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Billet de blog 22 juin 2022

DE DUTROUX A OUTREAU

Une des "bonnes feuilles" (enfin, je l'espère) de mon prochain livre sur le meurtre d'une petite fille à Outreau.

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DE DUTROUX A OUTREAU : LA PEUR DU PEUPLE OU  LES LEÇONS POLITIQUES DE LA CRISE BELGE

« On ne se sauve pas de la réalité en refusant de la connaître. »

Jules Romains.

Pour tenter donc d’apaiser les prévisibles, redoutées et potentiellement dommageables colères et turbulences populaires comme l’affaire belge en avait donné le spectacle à la classe politique française sidérée et inquiète, la tendance au départ de l’affaire devait rapidement s’infléchir puis s’inverser. Ce qui filtrait parcimonieusement de l’instruction de Fabrice Burgaud, et correctement relayé par la presse, fut rapidement retourné : les articles du Figaro et du Monde1 de l'époque en témoignent de façon frappante.

On inventa alors des héros négatifs (juges, experts, policiers, etc.) et des héros positifs, très « working-class heros». Comme dans la propagande réaliste-socialiste. Le plus important était que cela marchât, non que cela fût vrai. De pauvres gens condamnés et injustement incarcérés par une froide justice bourgeoise, qui opprime d’abord les plus faibles d’entre nous. Et les membres des classes populaires, accusés ici des pires crimes, devinrent, par leur seule appartenance sociale, de braves gens modestes à la vie simple et régulière; désargentés, certes, un peu perdus aussi, mais bon. Des individus en tout cas injustement accusés par une véritable justice de classe.

Alors, nous avons cru. Parce que tout le monde le disait, l’écrivait, le montrait. Comment faire autrement, sinon douter de tout ? Nous avons écouté, nous avons été obéissants, nous avons été dociles. Nous avions, il est vrai, pris l’habitude de la lassitude, l’habitude d’accepter ce que racontaient les médias, l’habitude de ne pas trop chercher à comprendre par nous-mêmes. Et puis, chacun n’est pas obligé d’être plongé dans Bourdieu vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Au final, nous avions pris l’habitude de perdre et de courber l’échine, de guerre lasse en quelque sorte.

Pour tenter de comprendre, il fallait du temps, de l’énergie, et quelque chose comme de la ténacité ou peut-être même une forme d’orgueil: comment ai-je pu être trompé de la sorte? Qu’a t-il pu m’arriver ?

Il convenait alors de replacer l’affaire et son traitement particulier dans la conjoncture sociale et politique du moment. Se livrer à une espèce de travail d’historien, qui tâche absolument de se dégager de classiques et souvent inévitables biais cognitifs. Rude tâche!

Il s’était donc agi pour le Pouvoir de l’époque d’établir des priorités, sans doute volens nolens, mais en tout cas dans l’urgence absolue. Protéger efficacement les enfants ? Dénoncer, démanteler, éradiquer de petits réseaux pédo-criminels ? Remonter peut-être à des réseaux plus importants, plus structurés, mieux cachés, mieux protégés ? Comprendre la raison de disparitions d’enfants, d’enfants tués peut-être2 ? Tirer des fils qui pourraient conduire à la proche Belgique ? Engager donc un combat résolu contre ces terribles et inacceptables dérives, angles morts de la protection de l’enfance ?

Ou regarder ailleurs, laisser faire peu ou prou, par lassitude devant la tâche ou pour autre raison difficile à comprendre ? Et le scandale pouvant malgré tout arriver, protéger alors et en priorité des institutions qui s’étaient montré gravement défaillantes ?

Faire le choix de ne pas protéger les institutions aurait été prendre un risque politique proche du suicide. Le risque du basculement d’un pays entier vers des zones incertaines et mouvantes, ce qu’une politique bien organisée déteste par dessus tout. La très grave crise qui venait de précipiter le peuple belge dans la rue, ces façades des palais de Justice lavées par les lances à incendie des sapeurs pompiers, quelle image ! L’immense et juste colère d’un peuple tout entier qui n’accorde plus aucune confiance, ni à ses représentants, ni à ses Institutions. L’extraordinaire et exemplaire solidarité des Belges à l’encontre des parents des jeunes victimes, et du juge Connerotte qui faisait son travail : mais dessaisi…

L’affaire Dutroux servait bien entendu à toutes et tous d’expérience politique grandeur nature : il ne pouvait en être autrement. Il y a des domaines où le Peuple peut devenir vraiment dangereux, surtout lorsque les laisses idéologiques qui le retiennent se rompent toutes en même temps.

Le choix fut donc fait, côté français, de tenter de contrôler la situation. Fait forcément au plus haut niveau de l’État. Que proposer d’autre ? Il était trop tard : le juge, malgré sa jeunesse, travaillait, et les risques encourus, si les langues continuaient à se délier, et si l'instruction avançait jusqu'au bout, pouvaient être considérables. Qu’allions-nous découvrir ?

L’affaire fut donc placée très rapidement sur le seul terrain communicationnel. D’abord dans la teneur des articles de presse . Ensuite, le procès de Saint-Omer passé, avec ses condamnations, par l’édition. Le premier ouvrage publié, celui d’Acacio Pereira, chroniqueur judiciaire au Monde, le fut, nous l’avons dit, deux mois après le verdict. Travailler dans ce laps de temps sur les 30 000 pages du dossier d’Instruction et dans ces conditions est impossible, à moins de disposer d’une véritable équipe qui sélectionnerait les pièces cardinales pouvant soutenir la défense, et indiquerait la direction à suivre, une sorte de « feuille de route », sur ce que l’on doit dire, ce que l’on doit taire, et là où il faudra bien mentir : qui ira vérifier, sur le coup en tout cas ?

Les travaux sérieux et objectifs, très minoritaires, furent discrédités ou passés sous silence. Leurs auteurs immédiatement déconsidérés et même invectivés : l’insulte valait argument. « révisionnistes, négationnistes, complotistes, etc. », l’imagination revenait au pouvoir, notamment dans la bouche de l’avocat de la défense Eric Dupond-Moretti. Au moins, les mots faisaient mal, classant les chercheurs sérieux dans la catégorie des fous, des excités, des gens qui veulent enfermer tout le monde en prison. Bref, des pires réactionnaires qui soient.

Les rayons des librairies se remplirent alors de livres défendant tous la thèse d’une extraordinaire erreur judiciaire. Et l’histoire falsifiée sembla à chacun, le terrain ayant été soigneusement préparé, plus crédible que l’histoire véritable.
1999 : la petite Zaya, enfant inconnue, disparut à cette époque là, comme pour achever dans la violence ce terrible vingtième siècle qui vit tant et tant de crimes.

L’affaire tassée, sortie peu à peu de l’actualité, rentrée en quelque sorte dans l’histoire judiciaire du pays et comme figée dans la salle poussiéreuse d’un musée; les années passant (vingt ans), la mystification d’Outreau servie et resservie périodiquement à toutes les sauces, à travers articles, livres, documentaires, émissions, fictions, etc. on verrait bien plus tard…

Et ce «plus tard», aujourd’hui, nous y sommes.

1Se reporter aux articles de Stéphane Durand-Souffland et de Jean Valbay. Les deux quotidiens nationaux changèrent brutalement leur fusil d’épaule.

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