Affaire Epstein suite. Causeur, de quoi ça cause?

Il est toujours délicat et hasardeux de prendre position dans une affaire qui est en cours, surtout une affaire comme celle-ci. Mais on peut déjà se contenter d'analyser et de décrypter ce qu'en disent les médias, côté français.

Affaire Epstein suite

De quoi ça cause, Causeur ?

 

 

Causeur est un journal en ligne créé en 2007 par la journaliste Elisabeth Lévy, par Gil Mihaely et par François Miclo. Il est publié en version papier en 2008. Une de ses sources de financement fut Xavier Niel. L'actionnaire de référence, qui détient la majorité des parts, est un certain Gérald Penciolelli, ancien dirigeant du mouvement Ordre Nouveau et repreneur, en 1973, du journal d'extrême droite Minute. Parmi ses administrateurs, se retrouve Basile de Koch, l'époux de la célèbre Frigide Barjot. Pour Le Monde (12/12/13), il s'agit d'une revue « vendue à 10 000 exemplaires volontiers réactionnaire et ouverte jusque dans son capital  aux infréquentables . » Pas très confraternelle, la remarque.

Hormis la politique, les affaires, l'immigration, l'Islam, l'antisémitisme, le terrorisme, le multiculturalisme, le féminisme, la prostitution, et beaucoup d'autres sujets délicats dont le magazine s'est fait une sorte de spécialité (Alain Finkelkraut, copain d'Elisabeth, y est un auteur régulier1), un des sujets qui revient-et tout aussi délicat-est (la mal nommée) « pédophilie ». Par exemple, dans l’Église, et c'est très bien d'en causer.

 

En avril 2010, François Miclo, un des fondateurs, a pondu un articulet sur la chose intitulé : « Pédophilie : du crime au tabou. » On y lit, par exemple, ceci : « L'auteur de L'Histoire de la Sexualité [ Michel Foucault] dénonce ce qu'il pressent advenir -et ce qui adviendra pour atteindre son paroxysme à Outreau- : la sacralisation de l'enfant innocent et la condamnation a priori de l'adulte […]. Car pour Foucault, Hocquenghem ou Schérer, l'enfant n'est pas que pure candeur : il est aussi un être sexuellement désirant. Et désirable2. Dans ces années-là [1980], la question de la sexualité de l'enfant n'est pas un tabou3 […]. C'est que la pédophilie n'a pas la connotation nécessairement criminelle qu'elle a aujourd'hui. Le pédophile a encore, si l'on peut dire, ses humanités : il s'idéalise en continuateur de l'antique pédéraste, en éraste qui ne serait fait que pour apprendre la vie à un éromène, en pédagogue qui aimerait les enfants. » Et l'auteur de latinement déplorer : « Enfouir le mot et son indétermination [?] sous le masque monstrueux et infrangible du pédophile, nouvel ogre de la fable contemporaine : la pédophilie n'est plus seulement un crime. Elle est un tabou, la camera oscura d'une sexualité qui s'estime désormais affranchie de toute histoire. »

Tout cela est donc, à la fois, fort savant et fort triste.

 

Mais, en matière d'histoire, voilà ce qu'il en est.

Sous l'ancien Régime français, le viol (le « violement » ou l « efforcement ») d'une femme ou d'un enfant pouvait être puni de la peine de mort, si la victime est jeune et, particulièrement, si la fillette était vierge (« Crime contre Dieu », rien de moins).4Contrairement à ce que l'on pense parfois, l'inceste est puni aussi, et la punition sera alourdie par l'ascendant moral de l'agresseur sur la victime.

Dans l'Antiquité grecque, que les pédocriminels contemporains mettent sans cesse en avant, et pas seulement par intérêt pour l'Antiquité, le rapport entre éraste et éromène est strictement réglementé, à cette lointaine époque où, faut-il le rappeler, les catégories absurdes d'hétérosexualité et d'homosexualité n'existaient en rien. Entre l'éraste et l'éromène, toute pénétration était, par exemple, prohibée. Comme toute sorte de violence. Bref, le viol était interdit et il s'agissait, vraisemblablement, de ce que nous nommerions aujourd'hui des « jeux érotiques » entre un éromène adolescent et un éraste adulte. Rien à voir donc avec le fait de coucher avec un enfant.

Quant à ce navrant et inhibant « tabou » nouveau selon Miclo, voici l'histoire mythologique du jeune Chrysiffos :

Laïos, père d'Oedipe, fut tué, on s'en souvient, par son propre fils ( qui, après, épousa sa propre mère Jocaste). C'étaient les conséquences d'une malédiction divine. Mais qu'avait donc fait Laïos de répréhensible pour mériter un tel sort ?

Jeune, Laïos avait un ami, le roi Pélops, qui l'invitait souvent dans sa demeure. Et Pélops avait un enfant chéri prénommé Chrysiffos. Mais Laïos, profitant sans doute d'un moment d'inattention paternelle, se laissa aller à ses terribles penchants et viola l'enfant. Mal lui en prit car, prévenu, le roi Pélops entra dans une très violente colère et en appela aux dieux. Apollon l'entendit. Pélops réclama vengeance : c'est ainsi que la malédiction s'étendit sur toute la famille de Laïos, descendant des Labdacides (du nom de son père Labdacos). Vous suivez ?... A cette époque-là, les dieux ne rigolaient pas avec les malédictions. Car elle s'abattit sans faire de détail, jusqu'à Œdipe, son père, sa mère. Jusqu'à ses deux fils, Etéocle et Polynice, qui s'entre-tuèrent. Jusqu'à la malheureuse Antigone.

Alors, affirmer, qui plus est quand on est philosophe comme Miclo, que la « pédophilie » n'est devenu un tabou qu'aujourd'hui, c'est un peu fort de café grec.

 

Mais, plus récemment (le 15/08/19), deux autres articles attirèrent l'attention.

Le premier est de l'avocat Régis de Castelnau, chroniqueur à Causeur., et paru sous le titre : « Affaire Epstein : tensions gouvernementales grotesques. » Pour mémoire, de Castelnau défendit, dans Causeur, le Cardinal Barbarin et David Hamilton, selon lui, injustement accusés.

De Castelnau écrit notamment, non sans démagogie : « On sait très bien chez les dominants et ceux qui les soutiennent que le système est totalement amoral, et que la seule loi est celle de l'argent, celui qui achète tout, permet tout. Alors, de temps en temps, sous le poids de cette contradiction, se déclenchent des scandales planétaires ou le double puritanisme du sexe et de l'argent va pouvoir s'en donner à cœur joie. Malheur à celui sur lequel va tomber la violence de la cérémonie expiatoire[...]. Peu importe que ses turpitudes soient parfaitement connues de tout le monde. »

Si l'on saisit bien le sens de cette pensée un peu tortueuse, cela signifie donc que les « dominants » laissent passer, de temps à autre, un gros scandale (qui pourrait les atteindre) un peu comme on lâche du lest, ou comme comme on lâche la vapeur par la soupape de la cocotte-minute, pour pas que ça pète... Stratégie hasardeuse et plutôt risquée.

On l'a compris, de Castelnau parle d'Epstein, affirmant plus loin : « Je ne sais pas qui est Jeffrey Epstein, dont j'ai appris l'existence avec l'information de sa mort en détention. » L'avocat, qui se tient forcément au courant de l'actualité judiciaire, ignorait donc que le millionnaire américain avait été arrêté le 6 juillet aux États-Unis lors de son retour de Paris, et que cela avait fait la Une des journaux. Il n'apprend son existence que le 10 août... Il ne « connaît » pas Epstein mais connaît parfaitement ses « turpitudes » et, avec lui, « tout le monde » aussi.

Quant à faire d'Epstein une victime « expiatoire », c'est ignorer l'histoire des sacrifices humains. Il faut, en effet, pour qu'un sacrifice soit efficace, que la victime « expiatoire » soit totalement innocente de tout et, donc, exempte de « turpitudes ».

Bien entendu, l'article ne dit mot de Ghislaine Maxwell, la rabatteuse présumée du millionnaire, ni de Jean-Luc Brunel, la cheville ouvrière française, si l'on peut dire, du système Epstein. Et disparus tous deux dans la nature.

Bref, passons sur ces petites contradictions et oublis.

 

Un second article paraît deux jours plus tard. Il est signé du psychiatre Paul Bensussan, expert surtout en victimes qui (il ne cesse de le répéter depuis des années) racontent des balivernes à longueur de temps (parce qu'elles sont traumatisées, qu'elles veulent se faire de la pub ou, encore, se rendre intéressantes). Paul Bensussan est un ami de Florence Rault, avocate, et femme de Régis de Castelnau.

Le chapeau de l'article : « Après DSK, Weinstein et « balance ton porc », l'affaire Epstein est révélatrice : l'émotion gagne le droit. Si la réalité est mise en cause par les thèses complotistes [encore eux!], le suicide de Jeffrey Epstein est considéré comme une ultime « provocation » vis-à-vis des victimes. Quand ces dernières ou des services de l’État prétendent que la justice doit reconstruire les victimes, les discours deviennent problématiques .» 

Plus loin :« S'il y a peut-être des victimes [françaises], force est de constater qu'il n'y a pas (encore) de plaignante. De sorte que le zèle dont font preuve les associations de protection de l'enfance se trouve en décalage criant avec la réalité du dossier, encore inexistant en France. »

Cela revient donc à affirmer qu'avant d'avoir une réalité en France (il s'agit d'une enquête préliminaire pour viols et agressions sexuelles : on n'en est au stade de l'appel à témoins), l'affaire n'existe pas encore. Comment dire, sans tomber dans la lapalissade ? Avant d'exister, l'affaire n'existe pas ??

Et dit encore, non sans hypocrisie : « Les agissements d'Epstein, aussi infâmes et condamnables soient-ils dans l'hypothèse de faits avérés, ne relèvent évidemment pas de la pédophilie, en dépit de la présence de jeunes filles de dix-sept ans dans le réseau prostitutionnel. » Tiens ? Au passage, le terme prohibé de « réseau »est sorti tout seul de la plume de notre psychiatre... Lapsus calami ? Bensussan cite alors son copain de Castelnau qui rappelait, de son côté, la définition de la pédophilie par l'Académie de médecine : « Déviation du choix de l'objet sexuel impliquant la préférence pour des enfants pré-pubères ou en début de puberté. »

Voilà. Paul Bensussan omet de signaler que, dans l'affaire, il serait question aussi de jeunes filles de douze et treize ans. Comme quoi ce qu'on ne dit pas est souvent plus important que ce que l'ont dit. Et c'est un psychiatre qui s'exprime... Alors donc, puisqu'elles ne sont plus exactement des enfants et pas encore exactement des adultes, les viols (présumés!) commis sur des grandes fifilles de dix-sept ans seraient beaucoup moins graves... Ouf ! Epstein ne serait pas un pédophile. Il n'aurait violé QUE des mineures déjà bien grandes pour leur age... On voit bien que c'est ce terme de « pédophile » qui chagrine Bensussan. Pour lui, on doit, malgré son impropriété, l'utiliser un peu trop souvent en ce moment. Ce qui, inévitablement, tant les gens sont idiots, risque de provoquer quelque émotion. Concernant les viols sur des enfants, l'opinion publique se laisse aller, bêtement, à un certain émoi. Comme le regrettait Miclo dans l'article cité plus haut : « Le mot pédophilie ne peut plus être prononcé sans emporter avec lui tout sens critique. Il vaut condamnation immédiate. »

Quant au terme « viol » , il n'est pas prononcé une seule fois dans l'article.

Mais comme l'affaire n'existe pas, passons.

 

Non, le cheval de bataille de notre psychiatre, ce sont les victimes. Par exemple, et dit ironiquement par lui : « Il faut investiguer, prospecter, rechercher d'éventuelles victimes (qui ne le sauraient pas encore)[sic] afin de leur permettre une « reconstruction ». Bien à l'abri derrière le bouclier haut levé de la protection de l'enfance, il est difficile de repousser, et même de critiquer, les tenants d'un aussi noble combat, qui peut par certains aspects évoquer les dévots d'un autre temps. » (Référence au personnage du Tartuffe de Molière).

Tout ça donc pour nous faire comprendre que, des victimes, on en a un peu ras-le-bol. Qu'aller en justice, pour des peccadilles peut-être inventées, est inutile pour tout le monde. Et pour elles d'abord : c'est mauvais pour la santé de ressasser. Ça finit par toucher aux nerfs de chacun, ces sales histoires de gosses menteurs et de bonnes femmes mythomanes...

La fin de l'article se termine par une pub pour son bouquin, écrit avec Florence Rault, La Dictature de l'Emotion, écrit et publié en pleine affaire d'Outreau. Bensussan était d'ailleurs venu faire un petit topo savant au moment de l'appel de Paris, en 2005. Attention, avait-il sermonné, on sacralise la parole de l'enfant ! Attention ! Une victime, c'est confus-confus et ça raconte le plus souvent n'importe quoi5. Ben, des victimes de l'affaire, c'est-à-dire les enfants reconnus comme tels par la justice, Bensussan n'en avait rencontré aucun. Il disait donc ça comme ça, pour faire comprendre aux gens idiots qu'un gosse, des fois, ça ment...

Bref, pour dire que les vrais cinglés, les emmerdeuses et emmerdeurs, les hystériques et autres énervés, voire les complotistes ; les tartuffes, les moralisateurs et les faux dévots, ce sont les victimes et les associations de défense des enfants. Voilà les méchants. Les gentils, en cherchant un peu, le lecteur les trouvera.

 

C'est donc cette terrifiante « dictature de l'émotion »6, qui expliquerait toutes les dérives, les exagérations, les paniques et les fantasmes. Slogan bien trouvé qui fit florès, puisqu'il fut utilisé même dans les prétoires, par exemple par l'avocat pénaliste Eric Dupond-Moretti7.

Mais la contradiction interne de l'heureuse expression est rarement relevée. Car le terme « dictature », très fort, est lourdement connoté, politiquement, historiquement. Et chargé lui-même d'une importante émotion : le mot fait peur. C'est donc ici, utiliser l'émotion pour mieux en dénoncer l'usage...

Sans compter que, dans un article du 17/09/19 ; la rédactrice en chef, Elisabeth Lévy, demandait pour Patrick Balkany incarcéré et « bouc-émissaire du moment », de la « compassion ». Le malheureux Balkany, victime, donc...

Émotion à géométrie variable chez Causeur. La sanction tombée sur Balkany et son épouse sont considérées par le citoyen comme sévères mais justes8. Il faudra bien faire comprendre à tous les élus du Peuple qu'ils se doivent, ipso facto, d'être totalement irréprochables. Et l'on souhaite qu'une telle légitime sévérité et, en proportion du crime, s'applique également, dans notre beau pays, aux responsables de viols et d'incestes, crimes d'un autre age, dont la barbarie devrait être évidente à tous. N'est-ce pas, d'ailleurs, ce que laisse entendre un de avocats de Balkany, Eric Dupond-Moretti, quand il assène imprudemment cet argument : « J'ai vu des hommes condamnés à moins que ça pour des viols. » (à BFM, le 13/06/19, entre autres) ?

 

Quant aux victimes (aux vraies) de crimes autrement plus graves, il ne leur reste plus, selon Bensussan et ses copains, qu'à rester tranquilles, et à oublier tout ça, vrai ou pas. Dans la poche, les sévices, les humiliations, le harcèlement moral, l'emprise, les agressions sexuelles, les viols éventuels, l'inceste. Dans la poche, avec le mouchoir dessus, au cas où. Nous cassez plus les pieds avec vos ragots dégoûtants!

 

Oubli et silence. Pas mal pour un avocat et un psychiatre réunis !

 

Autour de l'affaire Epstein, attendons-nous à voir, dans le volet français, peu à peu sortir de leurs bois des loups à deux pattes. Ils vont bientôt recommencer à chasser en meute, comme à leur habitude. Et tant qu'ils resteront les plus forts à hurler, ils auront toujours raison.

1Défenseur, par ailleurs, de Roman Polanski . Concernant la victime du cinéaste, qui a reconnu lui-même la relation sexuelle : « A treize ans, ce n'était pas une enfant, une petite fille, une fillette. Polanski n'est pas un pédophile. » (Nouvel Obs. 9/09/09). Cela n'empêchera pas Finkelkraut de déclarer sur France Inter (20/09/19), à propos de Greta Thunberg, qu'à 16 ans, on « est évidemment malléable et influençable . » Logique à géométrie variable, selon les besoins.

2Faut-il encore le rappeler, douze enfants ont été reconnus victimes par la justice. Victimes des pires sévices dont la prostitution par leurs parents, corruption de mineurs et viols en réunion. Parler comme Miclo est absolument déplacé.

3L'expression de « sexualité infantile » est utilisée à tort, et malhonnêtement, pour les besoins de la cause. Freud utilise le mot « sexualité » dans un sens très large (recherche du plaisir, pour faire simple). Il imagine cinq stades de la sexualité, qui va du stade oral au stade génital. Celui-ci survient seulement à l'adolescence. Parler, en général de la sexualité infantile est un abus de langage. Elle n'a rien à voir avec la sexualité adulte.

4Voir l'ouvrage de Georges Vigarello Histoire du viol, du XVIe au XIXe siècle.

5Bensussan ne réalise pas qu'il s'agit d'un des arguments préférés des révisionnistes et négationnistes de l'Histoire : « Les événements les plus susceptibles de remise en cause négationniste sont souvent des événements à fort contenu émotionnel. Car cela permet au négationniste d'arguer que seule l'affectivité est à l'origine des différents témoignages. » Principes et méthodes du négationnisme, in Outreau, Angles morts de Cuvillier et Delivré, Editions du Pétiole 2019.

6Le bouquin de Rault et Bensussan eut un certain succès, et devint la « bible » de l'abbé Wiel, acquitté d'Outreau, quand il se trouvait en prison. Ce fut aussi le cas pour Alain Marécaux, acquitté aussi. Tous trouvaient le livre « formidable.»

7A propos de l'affaire Loïc Sécher.

8Ils feront appel. Et s'ils obtiennent la relaxe, Dupond-Moretti demandera même des indemnités. Normal...

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