HISTOIRE D'UN FAKE JOURNALISTIQUE

Afin de donner un peu plus de visibilité à notre ouvrage, Jacques Cuvillier et moi-même, tous deux blogueurs à Médiapart, avons choisi de publier quelques "bonnes feuilles". En voici une.

Histoire d’un fake journalistique

La chose est connue semble-t-il : les réseaux sociaux déversent chaque jour leur lot de pseudo-informations émaillées de nombreuses approximations et de « fake news », tandis que les journalistes professionnels s’assurent de la véracité des informations qu’ils délivrent et ne s’emparent du contenu des réseaux sociaux que pour démêler le vrai du faux.

Il est pourtant intéressant de tenter une démarche inverse et d’oser démêler le vrai du faux dans les lectures proposées par des médias officiels et les livres d’auteurs au-dessus de tout soupçon.

Notre exemple s’inspire il est vrai d’un contexte assez particulier qui a été riche en informations diverses, au contenu et à l’orientation plus fidèle aux intentions de leurs auteurs qu’à leur souci d’authenticité. Je veux parler de l’affaire d’Outreau qui, étudiée rétrospectivement réserve bien des surprises à ceux qui croient la connaître.

Il n’était pas facile à l’époque de démêler le vrai du faux. Les réactions émotionnelles, les idées préconçues, les positions passionnelles sont mauvaises conseillères. Il nous a fallu plusieurs années de travail et de recherches pour rassembler les éléments les plus caractéristiques de cet épisode singulier – mais riche d’enseignements – d’une histoire qui a mêlé plus que de raison les aspects judiciaires, médiatiques et politiques. Le résultat de ces travaux a abouti à notre livre « Outreau, Angles Morts, ce que les Français n’ont pas pu savoir » qui est paru en juillet 20191

Nous n’avions que l’embarras du choix pour tirer de cet ouvrage un exemple parmi bien d’autres qui permette d’illustrer ce que peut être un « fake » journalistique. Celui que nous avons choisi est dans la catégorie du missile à longue portée, parce qu’il a été imaginé précocement et dans un but précis.

L’information – de source non précisée – paraît dans La Voix du Nord le 17 novembre 2001 2: Daniel Legrand père et fils posséderaient un sex-shop à Ostende (Belgique). Cette information est reprise le 11 janvier 2002 par Le Monde, sur la base d’une dépêche de l’AFP : « Daniel Legrand, fils du tenancier français d’un sex-shop à Ostende ». Puis, le lendemain, par La Dépêche du Midi.

Le même jour, dans Libération, la journaliste Aydé Saberan indique :

« Daniel Legrand se payait deux fois : la première lors de la prostitution d’enfants, la seconde lors de la vente des cassettes à Ostende où il tenait un sex-shop ».

Et le 14 janvier, la même journaliste, dans le même journal, sans conditionnel :

« Les scènes étaient filmées, les films vendus en Belgique par l’intermédiaire de Daniel Legrand père, qui gère un sex-shop à Ostende.»

Entre temps, le 13 janvier 2002, Le Nouvel Observateur avait relayé la dépêche de l’AFP sur le sujet.

En décembre 2004, dans Le Monde diplomatique, Gilles Balbastre évoquait l’information dans un article intitulé « Les faits-divers ou le tribunal implacable des médias.»

Il faut attendre 2005 pour que les premiers effets se produisent, et que le doute s’installe quant à l’existence de ce sex-shop. Le 3 décembre, Acacio Pereira3, écrit :

« Daniel Legrand père, présenté faussement par tous les médias comme le gérant d’un sex-shop à Ostende.»

Thierry Maricourt4, citant un hebdomadaire local,5 écrira :

« Ostende, c’est aussi la ville où les Legrand étaient propriétaires de ce fameux sex-shop. Mais là encore, peu d’information. Aucune, en fait. Le journaliste (d’un quotidien bruxellois) précise d’ailleurs que « les policiers de cette ville sont absolument incapables de désigner de quel sex-shop il s’agit ». Chez nos voisins, les Legrand sont absolument inconnus, encore moins fichés. Une précision, si elle s’avérait fondée, qui ne manquerait pas de mettre en lumière l’état de déliquescence des services publics du Royaume.»

Acacio Pereira, de son côté :

« Un complice de Thierry Delay était chargé d’écouler [des cassettes pédopornographiques] sous le manteau, dans un sex-shop de la rue des Religieuses-Anglaises à Boulogne-sur-mer, à moins que ce ne soit du côté d’Ostende en Belgique. Les investigations, sur ce point, n’ont jamais été vraiment concluantes.»

L’affaire rejaillit sur l’instruction :

Elsa Guiol6 fait référence, à une audition de Myriam Badaoui, celle du 27 août 2001 :

« Elle assure s’être rendue dans une maison de l’autre côté de la frontière dans laquelle elle assistait à des orgies. Elle dénonce également l’existence d’un sex-shop à Ostende où atterrissaient des cassettes pédophiles.»

Jean-Marie Viala7 :

« D’autres ont carrément […] inventé des histoires à dormir debout. Ils ont ainsi écrit des lettres surréalistes au juge d’instruction, accusant telle ou telle personne, inventant un « réseau belge », commerçant des films porno dans un sex-shop belge.»

Trapier et Barret8 se mettent dans la tête de Nadine Legrand, femme de Daniel père, pour dire :

« Elle ne peut s’empêcher d’admirer ce journaliste belge9. Surtout qu’avec son collègue Jean-Michel Dehon, ils sont allés partout en Belgique où les gosses Delay et Myriam disaient qu’il s’était passé des choses […]. À Ostende, on disait que Daniel Legrand était patron d’un sex-shop. Ils n’ont rien trouvé […]. Nadine n’arrive pas à y croire. Ce journaliste, c’est une bénédiction.»

À l’origine du « fake » :

Si l’on tire un peu plus encore la ficelle de la pelote, on s’aperçoit que le journaliste belge Huercano-Hidalgo revient à de nombreuses reprises sur ce sex-shop d’Ostende tenu par Legrand dont il sait pourtant, à l’époque où il écrit, que tout cela n’existe pas. Il prétend cependant donner la source de cette information10. Reproduisant avec des guillemets une partie de l’audition de Badaoui du 27 août 2001, il ajoute, cette fois sans guillemets :

« Daniel Legrand senior serait le chef du réseau pédophile […]. Il posséderait un sex-shop à Ostende.»

Donc, si l’on saisit bien Huercano-Hidalgo, cette information avait été fournie par Myriam Badaoui au juge Fabrice Burgaud, puis aura fuité dans la presse (ou Huercano prétendra l’avoir lu dans une pièce du dossier et en aura informé un journaliste de La Voix du Nord ?).

Le problème, c’est que, dans l’audition de Myriam Badaoui à laquelle Huercano fait référence11, il n’est absolument nulle part question de sex-shop à Ostende. Le seul sex-shop évoqué par Badaoui dans ses auditions est celui de Boulogne-sur-Mer. Puisque cette information n’existe en rien dans le dossier, sagit-il donc d’une invention de Georges Huercano-Hidalgo ?

Revenons sur cette année 2001, première véritable année de l’instruction. Tout ira crescendo. Les informations qui filtrent du dossier sont inquiétantes, et la presse s’en fait l’écho : plusieurs vagues d’arrestations, témoignages concordants, accusations réciproques, voyages en Belgique. Les médias font état de faits terribles, jusqu’au meurtre d’une fillette autour de témoignages des deux des accusés.

Or, au même moment, et totalement à contre-courant de tout le monde, Georges Huercano-Hidalgo est le premier, et, surtout, le seul, à émettre des doutes sur la fiabilité de l’instruction, à travers son documentaire Mirage à Boulogne (diffusé en mars 2002), enquête d’Au Nom de la Loi , magazine télévisé bien connu du public belge. Il part même à Ostende avec son équipe sur la piste du sex-shop, fin 2001 début 2002, au moment même où l’instruction mène son cours, et que personne encore ne la remet en question. Est-ce une incroyable clairvoyance de notre journaliste belge, ou dispose-t-il d’informations que personne ne possède encore à l’époque?

Puisque l’affaire peut sembler embrouillée, résumons par le biais de la chronologie :

– L’instruction commence début 2001.

– L’audition de Myriam Badaoui, où il serait question de ce fameux sex-shop, devant le juge Burgaud a lieu le 27/08/01.

– Le « fake » apparaît pour la première fois le 17/11/01 dans le quotidien régional La Voix du Nord. Ce qui signifie qu’un journaliste a été informé par une source qui se prétend « proche du dossier ». Rien n’est vérifié, la source étant considérée comme fiable. Est-ce Georges Huercano-Hidalgo, qui dispose d’une équipe efficace, de moyens, de contacts et de relais ?

– Début 2002, Georges Huercno-Hidalgo et son équipe partent donc enquêter à Ostende . Ils rencontrent tous les patrons des sex-shop de la ville. Résultat évident : aucun Français dénommé Legrand Daniel n’est propriétaire d’un tel établissement. Nombreux sont ceux qui, par la suite, s’appuieront sur les résultats de cette « enquête » journalistique de la RTBF pour la présenter comme « exemplaire ». Mais Huercano-Hidalgo reconnaît, dans son livre, avoir eu accès à des pièces du dossier grâce à l’avocat Hubert Delarue.

– Les journaux reprennent le fake, accrédité par l’AFP. Personne ne vérifie rien. Le mensonge se répand comme un virus dans tous les médias, y compris les plus sérieux.

La justice ne communique pas sur ce point pour rétablir la vérité des faits.

– Le pot-aux-roses est maladroitement dévoilé par Huercano-Hidalgo lui-même dans son livre paru, comme bien d’autres, dont celui d’Aubenas, avant l’appel de Paris : l’appel est en novembre, le livre sort en octobre 2005. L’ influence de tous ces ouvrages sera déterminante sur le cours du procès.

– Dans son livre, Huercano-Hidalgo affirme donc que c’est lors d’une audition de Badaoui (celle du 27/08/01) que la réalité d’un sex-shop appartenant à Daniel Legrand père est apparue. Badaoui aurait dit qu’il se trouvait à Ostende, et que c’était par ce biais que des cassettes pédopornographiques se seraient écoulées. Or, Badaoui n’a jamais dit cela (mais qui consulte un dossier d’instruction, sinon les journalistes, en qui le public a confiance ?). Elle parle uniquement du propriétaire du sex-shop de Boulogne, qu’elle pense être Daniel Legrand père pour l’y avoir rencontré à plusieurs reprises. Mais elle fait erreur.

– Devant la Commission d’enquête Parlementaire, qui se tiendra du 10/01/06 au 12/04/06, interrogé sur ce point précis, le juge d’instruction Fabrice Burgaud confirmera que ce sex-shop d’Ostende n’apparaît à aucun moment dans le dossier.

Si c’est bien le journaliste Georges Huercano-Hidalgo qui a inventé ce sex-shop belge pour polluer l’affaire et la ridiculiser, quel rôle ce journaliste belge joue-t-il exactement ? N’est-il pas aux avant-postes de la version de l’affaire qui s’imposera finalement ? Toujours à l’affût, que ce soit dans l’affaire française qui nous préoccupe. Que ce soit dans l’affaire Dutroux. Défendant à chaque fois la même thèse : pas de réseau, pas de notables. Que des « prédateurs isolés ».

Pourquoi introduire cette histoire de sex-shop, dans quel but ? Était-ce pour ridiculiser un pan de l’affaire, Daniel Legrand père étant un ouvrier de la région de Boulogne qui ne pouvait, en rien, posséder un tel établissement en Belgique ?

Peut-être était-ce, aussi, pour écrire ceci ?

« Fin janvier 2002, trois éléments importants du dossier d’Outreau concernant le volet belge de l’enquête se révèlent inexacts : pas de sex-shop Legrand à Ostende, il ne s’est rien passé dans la ferme de Zonnebeke et la disparition de la petite Zaya n’est pas confirmée. Si ces trois éléments sont faux, ils ne sont peut-être pas les seuls.»

Voilà où devait atterrir le missile : dans la panoplie des éléments à décharge. Une information fausse – mais contaminante – instillée pour pouvoir ensuite la dénoncer et l’ajouter aux arguments à même d’accentuer le doute.

Ces méthodes, celle de la pomme pourrie placée opportunément dans le panier pour gâter les autres, peuvent surprendre le lecteur. Elles sont pourtant, à l’instar du « témoin pourri » ou de fuites organisées dans la presse, coutumières et constituent le signe très sûr que nous sommes en présence d’une affaire sensible. Mais que l’affaire d’Outreau soit sensible déjà début 2002, peu encore le savent.

1www.pumbo.fr ISBN 928-2-491153-00-7

2 Soit 3 jours après l’arrestation des Legrand.

3Chroniqueur judiciaire au Monde.

4Ecrivain (Mon Enfant d’Outreau, 2005).

5La Semaine dans le Boulonnais du 17/01/02, article de Stéphane Danger.

6Elsa Guiol Tous pédophiles ? Op.Cit. pages 43 et 44.

7Avocat. Auteur de Outreau ou la justice martyrisée.

8Journaliste de VSD, auteurs de Innocents, le Calvaire des Accusés d’Outreau.

9Georges Huercano-Hidalgo, bien entendu.

10Page 96 de son livre.

11Audition du 27/08/01, cote D 548.

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