LE PHOTOGRAPHE DU BONHEUR.

Ainsi l'a-t'on parfois dénommé, Léonard David Hamilton, peintre-photographe emblématique des jeunes années diaphanes de l'Innocence, de filles à peine écloses, nues, sans honte, comme aux premiers temps du jardin d'Eden avant la Faute. Jeunes filles couchées sur le papier glacé et, accessoirement, dans le lit défait du grand Artiste. Cela dura, en toute tranquillité, des années 70 aux années 2000.

 On dit que certaines peuplades farouches refusent de se laisser tirer le portrait. Photographie maléfique supposée leur voler et l'image et l'âme. Peut-être ont-elles bien raison, quand un photographe célèbre, non content de capturer les visages de ses modèles, s'en prenait à vouloir posséder bien réellement aussi les corps et les esprits.

L'époque présente est vraiment méchante, car là où l'on percevait autrefois de la fraîcheur, voilà t-il pas que le regard contemporain y a substitué le vilain soupçon de pédophilie. Absurde! D'ailleurs, David Hamilton n'aime pas les enfants. La preuve: il n'en a pas, et a toujours (à l'entendre) refusé d'en avoir.

Mais comment, dès lors, volontairement privé de la joie de procréer, pouvoir capter une dernière fois la jeunesse avant qu'elle ne se fane, et s'en nourrir afin d'oublier de devenir vieux soi-même? Cela ne mérite-t'il pas quelques sacrifices? Celui, par exemple, de Vestales conviées à rallumer constamment la flamme vacillante du monsieur.

Car Léonard David avait aussi des arguments. Le rigorisme actuel, du genre Ligue de Vertus Outragées, a eu pour effet selon lui de mettre du Mal là où il n'y en avait pas: «Un âge de l'innocence est bientôt terminé», disait à ce propos l'artiste. Cette fin de l'innocence, c'était sans doute pour lui le fait terrible de ne plus pouvoir déflorer tranquillement de très jeunes filles sous emprise. Quel gâchis contemporain! Car, en matière d'innocence, celui qui le restera toujours présumé au regard de la loi, s'y entend comme pas un. Il voulait en effet saisir par ses clichés le moment magique, si ténu, si fragile, où des innocentes sont en passe (malheureusement) de devenir de vraies femmes. Il faut donc savoir cueillir la fleur à peine éclose, et pas encore épanouie totalement; réactualiser, en mode polaroïd, «Mignonne allons voir si la rose...». Le tout étant de se trouver là au bon moment. Accélérer, à sa façon, le trop lent processus de métamorphose; le photographier et en jouir. Gageons que, sur ses intentions réelles, le photographe restait artistiquement flou... Après, la chose commise, plus rien d'intéressant à faire. Et les Vestales, privées de chasteté, connaîtront symboliquement le sort de leurs antiques aînées, cloîtrées à jamais dans le statut mortifère et infamant de victimes et de coupables à la fois.

Pourtant, les ennuis arrivèrent, et d'horribles faits furent dévoilés plus encore que les corps, la réalité mise à nue encore plus que les modèles. Le pauvre homme vieillissant, celui qui continuait à dire : «Je suis innocent et dois être considéré comme tel», comme il dut souffrir de tant d'injuste opprobre: et pourtant, les photos étaient bonnes, non? Lui, le photographe mondialement connu, le dandy suffisant et sûr de lui, qui moquait ses collègues imitateurs et jaloux, incapables de parvenir, selon lui, à ses chevilles de géant. «La simplicité, la simplicité, disait-il. Pas de techniques, éclairages naturels!».

Ainsi et, comme il fallait s'y attendre, les choses sues entraînèrent sur le champ une stratégie de défense: la victime attirant naturellement la sympathie et la compassion, comme l'aimant attire la ferraille, il sera, en l’occurrence, plus efficace encore de transmuter les coupables en victimes, et les victimes en coupables. C'est un peu ce qui se passa avec Polanski. C'est ce que l'on tenta de faire avec Léonard David Hamilton, devenu ce petit vieillard tranquille et inoffensif usé par le temps, mais portant encore beau, sortant de temps à autre de son appartement de Montparnasse; quelque peu oublié de tous, boudé par des galeries qui n'exposaient plus ses œuvres; sirotant son darjeeling à la terrasse du Flore, et repensant avec nostalgie à sa jeunesse, à son âge mûr où, en pleine possession de ses moyens physiologiques et mentaux, bien avant le retour de l'Ordre Moral, ces moments bénis des dieux où il avait cru pouvoir, impunément, s'octroyer le droit de posséder, un instant, les corps à peine adolescents de ses jeunes modèles. Pour laisser le vieil homme bien peinard, une plainte déposée contre lui fut ainsi classée sans suite, en 1997. Une autre fut assortie d'un non-lieu, en 2008: à l'époque, elle avait 15 ans, il en avait 71. A cet age, visiblement, le photographie restait, pour reprendre les termes de son vocabulaire pervers, en chasse de «pureté». On le laissa donc tranquille pour qu'il puisse sereinement songer à l'époque où il se vantait d'appartenir au club select et très fermé des amateurs de jeunettes pré-pubères. A cet Age d'Or de la liberté de jouir sans entraves où l'on pouvait encore violer tranquillement des très jeunes filles mineurs en toute impunité, et être salué par les critiques pour l'originalité d'un«style» inimitable. Tout en fréquentant, l'été, quand ce n'était pas les îles du Pacifique en compagnie de ses jeunettes, Ramatuelle et Saint-Tropez, dont le Club 55, où l'on discutait tranquillement de choses et d'autres avec le vieux pote Jack Nicholson (copain aussi de Roman Polanski à qui l'acteur américain prêtait généreusement sa somptueuse résidence de Mulloland Drive pour y recevoir des petites filles et...faire quelques clichés)). Woody Allen fréquentait aussi ce fameux club. Que du beau monde...On n'y parlait sûrement pas que de cinéma et de photographie.

Hamilton qui, à 73 ans, en 2007, déclarait au journaliste du Monde (5/1/2007)venu lui rendre visite dans sa tranquille retraite hivernale et parisienne, que la Planète se divisait désormais en «bien et mal baisés». Et pour le grand photographe sur le retour, dans une élégante formule so british:«Il y a de plus en plus de mal baisés». Mais Hamilton est amer, nous confie le journaliste, car il est fort déçu de voir aujourd'hui ses photos innocentes jugées comme relevant de la pédophilie: «C'est la chasse aux sorcières, dit le grand artiste, depuis l'affaire Dutroux. Ce mec-là, ajoute-t'il, a tout foutu en l'air». Et l'on aimerait comprendre le sens de cette référence...Puis il ressert, comme tant d'autres de son acabit, la même éclairante analyse: «La France est devenue un pays aussi intolérant que les États-Unis». Il faut préciser qu'à l'époque de l'interview, Hamilton n'était pas encore accusé de viols.

Mais la suite est triste, et, cette fois, pour lui seul. Il est retrouvé mort à son domicile du boulevard du Montparnasse (Paris 6e), le 25/11/16 à 21h28 précises, comme l'indique la presse, de source bien informée, comme on dit. Cause du décès: asphyxie. Raisons? Suicide...

La suite de la suite réserve aussi d'autres petites surprises. De manière générale et particulière, en cas de décès, celui-ci doit être constaté par un médecin, qui délivre alors un certificat de décès. S'il existe un obstacle médico-légal, ce qui est bien le cas ici, le médecin doit le préciser, afin qu'il y ait autopsie du corps et expertise toxicologique, ce qui semble avoir été fait. Ce certificat doit être rempli au plus tard 24h après le décès constaté.

Ce certificat rempli, les causes de la mort ayant été trouvées, ainsi que la date et l'heure probable du décès, déclaration doit être ensuite faite à la mairie du domicile du défunt. Il s'en suivra un Acte de décès officiel, enregistré par l’État Civil, qui permettra à son tour d'obtenir l'autorisation de la fermeture du cercueil et le permis d'inhumer. Permis qui devra être rédigé au plus tard 6 jours après la date du décès. Or, dans notre petite histoire, rien ne se passe tout-à-fait comme ça.

On ignore quand le certificat de décès a été rédigé par le médecin, mais ce que l'on sait, puisqu'il est facile de consulter les registres de la Mairie du 6e arrondissement de Paris, c'est que l'acte de décès a été enregistré sous le numéro 129, à la date du 9/12/16 (10h01 très exactement), le déclarant étant, comme c'est souvent le cas, un employé des Pompes Funèbres (dans le 17e arrondissement de Paris, 19 rue des Batignoles)). Cet acte indique: «Le corps a été trouvé en son domicile, 41 boulevard Montparnasse, Paris 6e». «Décès constaté le 25/11/16 dont la date n'a pu être établie». Et si l'on traduit cette étrange formule, cela signifie donc que l'on ignore la date et l'heure exactes du décès (contrairement à ce qui était affirmé par la Presse). Mais si l'on sait également que cette déclaration doit être faite au plus tard 6 jours après la mort, et que l'on a, en la circonstance, attendu 14 jours pour le faire, on comprend mal où était le corps de Léonard David Hamilton, sinon toujours à la morgue, en attendant...quoi, exactement?

Des obsèques qui n'ont eu lieu nulle part. Et là où il est bienvenu de parler de «disparition» dans cette triste affaire...

Car, en cherchant bien un peu partout, on ne trouve absolument rien sur les obsèques de Léonard David Hamilton, photographe pourtant mondialement connu. Ni à Paris, ni à Ramatuelle, ni à Londres, ni nulle part: aucun faire-part ou avis de décès. La presse pipole, avide de ce type d'événements, et de belles photos de belles personnalités réunies pour la circonstance, non plus n'en dit mot. Il est bien entendu compréhensible que des funérailles puissent se faire dans la plus stricte intimité, comme ce fut le cas pour David Bowie, incinéré à New-York sans même la présence de ses proches, ou encore qu'une cérémonie de ce type puisse restée secrète, comme celle de soldats russes ayant probablement participé aux événements d'Ukraine (guerre du Donbass, 2014). Mais au moins, dans ces deux cas, on a trouvé quelque chose à se mettre sous la dent. Pour David Hamilton, décès rime avec disparition, et disparition rime avec évaporation...

Mais pourquoi donc toujours douter des informations officielles?

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