Si les complotistes n'existaient pas.

Si les complotistes n'existaient pas...

Voilà ce que l'on a pu lire le 22/8/19 sur le site de BFM et sur Le Parisien.fr :

Jeffrey Epstein se serait vu offrir par Jean-Luc Brunel, le Directeur parisien d'une agence de mannequins, trois fillettes de 12 ans comme « cadeau d'anniversaire ». C'est tout du moins ce que déclare une victime présumée du financier américain. Pour reprendre les termes de ces deux médias : « Comble de l'horreur1, un accord sur la « prestation » des trois mineures venues spécialement de France pour les États-Unis, et issues d'un milieu pauvre, aurait été conclu avec leurs parents en échange de contreparties ».

On peut penser, par exemple, outre les prestations en question, à des autorisations de sortie de territoire moyennant des dédommagements financiers conséquents2.

Jean-Luc Brunel était un ami intime de Jeffrey Epstein, lui-même retrouvé mort dans sa prison de Manhattan, comme on le sait. Le journaliste américain Michaël Gross avait publié, en son temps, un article sur le sujet. Il citait Jérôme Bonnouvrier, créateur de l'agence de mannequins DNA Model Management. Ce dernier voyait déjà en Brunel un danger : « Il savait exactement comment manipuler les filles en difficulté et ce qu'elles cherchaient. Il y avait un petit groupe, connu de tout Paris [nous soulignons]. Ils invitaient les filles et mettaient de la drogue dans leurs verres. C'était des sales types .» Droguées pour être ensuite violées, le lecteur aura compris, on l'espère.

Des filles fragiles, très jeunes, parfois très très, qui rêvent d'être mannequins; des filles un peu perdues, des milieux désargentés... Des parents pauvres, mais sans scrupule aucun, qui prostituent leurs enfants. Des gens haut placés, bien informés et cultivés, qui sont au courant de tout ça et ne dénoncent rien. L'entre-soi est à ce prix: entre notables fortunés, on ne se dénonce pas. On n'en pense pas moins mais ça ne va pas plus loin... Des parents, donc, qui prostituent leurs enfants : comme à Angers3, comme à Outreau, où quatre adultes furent condamnés pour cette même raison de proxénétisme. Mais hormis à deux voisins de palier des HLM de la Tout du Renard, à qui étaient réellement, et un peu plus sérieusement, vendus les enfants d'Outreau ??

Le sort réservé aux plus vulnérables, la pédocriminalité en étant sans doute le point culminant le plus insupportable4 (et le plus dénié), sert d'utile (d'indispensable) analyseur institutionnel. En effet, dans toutes ces affaires sensibles qui apparaissent de temps à autre en matière de justice, les gens criminels influents ont nécessairement besoin de complicités, pour passer à travers les gouttes, au sein des appareils étatiques : justice, police, gendarmerie, administration pénitentiaire, monde politique, services secrets, médias... Le ver est déjà dans le fruit. Mais que d'efforts ne serait-ce que pour en déceler la trace ! De l'extérieur, quand la pomme est véreuse, tout est lisse. Et le ver reste invisible. C'est à la loupe seule que s'en distingue à peine l'orifice, déjà en partie cicatrisé. Ce n'est que la pomme vigoureusement tranchée que l'on constate qu'elle était véreuse, et que le ver y besognait discrètement, bien à l'abri des regards du grand nombre depuis longtemps.

La pomme Epstein livrera-t-elle tous ses secrets ? Nous verrons bien, mais la lutte sera ardue. Attendons-nous, sans surprise, à quelques « dysfonctionnements » bienvenus, comme la disparition de ceci ou de cela. Comme la disparition de celui-ci ou de celle-là. Car les choses débutèrent mal : par le suicide du présumé. Suicide ou non, ce qui revient au même dans une prison aussi surveillée que sa prison de Manhattan.

En tout cas, les médias français couvrent pour l'instant l'affaire comme ils peuvent, peu habitués à patauger dans les eaux mal fréquentées des complotistes et antisémites de tout poil. Jeffrey Epstein a-t-il profité de sa situation pour piéger quelques personnalités ? C'est probable. Epstein a-t-il collaboré avec le Mossad ? La supposition est croustillante, mais pourquoi pas ? Les Services secrets sont toujours intéressés par les petits et gros péchés inavouables des uns et des autres, surtout quand il s'agit de personnes à renommée internationale, sans parler du fils de Sa Gracieuse Majestée le Prince Andrew.

Dans Le Monde du 21/8/19, qui consacre deux pleines pages intérieures à l'histoire, cette remarque rigolote de la journaliste : « L'affaire révèle les névroses américaines, où l'argent, seul étalon du succès, permet tout, y compris des violences sexuelles en tout genre. » Laissons au lecteur le soin d'apprécier la poésie euphémique de ce « en tout genre », et tâchons de ne pas rire. Car alors, puisqu'on ne nous dit rien, il faudra bien demander à nos amis américains ce qu'ils pensent des « névroses héxagonales ». Des névroses dans le pays des droits de l'Homme, du bon vin, de la haute couture et des femmes élégantes, où l'on fustigea la pudibonde Amérique qui voulait embêter le malheureux Polanski5 pour des raisons identiques.

Tout comme il faudrait faire remarquer à la journaliste que les violences sexuelles, notamment sur les enfants, peuvent n'avoir aucun rapport avec l'argent.

Et puis, toujours concernant cette affaire, un titre assez incroyable de l'hebdomadaire Marianne du 24/8/19 : « Si l'affaire Epstein n'avait pas existé, les complotistes l'auraient inventée », variante tarabiscotée et en contre-point de : « Si ça n'a pas existé, ça aurait pu quand même ». A quoi on pourrait utilement répondre : «  Si les complotistes n'existaient pas, il faudrait les inventer. »

Car ce que l'on fait constamment passer pour des théories complotistes ne l'est pas nécessairement. Le complotisme, c'est ce fourre-tout argumentatif commode et vaseux qui permet, souvent, d'éloigner du débat public les questions gênantes. Questions qu'il convient d'entourer de déni strictement négationniste. Ce sont que des fous qui prétendent que certaines « élites » se livreraient en toute impunité à des viols, de surcroît sur des enfants, etc. Alors, si ce sont des élites d'origine juive comme dans l'affaire Epstein, terrain miné : regardons ailleurs, on va passer pour des antisémites, crime autrement plus grave que les viol d'enfants6 (Manquerait plus qu'il y ait quelques Francs-maçons..). L'argument avait déjà été utilisé à propos de Polanski. Question : si les Juifs et les Francs-maçons n'existaient pas, la pédocriminalité existerait-elle ? La réponse va de soi : bien entendu ! Et il est toujours pénible et fastidieux de rappeler ce genre de choses.

Le comportement de prédateur du financier américain Jeffrey Epstein, juif ou non on s'en fiche pas mal7, était pourtant bien connu, depuis au moins les années 2008. Mais comme les informations qui circulaient à son sujet venaient de médias catalogués « complotistes » (et parfois antisémites, c'est vrai), aucun autre média dit « sérieux » n'y est allé voir... Belle absence de curiosité ?

Autrement dit, si les médias mainstream faisaient correctement leur travail, les théories du complot manqueraient dramatiquement de carburant. Oui, les réseaux pédocriminels existent. Oui, les adultes pervers qui violent des enfants avec barbarie se retrouvent dans toutes les classes sociales, les plus aisées s'adressant souvent aux plus misérables. Oui, les horreurs que l'on retrouve dans les images pédopornographiques proviennent de situations réelles... Oui, des enfants encore plus jeunes, même des tout petits, sont martyrisés, abusés, violés. Oui, les protections, au plus haut niveau, existent aussi, et sont même absolument indispensables. Oui, des membres des Institutions sont corrompus, parfois au plus haut niveau. Oui, les chantages et la corruption existent. Oui, les mafias sont concernées de près par tout ce qui génère du profit. Quand les appareils de la justice et de la police sont contaminés, il n'existent plus beaucoup de ressources pour restaurer la légalité.

C'est justement pour cela que ces sombres histoires finissent le plus souvent à la trappe, le temps que l'on intéresse le grand public à des sujets moins déprimants.

 

1Comme si les journalistes découvraient ce type de pratique. Bêtise, déni ou tragique sous-information ?

2La question des visas pour entrer aux États-Unis se pose aussi. Des complicités sont alors nécessaires.

3Où sont passé les (vrais) notables ? Bref, ni à Toulouse, ni à Appoigny, ni ailleurs, il n'y en a...

4Le trafic d'organes n'en est pas moins insupportable, mais dénié plus encore.

5« L'Amérique qui fait peur », avait dit BHL.

6Il s'agit d'un point d'ironie, mais comme il faut toujours tout préciser, aujourd'hui, surtout sur ces sujets-là !...

7Comme on se fiche pas mal de savoir s'ils sont riches ou pas. Leur fortune leur sert surtout à avoir des relations, des relais, des amis haut placés, des petits secrets privés, de l'entregent et des complicités. Donc, de l'impunité. Beaucoup plus, en tout cas, qu'un instituteur ou un curé...

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