(Voici une réflexion sur la question (homo)sexuelle qui se poursuivra de semaine en semaine. J’essaie d’y faire le lien, le pont entre ce qui fut la libération et ce qui est aujourd’hui une conquête ambiguë de droits. Libre à chacun d’y contribuer par ses ajouts, remarques, critiques.)

Depuis une vingtaine d’année, les courants les plus timorés et les moins inventifs, à mon sens ont pris le dessus au sein ce qui était naguère le mouvement homosexuel. Épousant la ligne de plus forte pente, ils ont ainsi non tant proposé qu’imposé aux lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels, faute d’en débattre avec eux de se couler dans la normalité dominante via les lois existantes et leurs cadres idéologiques. Ainsi ont-ils pris l’unique parti (avec des œillères communautaires) d’en exiger l’extension aux « LGBT » au motif de l’égalité (un argument de prime abord séduisant, qui aurait demandé à être discuté).

 Ils se sont dès lors évertués à faire passer cette « servitude volontaire » de l’ordre dominant pour l’effet et la fin dernière d’une libération dont ils se sont autoproclamés moteurs. On ne peut pas dire qu’ils se soient encombrés de véritables et sincères efforts de concertation ni de consultation avérée avec la diversité des personnes qu’ils prétendent ainsi représenter.

 Ils ont choisi plutôt de peaufiner avec des experts et des parlementaires contraints par les marchandages internes à leurs partis, des projets « votables » qui ont d’ailleurs perdu de leur substance en cours de vote (cf. la PMA). Dans une logique lobbyiste plutôt que mouvementiste, ils ont travaillé pour savoir ce qui « passerait » plutôt que de se tourner vers les LGBT en leur demandant si « sur ça » ils se mobiliseraient. Du coup, en France la bataille de l’opinion s’est révélée dangereusement versatile et il a fallu la verve de la ministre Taubira pour que le parlement ne flanche pas, tandis que ce « débat » donnait aux droites extrêmes une occasion inespérée de sortir des sacristies et des trous à rats.

 Ainsi quelques lobbys, (micro) associations parisiennes et secteurs semi commerciaux gérant la visibilité LGBT leur ont suffi comme base sociale avec la gauche homosexuelle bien pensante en relais. Les antichambres ministérielles et les couloirs des rédactions sont leur principal champ de manœuvre, et l’intelligentsia universitaire, aussi talentueuse soit-elle leur a servi des argumentaires hors sol (en regard de la réalité vécue LGBT dans ce pays et sans son avis). Ils se sont trouvés fort dépourvus quand telles des fourmilières surgies de nulle part, le déferlement antimariage gay craché son venin homophobe durant des mois.

 Le minimum de réflexion critique envers l’ordre existant et le contenu de l’égalité à laquelle ils ont prétendu urgent de prétendre avait été totalement abandonné. Ils n’avaient que l’égalité à la bouche et pas grand-chose d’incisif. Ils ont pour circonstance atténuante qu’ils ont fait comme aux « States », repris les mêmes campagnes, les mêmes angles d’attaque et le même goût à courte vue du juridisme têtu. Mais ce qui aux Etats-Unis est une utilisation perverse et habile de la loi contre la loi n’a été ici qu’un lobbying aveugle via le PS dans un attentisme typique du crétinisme parlementaire.

 Ils se sont ainsi fait passer pour les leaders naturels de cette communauté dont il serait quand même intéressant de dire un peu ce qu’elle est, ce qu’elle recouvre, sur quoi on peut s’en revendiquer et s’y reconnaître. Ou pas.

 Ces courants ont agi depuis des années en connivence étroite et tout aussi acritique, malgré quelques disputes d’hégémonie avec les secteurs marchands qui se sont empressés de coloniser l’espace revendicatif ouvert depuis la seconde moitié des années 70 sous couvert eux aussi d’esprit communautaire réduit en l’occurrence à l’exploitation d’une niche de marché. Chaque pas de plus dans la marchandisation de l’exigence de libération est salué comme une avancée considérable, depuis la fondation d’un syndicat patronal et d’une sorte de rotary-club pour élites de décideurs LGBT (cadres, chefs d’entreprise, DRH et j’en passe) jusqu’à ce risible salon du mariage gay opportunément ouvert.

 Il s’est donc développé un esprit de renoncement critique sinon éthique dans les milieux agissants LGBT. Un vaste consumérisme sexuel entretient entre les consommés-consommateurs (cf. les sites de rencontres) le plus total irrespect de soi et des autres. Un habile marketing mystificateur fait croire à de plus grandes disponibilités pécuniaires des LGBT donc les incite à dépenser (gay) par conformité à leur statut communautaire alors qu’ils, elles ne sont ni moins chômeur ni moins précaire que leurs contemporains. Cela distille enfin, on le sait, une triste sexualité prise entre baise froide et néo-conformisme sentimental (façon familles je vous aime, fidélité chérie, amoûûr toujoûûrs, parentalité sacrée puis mariage pour parachever !). Les crétins bigots des « manifs pour tous » auraient dû saluer ce néo-conformisme, si sous leurs fronts bas ils avaient une once de lucidité. 

 Rares sont les secteurs qui y échappent dont Act-up et ses accès de révolte plus quelques groupes « transpédégouines »  vigoureux mais revival-soixante-huitards un brin régressifs quand même, et une partie des réseaux lesbiens.

 Tout ceci apparaîtra sans doute bien pessimiste, mais non ! En dehors des cercles leaders plus ou moins autoproclamés ou qui se voient aux avant-postes de la « gaytude » (post ?) moderne, il y a toute une vie frémissante.Elle ne les soutient que du bout des lèvres parce qu’après tout mieux vaut un pacs que rien du tout, le mariage si les autres nous le refusent à cors et à cris homophobes, et de mauvais porte parole plutôt que pas de porte-parole du tout même s’ils se sont montrés en dessous de tout face au déchaînement haineux que nous avons dû subir.

 Cette vie réelle se fout un peu beaucoup de leurs gesticulations, et se crée des droits, de fait sinon de jure, s’invente des solutions vaille que vaille entre partenaires consentants et crises à dépasser, tâtonne et expérimente à ras du quotidien, bref avance à l’échelle moléculaire. Cela mérite d’urgence qu’on s’y penche plutôt que sur des égalités conventionnelles.

 Donc c’est à partir de cette vie-ci que j’invite à dialoguer autour de quelques réflexions. Bout à bout, semaine après semaine, je les déposerai sur ce blog dédié à « L’utopie (homo)sexuelle », sous titré avec emphase « pour une sexualité profane » formule inspirée du très regretté Daniel Bensaïd.

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Tous les commentaires

je trouve votre article très superficiel sur de nombreux points et qui n'hésite pas à reprendre le fantasme du lobby gay ;

le mouvement lgbt porteur de la revendication de l'égalité a réuni les assosciations très diverses qui constituent l'inter lgbt et n'a pas été imposé par un lobby obscur et caché ; la revendication de l'égalité n'est imposée à personne : elle est apparue dans l'agenda des revendications lgbt et a pris l'ampleur que l'on sait surtout à cause des opposants et de leur tintamare ; la loi étant votée, ceux qui veulent se marier le font, les autres ne le font pas : rien n'est imposé, c'est cette liberté de choix qui était réclamée ;

dans votre article vous présentez cette revendication comme une reprise pure et simple de ce qui a lieu aux USA et la présentez comme un ensemble de revendications un peu gratuites : cette approche est typique de ceux qui ne connaissant pas l'histoire des lgbt en France ont oublié que ces revendiactions sont anciennes (au moins depuis 99 et le pacs) et s'enracinent dans le fléau du SIDA que vous occultez complètement - connaissez-vous l'histoire concrète du sida en france et ses conséquences concrètes sur les lgbt? ; si l'on ne prend pas en compte cette donnée on ne comprend pas l'intérêt du mariage pour les gays et lesbiennes ;

de même si on ne comprend pas concrètement l'homophobie vécue, et dans ses effets les plus concrets, on ne comprend pas l'intérêt du mariage pour les gays et lesbiennes ;

de même, vous occultez complètement la question des familles homoparentales

de même étrangement vous ne reliez pas les revendications sur le mariage à une réflexion sur le droit, l'égalité et la justice et faites des gays et lesbiennes de simples suiveurs superficiels : ce sont des gens qui sont aussi capables de penser et de nommer le système hétérosexiste qui les domine ; et qui non seulement sont capables de le nommer mais ont la volonté d'en sortir ; vous regrettez que les lgbt ne soient pas seulement dans la subversion de l'ordre existant, et par là vous vous contenntez de reprendre encore un cliché, mais un cliché qui rend les homos acceptables... à condition qu'ils incarnent la subversion ; les hétéros qui veulent de la subversion n'ont qu'à l'être eux-mêmes au lieu de se contenter de jouir d'un système qui exclut certaines catégories de la population et au lieu d'attendre de ceux qui sont exclus les moyens d'un changement social ; auriez-vous dit que les Noirs qui réclamaient l'égalité des droits aux USA dans les années 60 étaient des bourgeois aspirant au conformisme social?

vous parlez d'act up dans votre texte ; act up a complètement soutenu les revendications concernant l'égalité

le problème de votre texte est qu'il en reste à des idées très générales, à quelques clichés, mais j'ai l'impression que vous ne connaissez pas la réalité lgbt dont pourtant vous prétendez parler et surtout que vous prétendez juger ; lorsque vous réduisez la "communauté" gay à des considérations mercantiles ou que vous n'hésitez pas à limiter les interactions à des rapports de prédation, par exemple via les sites de rencontre, vous ignorez là aussi la diversité réelle des modes d'existence lgbt (entre les gays et les lesbiennes, les couches aisées ou non, à paris ou en province,  vieux et jeunes, ou etc.), les solidarités qui peuvent s'y nouer malgré ce que vous dites (et qui existe, je ne suis pas en train de dire que ces dimensions n'existent pas, mais ce ne sont que des dimensions parmi d'autres et qui ne sont pas propres aux lgbt qui, quelle surprise!, ne vivent pas sur un îlot et connaissent les mêmes influences sociales que les autres), y compris par le biais de ces fameux sites de rencontre ; vous négligez de même tout le travail associatif et les initiatives limitées qui existent ici ou là, etc. ; votre texte me semble typique de ceux qui prétendent parler à la place des autres et leur dire ce qu'ils doivent être et désirer, un texte bien dans la logique de la domination et de l'hétérosexisme (y compris de gauche)

j'ai chroniqué il n'y pas si longtemps un livre qui dresse un panorama des études sociologiques sur l'homosexualité, vous devriez commencer par jeter un oeil sur ce livre : http://blogs.mediapart.fr/edition/bookclub/article/260713/sociologie-de-lhomosexualite