L'affaire d'Outreau et Dupond-Moretti, Karine Duchochois et Patrick Poivre d'Arvor

On parle beaucoup, en ce moment, de PPDA. Mais quel rapport avec une ancienne acquittée de l'affaire d'Outreau, un prix littéraire et un scandale?


 

On s’en souvient peut-être, en raison de la durée de leur incarcération, les acquittés de l’affaire d’Outreau furent indemnisés de manière conséquente et exceptionnelle, puisque furent versées, pour les 13 acquittés, la somme publique, mais tenue secrète, de 10 millions d’euros, soit une moyenne de 800 000 euros chacun. Certains furent plus indemnisés que d’autres, et le père Legrand, par exemple, le déplora. De son côté, l’huissier Alain Marécaux remporta la palme, car on estima la somme qu’il toucha à 2 millions d’euros.

Toutes et tous refirent leur vie, avec plus ou moins de bonheur. Daniel Legrand eut des ennuis avec la justice (trafic de drogue et violences conjugales). Les époux Lavier furent condamnés en 2012 pour violences sur deux de leurs enfants. Le père, Franck Lavier, est toujours mis en examen pour le viol présumé d’une de ses filles, depuis 2016.

 

La rédemption de Karine Duchochois

 

Le cas le plus emblématique parmi les acquittés de l’affaire reste celui de Karine Duchochois. Elle est indemnisée alors même qu'elle n'a pas fait un seul jour de prison. Elle écrit, rapidement elle aussi, un livre avec Florence Assouline, totalement à décharge pour les condamnés ayant fait appel ( juste avant le jugement d’appel) chez l'éditeur parisien Plon, dont le titre ne lui conviendra pas: Moi Karine, innocente et cassée. (« Je n'ai jamais été cassée », déclarera-t'elle). L'ouvrage, malgré une qualité objectivement médiocre, reçoit pourtant le prix littéraire « Comte de Monte Cristo », tout nouvellement créé en 2005 (juste après les acquittements en appel, donc) et qui vise à récompenser les œuvres littéraires autobiographiques. C'est Gérard Lhéritier, présenté parfois comme un « ami » de Karine, qui en est le créateur. Mais Lhéritier, parfois surnommé le « Madoff » des lettres, qui fréquente le beau monde, de Rachida Dati à Nicolas Sarkozy, aura quelques petits ennuis avec la justice. Comme le rapporte de nombreux quotidiens, dont Le Nouvel Observateur (article du 7/12/14), celui que l'on présente aussi comme le plus gros acheteur mondial de manuscrits, est inquiété dans une enquête préliminaire pour « escroquerie en bande organisée et pratique commerciale trompeuse ». Il s'agit de l'affaire Aristophil. La société, qui a ensuite ouvert une filiale en Belgique, et dont Patrick Poivre d'Arvor est le parrain et le promoteur zélé, est basée sur le malin système de la pyramide de Ponzi. Elle sera mise en liquidation judiciaire en 2015. Les souscripteurs, qui espéraient de gros bénéfices dans l'investissement sur l'achat et la revente de manuscrits rares, n'auront plus que leurs yeux pour pleurer. PPDA sera entendu par la brigade financière sous le régime de la garde à vue pour des « cadeaux » précieux octroyés à lui par Lhéritier, et pour un prêt de 400 000 euros, qui a malencontreusement disparu des comptes de la société, et dont personne ne vit le remboursement. Un krach gigantesque de 800 millions d’euros et 18 000 épargnants lésés. PPDA, comme « Parrain », en faisait pourtant partout la promotion. C’est à cette époque que PPDA sera licencié de TF1 (mais peut-être pour une autre raison).

 

Karine et PPDA

 

Bref, à l'époque, Karine Duchochois est devenue personnellement très proche aussi de l'influent présentateur de télévision Patrick Poivre d’Arvor précédemment cité. TF1, où officie PPDA, acquiert les droits de l'ouvrage de sa jeune et nouvelle protégée pour en réaliser ensuite une fiction télévisée qui ne verra jamais le jour. En 2007, notre Karine rentre comme journaliste (elle n'a ni diplôme, ni compétences) à France Info et tiendra une chronique « Le Droit d'Info » consacrée à la justice. Dorénavant journaliste, elle adhère à l'Association des journalistes judiciaires, présidée à l'époque par Stéphane Durand-Souffland, chroniqueur du Figaro, (et ami intime de Dupond-Moretti). Le monde est petit. Elle devient également journaliste animatrice du magazine hebdomadaire télévisé « Engrenage infernal » sur la chaîne Planète+ Justice. Elle réalise, en 2011, un reportage documentaire édifiant sur Outreau, diffusé dans l'émission « Zone Interdite » (M6). Entre temps, elle a aussi été engagée par la chaîne 13° Rue (« Passeport pour le crime »), chaîne que PPDA rejoindra à son tour en 2013, et où officiait déjà le journaliste Christophe Hondelatte. Pour Karine Duchochois, ce fut donc comment passer du ghetto (d'Outreau) au gotha.

Questionnée en 2008 par le même Christophe Hondelatte dans son émission de France 2 « Faites entrer l’accusé»: « Karine, vous avez de l'ambition, il ne faut pas craindre de le dire, c'est bien l'ambition… Alors, cette affaire (d'Outreau), peut-on dire qu'elle vous a finalement servie? » Réponse de Karine Duchochois: « Oui ».

Elle devient, en 2018, Présidente de l’Association des Amis pour le Musée des Belles-Lettres et des Manuscrits (AMBLEM), émanation d’Aristophil. C’est, bien entendu, son « ami » Gérard Lhéritier qui est toujours aux commandes. Karine Duchochois bombardée experte, doit-on cruellement le rappeler, n’obtint pas son CAP (de coiffure), mais parvint cependant à gravir rapidement les échelons de la réussite sociale. C’est donc très bien, les relations.

 

Le Prix Comte de Monte Cristo

 

Toutes considérations qu'on jugera « triviales » ou « mesquines ». Sans aucun doute.

Triviales encore, ces quelques remarques sur ce mystérieux prix littéraire « Comte de Monte Cristo » dont il est question plus haut. Le prix est doté de la somme de 50 000 euros chaque année. Il a été décerné (généralement au Fouquet's), outre à Karine Duchochois, à Dupond-Moretti (avocat de la défense dans l’affaire sus-nommée), pour son livre écrit avec Loïc Sécher, Le Calvaire et le Pardon, aux Legrand père et fils en 2009 (acquittés dans la même affaire) pour Histoire Commune, témoignage dont la médiocrité littéraire n'est pas à prouver: il s'agit, plus précisément pour eux, de la catégorie «Prix de l'émotion face à l'injustice». L'ouvrage a été rédigé avec Youki Vattier, réalisatrice qui travailla, par ailleurs, avec Christophe Hondelatte. A y regarder d'encore plus près, on se rend compte que, parmi les jurés, il y a eu Patrick Poivre d'Arvor lui-même, l’ami de Lhéritier, mais aussi Philippe Houillon, député Rapporteur de la Commission d'Enquête parlementaire sur l'affaire en 2006. D'ailleurs, si l'on prend la peine de consulter la liste des membres du jury, on y trouve d'autres connaissances, beaucoup de journalistes, certes, un député comme on l'a dit, mais aussi un magistrat et un avocat.

On doit préciser que Karine Duchochois devint, grâce au Madoff français, l’attachée de presse du prix littéraire.

 

Quels jurés pour ce prix littéraire ?

 

-Dominique Rizet du Figaro, bien connu des téléspectateurs, spécialisé dans Police-Justice (et dans le « déminage » des affaires potentiellement explosives), qui travaille (lui aussi!) comme une sorte d’expert avec Christophe Hondelatte, un ami, pour la télévision (Faites entrer l'accusé). Qui officie également sur la chaîne Planète+Justice (comme Karine Duchochois), mais qui est copain de surcroît avec Eric Dupond-Moretti . Dominique Rizet a commencé sa carrière au SIRPA1 , et c'est sans doute pour cela qu'il a ses entrées un peu partout, notamment dans les milieux de l'armée et de la police, ce qui aide grandement quand on veut avoir accès à des informations délicates.

 

-Daniel Karlin, journaliste qui a popularisé, en son temps, les travaux aujourd'hui controversés de Bruno Bettelheim sur l'autisme, et qui est auteur d'un documentaire plus récent diffusé sur France 2 (Des enfants abusés) et dans lequel il confronte («sans tabous et sans les juger») un pédophile et sa victime.

 

-Le magistrat Serge Portelli, auteur d'ouvrages sur les violences faites aux enfants, mais grand défenseur de la thèse «on a beaucoup trop écouté les enfants à Outreau».

-Mattieu Aron2, qui fut directeur de la rédaction de France Inter, auteur d'un récent ouvrage de compilations des grandes plaidoiries du siècle où l'on retrouve celle de l'avocat de la défense à Outreau Hubert Delarue. Mais aussi co-scénariste avec Marie-France Etchegoin du documentaire sur l'affaire Alègre Notable, donc Coupable, et qui, comme son titre l'indique, défendit ardemment la thèse de la non-participation de personnalités dans l'affaire, contrairement à ce que tendait à montrer l'enquête du gendarme Michel Roussel qui fut finalement soigneusement écarté3.

-L'avocat Eric Dupond-Moretti, décidément copain avec tout le monde.

 

-Patrick Poivre d’Arvor, donc.

 

-Philippe Houillon, député sus-nommé.

 

André Vallini, ancien Président de la Commission d’Enquête Parlementaire sur l’Affaire d’Outreau, y vint aussi faire un tour comme membre du jury : ça va bien, tout le monde se connaît.

Bref, du très beau monde influent, des journalistes, des avocats, des politiques, tous proches des cercles des pouvoirs (officiels et non-officiels); de ceux qui se connaissent bien pour se fréquenter et discuter, casser la croûte, partager petits et lourds secrets, qui font et défont l'opinion publique pour notre plus grand amusement mais, semble-t-il bien, toujours dans la même direction… Et, le plus souvent, pour leur seul profit et leur seul intérêt.

 

1Service d'informations et de Relations Publiques des Armées.

2Diplômé aussi de l'INHESJ, l'institut national des hautes études de la sécurité et de la justice.

3Roussel qui déclarera notamment (Colloque Justice et affaires sensibles, Cercle républicain, 9/11/09) : « L'affaire Alègre n'est pas la version fabriquée dans le film Notable donc coupable. C'est un tueur « qui a tué pour lui et pour les autres, probablement protégé ». L'affaire, « c'est de trop nombreux dossiers véritablement sabordés, un passif énorme de dossiers criminels qu'il est impératif d'ouvrir ».

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