ce billet est publié en semaine, car il remplace et annule précédent/
Un système (7)
« Quelque chose a été organisé, s’est imposé, s’est répandu puis a été maintenu par la force » pour paraphraser l’essayiste féministe Adrienne Rich (in nouvelles questions féministes), quelque chose présenté comme totalité universelle, « quelque chose » orchestrée par la domination masculine. Les fonctions biologiques différentes liées à la procréation ont été extrapolées (et radicalisées) en différences ontologiques, de nature, « en soi », qui ont couvert tout le spectre de ce qui fait la personne, son corps, ses affects, son apparence, son maintien, sa sexualité, ses relations aux autres y compris ses fonctions sociales et sa propre vision de soi, bien évidemment.
Pour aller à un exemple simple, l’extrême différenciation d’attitude, « d’apparat » et de vêtement qui distingue les hommes des femmes dans quasiment toutes les régions du monde (quoique de façons fort diverses) ne recouvre rien de biologique, ni de « naturel », ni d’ontologique. Le fait que les femmes aient une gestuelle plus souple, plus « maniérée » que les hommes non plus. Il s’agit là de modes de communications sexistes, plus globalement d’us et coutumes organisant la séparation des sexes, de ces constructions sociales liées à la domination masculine.
Elles passent frauduleusement pour allant de soi, et confortent l’idéologie, falsificatrice, de la différence globale, sociale, psychique innée. Elles répandent l’idée que la différence de sexe surdéterminerait « naturellement » nos apparences et nos comportements alors que ce peut fort bien être sociétalement. Le pas suivant est que cette différence « expliquerait », et donc validerait la disparité de statuts entre hommes et femmes, et, plus largement la différence qualitative entre ce qui relèverait du féminin et ce qui relèverait du masculin, désormais statutairement séparés et socialement bien distingués.
Ça ne s’est pas fait dans un cadre neutre mais « noué » par la domination masculine avec appropriation collective du travail et du corps des femmes le plus souvent « bêtes de somme » de l’histoire de l’humanité, et productrices de descendants, monnaie d’échange, d’alliance, de paix. Cela s’accompagne d’une réduction utilitaire de la sexualité autour de ce qui a trait à la reproduction. L’hétérosexualité est systématisée en mode quasi exclusif de relation affective, sensuelle et érotique pour et entre les deux sexes, tandis que l’érotisme se rétracte autour des actes et fonctions reproductives.
Tout ceci pour le plus grand nombre, les puissants s’accordant toute latitude pour toutes sortes de transgressions.
Ainsi ont été modelées deux « constructions de soi » soigneusement distinctes masculine versus féminine. Versus parce que, encore une fois, les deux constructions ne se sont pas simplement fixées dans la différence mais dans un rapport conflictuel de domination qui a impliqué, d’ailleurs, une limitation drastique de la sexualité des femmes (jusqu’au pire par l’excision).
Dire cela aujourd’hui suscite de la part de jeunes générations marquées par le relativisme post moderne, des haussement d’épaules ironiques comme si ces constats n’étaient que retour de vieilles lunes, repêchées d’une époque révolue, et de la part des générations plus anciennes des hochements de tête lassés par ces « redites » rabâchées et remâchées d’un féminisme à bout de souffle voire démonétisé qui a, avec ces générations d’ailleurs, perdu pied.
Et pourtant y revenir est un enjeu d’avenir car rien n’a été réglé, le « système », c’en est bien un, se perpétue. Il se régénère éventuellement lorsque certains débats y contribuent tel celui qui dans les pays de tradition musulmane oppose la complémentarité homme femme à l’égalité homme femme (Tunisie) ou cet autre, en France actionné par les religions soudain unifiées autour de « l’ordre (familial) symbolique des genres », et financé par de puissants lobbys fondamentalistes des États-Unis, en opposition à l’ouverture du mariage aux couples de même sexe.
Il garde aussi du sens lorsque le libéralisme triomphant poursuit ses « inversions de valeurs » et utilise l’égalité homme femme afin de pousser plus loin l’élimination de droits sociaux acquis (sur le travail de nuit par exemple) ou en appelle à la « libre disposition de son corps » pour libéraliser la prostitution. Ce qui n’empêche nullement, entre autres, que, dans le même temps, les femmes au travail continuent de percevoir presque 30% de moins que les hommes, en salaire à travail égal.
Cet ordre-là, prétendument symbolique, est issu d’un ordre économique où la femme est en quelque sorte marchandisée, régi par le patriarcat politique. Il a aussi son ordre sexuel très pratique, et pas seulement symbolique. C’est celui d’une économie de l’appropriation des unes par les autres, de l’exclusivité sexuelle de l’usage des femmes pour en être propriétaire du travail comme des futures forces de travail, exclusivité dont la violence a pu aller pour s’assurer une mainmise absolue sur les dominées jusqu’à « exciser le corps du délit », celui par lequel une femme peut avoir ses désirs et plaisirs propres.
Cette excision de l’autonomie sexuelle des femmes (la femme eunuque) s’accompagne de la mutilation sexuelle des hommes réduits à leur plus élémentaire fonction (et jouissance) celle de l’organe érectile dont l’excrétion « vaine » est stigmatisée sinon par l’Ancien Testament du moins par l’interprétation de la Tradition chrétienne (le « péché » d’Onan), dès lors qu’elle ne remplit pas les fonctions, procréatrices, exigées par Dieu.
« Tu ne prendras point du plaisir en vain » devrait-on ajouter au décalogue !
Car la logique jusqu’à l’ultime de l’hétérosexisme, c’est l’excision du désir, du plaisir et du trouble dès lors qu’ils entrent en dissidence d’avec les buts et devoirs hétérosexistes.
Ainsi, pourrait-on dire en paraphrasant cette fois la Genèse, a été créé l’hétérosexisme, un système.