ZEMMOUR ET BUGEAUD: UNE HISTOIRE D'ENFUMEURS?

Le 23/10/2019, Eric Zemmour déclara sur C News dans l'émission Face à l'Info à propos de la colonisation française en Afrique : « Quand le général Bugeaud arrive en Algérie, il commence par massacrer les Musulmans et même certains juifs. Eh bien moi, je suis du côté du général Bugeaud. » Alors, qui était Bugeaud, devenu par la suite Maréchal ?

Thomas Robert Bugeaud, Marquis de la Piconnerie (ça ne s’invente pas) et Duc d’Isly, s’était fait connaître en 1834, au moment d’une insurrection populaire dans les rues de Paris. Chargé de mater les récalcitrants, et prétextant qu’un officier venait de se faire tuer d’un tir provenant d’un immeuble de la capitale, il fit exécuter sur place les douze habitants qui se trouvaient là, pour s’assurer que, dans le lot, le coupable serait bien puni. Ce fut à cette occasion qu’il fut affublé de l’aimable sobriquet « le boucher de la rue Transnonain ».

Au moment de la conquête de l’Algérie, en 1841, la « doctrine Bugeaud » était claire : il faut affamer les populations, incendier les villages et les récoltes, tuer leur bétail, etc.

« Le but est d’empêcher les Arabes de semer, de récolter, de jouir de leurs champs. Allez tous les ans brûler leurs récoltes, disait-il aux soldats et aux officiers, ou bien exterminez-les jusqu’au dernier. Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, fumez-les à outrance comme des renards . »

Ce qui fut dit fut fait. Par exemple par le colonel Pellissier, qui appliqua cette ingénieuse stratégie. Les « enfumades », telles qu’on les nomma, faisaient maintenant partie intégrante de l’arsenal guerrier de notre valeureuse armée française. Moyen malin et peu onéreux : quelques fagots de bois vert judicieusement placés et le tour est joué. Les crédits militaires n’en étaient guère affectés. Certes, un peu artisanalement fait, mais la solution industrielle de ce tracas n’en était qu’à ses balbutiements. D’autres moyens, plus chimiquement sûrs, viendraient, en leur temps, combler les éventuelles défaillances techniques du procédé Bugeaud.

Ainsi, en Algérie, le 18 juin 1845, entre 700 et 1200 personnes, périrent asphyxiées dans une grotte où elles s’étaient réfugiées avec leur bétail et leurs maigres biens. C’était à Dahra, dans le Constantinois. De nombreuses femmes, de nombreux enfants.

Bugeaud déclara : « L’armée est tout en Afrique. Elle seule détruit, elle seule peut édifier. Elle seule a conquis le sol, elle seule le fécondera par la culture et pourra par de grands travaux publics, préparer à recevoir une nombreuse population civile. »

En récompense de cette bonne action, effectuée sans frémir pour la gloire de notre vaillante nation, Pelissier fut nommé par Bugeaud général.

Aux critiques qui, malgré tout, ne manquèrent pas, Bugeaud rétorqua : « Je considère que le respect des règles humanitaires fera que la guerre en Afrique risque de se prolonger indéfiniment. »

A la Chambre des Pairs, le député Alphonse de Lamartine déclara de son côté : « Je dis qu’il n’y aurait, même dans ce temps, même dans l’avenir, aucune excuse qui pût effacer un pareil système de guerre, dans l’état de force, de discipline, de grandeur et de générosité que nous commande notre situation privilégiée. »

Transmis aux générations contemporaines dont les ascendants furent ainsi proprement massacrés.

Mais non content de terroriser, Bugeaud théorisa. Il coucha sur le papier un petit traité de savoir-vivre militaire La Guerre des Rues et des Maisons. Il fallait combattre les émeutes urbaines de la même manière que la peste et le choléra. L’ouvrage ne fut publié que récemment, en 1997.

On rapporta à Victor Hugo les paroles de Bugeaud à propos de la façon de mater les révolutionnaires de 1848. Hugo les nota dans ses Carnets : « Eussé-je devant moi cinquante mille femmes et enfants, je mitraillerais ! » La Garde nationale, mise sous ses ordres, refusa d‘obéir et les soldats crièrent : « A bas l’homme de la rue Transnonain ! »

Le corps du Maréchal repose en paix aux Invalides. Une promotion de Saint-Cyr porta jadis son nom.

Dans la mémoire populaire, il est resté pour sa casquette, autour d’une chanson militaire. Les mères arabes faisaient peur autrefois à leurs enfants pas sages en les menaçant de « Bichou », surnom qui fut donné aussi à Bugeaud, de bien sinistre mémoire.

Il se trouve donc ainsi, encore aujourd’hui, un petit polémiste en mal de provocations et qui compte bien occuper l’espace médiatique, pour se réclamer du Maréchal Bugeaud, le promoteur zélé des gazages de populations civiles.

Bien entendu, Zemmour se défendit, et le lendemain même, dans l'hebdomadaire Valeurs actuelles. La phrase, sans surprise, avait été ôtée de son contexte: le contexte était celui de la colonisation et des considérables progrès que la France, dans sa générosité, avait apportée à ces contrées barbares. Selon Zemmour, l'Algérie d'avant la France n'était qu'un "cloaque".

L'explication fut laborieuse. Et un peu "fumeuse"...

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