions. Nos surhommes ne l’étaient pas tant que ça. Ils n’étaient grands que parce que nous étions à genoux, disait La Boétie en son temps.

 

Dans Le Parisien du 10/01/20, cette petite info : victime présumée de GM, elle avait proposé, nous dit-on, un manuscrit à un éditeur parisien. C’était dans les années 90, avant Dutroux et Outreau. Mais le manuscrit, sans trop de surprise, avait été refusé par le monde de la littérature. Pas assez littéraire sans doute. La victime y racontait notamment qu’elle était tombée enceinte, adolescente, de GM [de ses « œuvres », donc]et qu’elle avait dû avorter. Que c’était avant la législation autorisant l’IVG, et que la chose s’était mal passée. Que la jeune fille en était devenue stérile. Au final, les rapports sexuels sous emprise et malgré leur qualité nec plus ultra de Rolls Royce de la coucherie, ne disposait pas d’un service après vente à la hauteur. Après y être allé de ses propres bourses, GM y était-il allé, un peu pingre, de sa propre poche ?

 

C’est quoi un enfant ? C’est quoi un adulte ?

 

Il faudrait demander à Finkielkraut qui semble s’y connaître, lui qui parvient à déterminer précisément où et quand finit l’enfance pour que commence l’adolescence.

 

S’en prendre à un enfant ou à un adolescent, l’utiliser comme objet sexuel pour satisfaire ses propres désirs et réaliser ses propres fantasmes n’est guère reluisant. Comme le rappelait récemment, et à son propos, la psychiatre Muriel Salmona, un enfant, c’est pratique car on peut lui imposer ce que l’on veut. On peut tout faire avec lui, et c’est tout l’intérêt de la chose. Mais on le fait aussi par peur, par faiblesse, par lâcheté, par dégoût des adultes et des femmes. C’est si rafraîchissant, un gosse. Car, en grandissant, ces garçonnets et ces fillettes deviennent en effet insupportables et font des tas de chichis pour aller au lit.

Bref, tous ces hommes gourmands de chair fraîche ont décidément de gros problèmes et s’empêtrent dans leurs attributs à ne plus savoir quoi en faire.

 

C’est pas compliqué pourtant. Un seul viatique : protéger les enfants et les plus vulnérables. Les protéger de certains individus mais aussi, quand il s’agit d’adolescents, les protéger d’eux-mêmes.

 

A quoi ça sert, d’être adulte ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.